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Moudenc, l’équilibriste

PAR Jean COUDERC | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 15 min

Longtemps dans l’ombre de Dominique Baudis, son mentor, puis de Philippe Douste-Blazy, à qui il succéda en 2004 au Capitole, Jean-Luc Moudenc est entré dans la lumière l’an dernier en ravissant la mairie au socialiste Pierre Cohen. Pour autant, on ne sait toujours pas grand chose de cet homme qui présente toutes les caractéristiques du centriste : légaliste et humaniste, partisan d’un interventionnisme mesuré, européen convaincu. Et capable, parfois, d’avaler des couleuvres. Rien de très sexy, donc, sur le papier. Sauf que l’homme, qui ne se départit jamais de son sourire énigmatique, est à tiroirs. Nous avons décidé d’en ouvrir quelques-uns, et de parler de tout avec l’édile. De tout, sauf de politique municipale.

 

Vous étiez bon élève à l’école ?

Oui, si ce n’est que je me suis très vite avéré mauvais en mathématiques. Quand on habitait Vitry, mon père se levait plus tôt le jeudi matin, pour composer des exercices de maths. Pour moi, c’était la torture absolue. Le soir quand il rentrait, nous étions assis face à face et il me faisait les commentaires en direct. C’était une deuxième séance de torture. Mon père n’était pas du tout un homme colérique mais quand le résultat n’y était pas, je me sentais très mal, parce que je décevais mon père. J’ai cru que ma libération était venue le jour où les mathématiques modernes ont été instaurées. Du jour au lendemain, mon père a été largué. Il ne comprenait plus rien, il ne pouvait plus faire ses exercices. Cela n’a pas duré longtemps, parce qu’il a décidé de me payer des cours.

Vous venez d’évoquer trois ans de votre enfance à Vitry, en banlieue parisienne. Comment avez-vous vécu cet exil ?

J’ai de très bons souvenirs car c’était le temps des copains. On vivait dans une HLM. J’allais à l’école Vaillant Couturier, en passant par l’avenue Marcel-Cachin. Je me rappelle que je balayais le bas de mon immeuble une fois par semaine, pour me payer Pif Gadget. J’ai vécu dans cette ambiance de banlieue rouge avec un maire communiste, Georges Marchais comme député élu au premier tour sans alliance, et des curés adhérents à la CGT. Mes parents n’ont jamais été politisés mais ils étaient catholiques. Ils vivaient cette religion comme une identité distincte du monde communiste. Nous étions la seule famille de l’immeuble à aller à la messe. Mais ils m’ont maintenu dans l’école publique.

Pour mon père, en revanche, cela n’a pas été une période heureuse car il était vraiment enraciné ici. Il a été en excellente santé jusqu’au bout de sa vie sauf pendant ces trois années. Lorsque nous revenions, pour les vacances, dans le Gers, il revivait. Aussi, lorsqu’il a pu décrocher un poste à la direction régionale Midi-Pyrénées de la SNCF, il n’a pas hésité une seconde.

Dans quel quartier toulousain avez-vous grandi ?

Au retour de Vitry, on s’est installés à Saint-Cyprien, non loin du quartier de La Cépière. J’allais au collège de La Cépière. Quand j’étais jeune, je venais jouer avec mes cousins qui habitaient Bagatelle. Récemment, je n’ai pas pu m’empêcher d’y repenser et d’y faire allusion lors d’une inauguration. Quand je vais dans ces quartiers, je suis très content, je me sens chez moi.

Y-a-t-il un avenir pour ces quartiers ?

Ils rencontrent des problèmes que l’on ne connaissait pas auparavant. À mon époque, la population était composée de cadres moyens et de petits employés, souvent d’origine rurale. Je me dis qu’au fond, il y a toute une partie de la société française qui est passée par ces quartiers et qui en est repartie. Qui s’est élevée socialement, quelque part. On ne le dit pas assez, mais 50% de la population des quartiers classés prioritaires Politique de la Ville en 2015 à Toulouse, n’était pas là il y a 10 ans. Cela veut dire qu’il y a un turnover. Il faut faire en sorte que ces quartiers continuent de servir d’ascenseur social. Qu’ils soient une étape dans la vie des gens.

Quels souvenirs gardez-vous de cette enfance passée dans un quartier populaire ?

On a eu la chance, avec ma sœur, de grandir dans une famille unie. C’était une ambiance d’une grande simplicité. Le train de vie était très modeste. Il n’y avait pas d’opposition avec mes parents parce qu’il n’y avait pas motif à opposition. Mes parents nous ont laissé libres, ne nous ont jamais dit ce qu’il fallait faire. Par contre, on a été élevés dans une ambiance de travail. Il fallait faire des efforts. Rien n’était donné. Cela nous a marqués, incontestablement. Du coup, nous avons toujours voulu répondre à leurs attentes sur le travail scolaire. On voyait bien la satisfaction de mon père quand on ramenait de bons résultats.Jean Luc Moudenc-4593

Ce passé modeste explique-t-il votre agacement quand on vous qualifie de notable ?

En partie. Et d’autant plus que la ruralité fait partie des gènes de ma famille. Je ne suis pas un urbain qui méprise le rural. Toute la famille de mon père est rurale et gersoise. Selon l’arbre généalogique, trois siècles durant, ses membres ont trouvé leurs époux et épouses dans un cercle n’excédant pas les 15 kilomètres de rayon.

Mon père était bon pour les études, mais vu qu’il était l’aîné, il était, selon les canons de l’époque, destiné à reprendre l’exploitation agricole familiale. Son père ne l’a donc pas laissé poursuivre ses études.

 

Quand la télévision est arrivée dans la famille, à la fin des années 60, on regardait les émissions politiques. Pour moi c’était abominable. Dès que ça commençait, je partais.

 

Quel métier envisagiez-vous de faire étant jeune ?

Je voulais être médecin. Mais comme je n’étais pas bon en maths j’ai abandonné cette idée. J’aimais les langues et les lettres, alors j’ai choisi la fac de Droit plutôt que Sciences Politiques. J’ai pensé que j’apprendrais la politique sur le tas (ce qui me permet de chambrer régulièrement ma femme qui, elle, a fait Sciences Po ). Étant donnée ma passion pour l’Histoire, j’aurais pu être enseignant. Ça m’aurait plu d’être professeur d’université. Prendre la parole en public pour transmettre un savoir, ça me plaît. Finalement j’ai fait juriste, et ce sont les hasards de la vie qui ont fait de moi un journaliste.

Comment êtes-vous devenu journaliste ?

J’aimais l’écriture, l’observation et la vie politique. Aussi, quand Christian Boué, qui était le directeur de La Croix du Midi, est venu me dire qu’il cherchait « un jeune, catholique, pas de gauche, et qui écrive bien », j’ai accepté. J’ai bien fait car ça m’a beaucoup plu. Tellement d’ailleurs, qu’un jour, il m’a dit : « Écoute, tu te débrouilles bien, tu sais bien manager. Un jour se posera la question de ma succession. Ça t’intéresserait de devenir directeur du journal ? Évidemment, il te faudra arrêter la politique, car le journal n’a pas vocation à faire de la politique. On n’est pas comme la Dépêche du Midi. »

Pourquoi avoir refusé ?

Je ne voulais pas renoncer à la politique. À l’époque, même si je n’étais pas élu de la ville, j’avais été candidat sur la liste de Dominique Baudis aux Municipales de 1983. Peu après, il a pris la Région et m’a proposé de devenir son directeur de la communication. J’ai donc quitté La Croix du Midi, mais je suis très reconnaissant à l’égard de Christian Boué : jamais on ne m’aurait demandé de diriger la communication de la Région si je n’avais pas été journaliste.

Jean Luc Moudenc-0024

Comment vous êtes-vous éveillé à la politique ?

Quand la télévision est arrivée dans la famille, à la fin des années 60, on regardait les émissions politiques. Pour moi c’était abominable. Je voyais des hommes en gris, parlant sérieusement. Dès que ça commençait, je partais. C’est à 14 ans que j’ai commencé à m’ouvrir, à me former, à mettre ma pensée en ordre. Et puis, il y a eu l’élection de Giscard. Un tournant dans la vie politique : Giscard amenait du nouveau, et c’était la fin du Gaullisme triomphant. D’un autre côté, je voyais que Mitterrand, allié des communistes, à l’époque de l’URSS, avait de grandes chances de devenir président de la République. Alors, je me suis passionné pour cette élection.

Pourquoi aviez-vous si peur des communistes ?

J’étais contre le communisme, pas contre les communistes. Du reste à Vitry, mes petits camarades étaient communistes. Mais je ne pouvais pas être catholique et communiste. C’était aussi simple que cela. Face à cette gauche, la droite classique, présente depuis longtemps, ne parlait plus aux gens qui voulaient changer sans pour autant faire la révolution. Il fallait la réforme et pas le conservatisme. Ce sont des fondamentaux qui, au fond, n’ont pas trop changé dans mon esprit. Je suis pour la réforme, je ne suis pas pour le conservatisme. Ni, bien sûr, pour la révolution.

Comment devient-on centriste ?

Vers 17 ans, j’ai vu que j’étais un réformateur, un homme modéré, démocrate chrétien, pour l’Europe, et social. Libéral sur le plan économique, mais social. La justice sociale et l’attention portée aux plus pauvres sont dans la doctrine sociale de l’église. Tout cela se tient. Je me suis dit : de tous les partis, c’est le parti centriste qui me correspond le mieux. Il se trouve qu’à ce moment-là, les deux branches du centrisme, qui étaient ennemies, se sont réunifiées. Je me suis alors dit : ce parti-là, c’est le mien. Je suis donc allé voir le président toulousain, Michel Valdiguié, et lui ai demandé d’adhérer.

Vous dites avoir choisi le centre, adolescent, parce que cela correspondait à vos aspirations idéologiques. Aujourd’hui, vous avez la carte des Républicains. Pourquoi ?

Les Républicains, tout comme l’UMP, c’est une grande famille. Cela veut dire qu’il y a plusieurs branches, plusieurs sensibilités. J’appartiens à l’une d’entre elles – pas celle qui pèse le plus – mais j’appartiens à cette grande famille. Et je considère que dans le système politique français, avec le mode de scrutin pour l’élection majeure, présidentielle et législatives, il faut être dans une grande famille si l’on veut donner du poids à ses idées. Je ne l’ai jamais regretté. Après, il y a certains discours ou accents, dans lesquels je ne me reconnais pas, qui relèvent de tempéraments plus droitiers que le mien. On fait avec, c’est la famille.

Vous ne faites pas mystère de votre amitié pour Jean-Michel Lattes, votre Premier adjoint. L’amitié en politique est-elle possible ?

Oui, et cette amitié avec Jean-Michel en est la preuve. J’ai également des relations cordiales et amicales avec des élus du camp adverse. On cultive cela discrètement, le but étant de ne pas se gêner, ni d’interférer dans nos propres engagements. C’est humainement rassurant. Cela veut dire qu’au-delà des affrontements, les hommes et les femmes politiques sont capables de se parler, de s’apprécier, d’avoir certains pans de complicité. Quand on est un homme politique chrétien, on se doit de ménager de telles rencontres, de les entretenir.

Mais la politique ne donne pas beaucoup d’amis. C’est un monde dur. Y avoir des amis, c’est doux, ça compte. Ça adoucit un peu les choses. Parce que la trahison fait aussi partie de la vie politique.

Avez-vous connu la trahison ?

Oui et de façon spectaculaire après ma défaite en 2008. Des gens qui étaient mes amis, que je recevais chez moi, m’ont tourné le dos tout de suite en proclamant des louanges sur celui qui m’avait battu, dans des réunions publiques ou des déjeuners privés. Ma femme et moi, on l’a vécu de façon très marquée. Si l’on était conscients de l’existence d’une dimension sociale dans ces relations, on pensait qu’il existait tout de même une dimension amicale.

 

Pierre Cohen n’a pas souhaité écrire une histoire d’amour entre la ville et lui. Il a été maire de Toulouse comme il aurait été maire de n’importe quelle grande ville de France.

 

Êtes-vous rancunier ?

De la même manière qu’il y a l’avers et l’envers d’une médaille, il y a la fidélité et la rancune. Je n’oublie pas. Je suis assez dur, je pense. Après, je m’efforce d’être un peu chrétien même si c’est un challenge difficile. Donc je pratique le pardon. Pas tout de suite. Il faut du temps. Je crois au purgatoire donc il faut que ça dure un peu.

C’est ce qui explique la présence, dans votre équipe, de certaines personnalités qui avaient pris leurs distances avec vous pendant la précédente mandature ?

Il fallait que l’intérêt de la ville prévale sur certains de mes sentiments. Je voulais que la liste soit cohérente, que ce ne soit pas l’auberge espagnole, comme en 2008 où, pour des raisons qui tenaient à la situation politique de l’époque, j’avais essayé de concilier toutes les tendances, toutes les personnalités, en m’interdisant de prendre en considération les comportements de chacun.

Il fallait donc que je rassemble les Toulousains, et pour ça, je devais rassembler ma famille politique, y compris ceux qui s’étaient éloignés de moi. Je ne reprocherais jamais à certains de s’être éloignés de moi parce qu’ils ne croyaient plus à mon leadership.

Certains, dans l’équipe, sont dans ce cas. Mais dans leur propos, quand ils étaient amenés à parler de moi, il y avait toujours un minimum de respect. Je suis nuancé, je fais la distinction entre ceux-là et ceux pour qui j’étais le dernier des derniers, le fautif complet, unique et exclusif, le dernier des incapables.

Comment avez-vous vécu l’échec de 2008 ?

Assez douloureusement, puisqu’à la victoire de l’adversaire s’ajoutaient l’éloignement et l’hostilité forte de certains avec qui je travaillais la veille. J’ai trouvé cela malheureusement logique. J’entendais l’opinion dominante, qui était issue d’une analyse parfaitement rationnelle : il y avait coïncidence entre la réalité sociologique de la ville à gauche, et la réalité municipale. Les deux choses qui me revenaient sans arrêt étaient : « les socialistes sont là pour 30 ans et Moudenc est mort ». Et je me suis dit que ces deux points d’analyse étaient rationnels, que ça me plaise ou non.

Où avez-vous trouvé l’envie de repartir au combat ?

Dans la connaissance de la ville, mais aussi de Pierre Cohen. Je me suis dit assez rapidement qu’il y avait une possibilité, parce qu’il n’y avait pas une bonne adéquation entre certains aspects de sa personnalité et les traits de caractère de la ville. Mais sur le moment, je voulais arrêter la politique. Dominique Baudis, qui était à mes côtés le soir de ma défaite, m’a dit « Surtout n’annonce rien. Il faut que tu t’accroches, parce que moi, je ne reviendrai pas. Douste-Blazy ne pourra pas revenir, et compte tenu de ce qu’est cette ville, soit tu y arrives (et ce sera dur), soit personne n’y arrivera. » J’ai écrit un communiqué laconique. Et huit jours plus tard j’ai pris la décision de m’y remettre.

Vous n’avez pas craint que les États majors parisiens ne parachutent quelqu’un ?

Malgré tous les fantasmes, ça n’a jamais été envisagé sérieusement. La ville étant devenue tellement à gauche… Succéder à Juppé, oui, c’est intéressant, succéder à Gaudin un jour, oui, pourquoi pas ? Mais venir se mettre dans une des villes de France les plus à gauche, qui avait voté à 57,5% pour Mme Royal, il fallait être fou. Les plus hauts dirigeants de l’UMP, à commencer par Nicolas Sarkozy, alors président de la République, le savaient.

J’ai, d’autre part, considéré qu’il n’y avait pas eu, dans le vote très serré de 2008, un rejet de ma personnalité, comme ça peut arriver parfois dans les élections municipales où un maire sortant, par son attitude ou des décisions, provoque un rejet.

Comme avec Pierre Cohen ?

Il n’y avait pas de rejet absolu et massif du bilan de Pierre Cohen. J’entendais dire du bien de certains aspects de sa politique. Par contre, sa conception du rôle de maire fait qu’il n’a, je crois, pas souhaité écrire une histoire d’amour entre la ville et lui. Il a été maire de Toulouse pour appliquer ses idées avec une vision très politique, très idéologique. Il a été maire de Toulouse comme il aurait été maire de n’importe quelle grande ville de France. Or, il me semble que Toulouse est une ville rebelle, une ville qui n’accepte pas la discipline d’un parti, fut-ce le Parti Socialiste, le parti le plus important ici. Cette ville n’aime pas être enserrée dans la poigne de fer d’un homme. Il y a des pans entiers de l’autre gauche, qui, notamment au second tour, ont pesé dans la balance contre Pierre Cohen parce qu’il les avait brutalisés. Car dire que les Toulousains sont majoritairement de gauche, c’est une réalité. Mais ils sont de gaucheS, au pluriel.

 

Plus jeune, la politique était un tout, une passion absolue qui écrasait d’autres pans de ma vie.

 

Avez-vous le sentiment qu’il est plus difficile de faire bouger les lignes à Toulouse qu’ailleurs ?

D’une manière générale, gouverner est aujourd’hui plus difficile qu’autrefois. D’abord il y a un désenchantement, une méfiance à l’égard des politiques. Ensuite il y a la montée de l’individualisme. Il est plus difficile de faire passer une décision politique d’intérêt commun qu’avant. Parce que les gens disent « Moi je » avant de dire « Nous ». Et puis, nos outils d’action se sont considérablement complexifiés et alourdis. Face à l’exigence parfois exagérée, ou à la déception parfois compréhensible des citoyens, on répond par une plus grande difficulté à être efficaces. Et quand, en plus, la ville n’est pas dans votre tendance…

J’ai été amené à prendre des mesures impopulaires pour préserver notre capacité d’agir. Je crois que les oppositions se sont mises en place plus vite et plus efficacement qu’ailleurs. Ici les militants sont là, on les trouve vite. Ce n’est pas que de l’instrumentalisation.

À écouter certains maires, cette fonction serait un véritable chemin de croix. Est-il encore possible d’y trouver du plaisir ?

Le maire, plus que tout autre, a le devoir de faire, de réaliser. Il a une obligation de résultat. Le citoyen attend du maire des réalisations concrètes dont il va bénéficier. C’est cette dimension concrète qui m’intéresse : traduire la perception d’un besoin par un équipement, une réalisation, quelque chose de tangible. C’est là que je trouve mon plaisir. C’est sans doute les réunions avec mes collaborateurs qui me rendent le plus heureux, parce que j’y touche du doigt l’utilité de mon rôle sur des sujets qui concernent la vie des Toulousains. Parfois on m’accuse de n’être qu’un bon gestionnaire. Mais la gestion, ce n’est qu’un moyen.

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Votre passion pour l’Histoire influence-t-elle votre façon de gouverner ?

Pas consciemment. Le seul élément que l’Histoire me procure dans le cadre de mon engagement public, c’est la relativité. C’est-à-dire que je distingue les choses qui vont être durables, comme quand on dessine un nouveau quartier, et ce qui relève de la vie politique, parce que la fonction que l’on exerce est passagère. Je ne suis pas très original : comme, je pense, tous les maires, je considère que le nec plus ultra c’est de fabriquer la ville ou d’intervenir sur un patrimoine ancien pour le rénover ou le mettre en valeur. C’est la lettre de noblesse absolue de la fonction municipale.

On a de vous l’image d’un homme de consensus, qui n’aime pas le conflit. Or, l’un de vos premiers actes politiques n’a-t-il pas été, en 1997, de faire preuve de fermeté dans le conflit social de la SMTC ?

Cet événement m’a marqué, parce que c’était la première fois que j’étais confronté à une problématique complexe, grave, me mettant aux prises avec l’opinion publique et la réalité des syndicats. Il m’a fallu tenir un cap et faire prévaloir la ligne de conduite que l’on s’était fixée. Je savais que c’était une épreuve de vérité et qu’on me jugerait. J’avais conscience que je vivais un moment important de ma vie publique. Cela s’est bien terminé puisque nous n’avons rien cédé. D’ailleurs depuis, en la matière, nous avons jurisprudence et les syndicats le savent.

 

Je ne reprocherais jamais à certains de s’être éloignés de moi parce qu’ils ne croyaient plus à mon leadership.

 

Votre foi chrétienne n’est un secret pour personne. Inspire-t-elle certaines de vos décisions ?

Il faut bien comprendre que dans la pensée chrétienne, Dieu n’est pas un être détaché, destiné à être adoré, qui nous dicte une conduite pour la vie politique. En fait, dans la religion chrétienne, Dieu renvoie aux autres. En adorant Dieu, le chrétien véritable est automatiquement renvoyé vers ses semblables. Si tu veux servir Dieu, tu sers ton prochain. Quand on est un homme politique, par définition, que l’on croit en Dieu ou pas, on est le produit du suffrage universel, c’est-à-dire des autres.

Les cours de morale laïque font leur entrée à l’école. Quelle différence, selon vous, avec la morale chrétienne ?

L’idée de laïcité, c’est-à-dire de séparation entre la sphère religieuse et sociale, est dans l’évangile. C’est le fameux commandement : « Tu rendras à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». La laïcité a commencé là. C’est une idée chrétienne. C’est une idée qui porte en elle le germe de la tolérance, du respect des opinions d’autrui. Donc, je suis très à l’aise pour dire que je suis chrétien, catholique et laïc. Je n’ai jamais eu de débat intérieur, même en tant qu’élu, parce que la culture chrétienne fournit les clés pour accepter la laïcité et la promouvoir. Et si l’Église a piétiné pendant des siècles le principe de laïcité, c’est tout simplement parce qu’elle prétendait exercer le pouvoir politique.

Dès lors, si vous aviez été rédacteur du texte du projet de constitution européenne en 2005, auriez-vous maintenu la référence aux racines chrétiennes de l’Europe ?

Bien évidemment. C’est un fait historique. Que cela plaise ou non aux plus extrêmes des laïcards, l’Europe a des racines chrétiennes. Cela ne veut pas dire que la religion chrétienne soit la racine unique de l’Europe. Dans une vision historique réelle, on aurait très bien pu citer les trois références qui fondent la civilisation européenne : la référence gréco-romaine, la référence judéo-chrétienne et la référence humaniste, laïque. On n’était pas sur des mémoires antagonistes mais sur de la vérité historique. Seulement la vérité historique n’est pas uniquement la vérité du moment qui nous arrange.

Quand on refuse de parler des racines de l’Europe, donc de donner un sens à l’Europe, d’inscrire la construction européenne dans un continuum historique, il ne faut pas s’étonner que l’Europe soit perçue comme un gendarme financier ou comme une puissance régulatrice, lointaine, sans âme, voire même sans principes. Comme une sorte de monstre technocratique, anonyme et froid. L’Europe, parfois, ne fait rien pour être aimée.

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En 2011, l’hebdomadaire La Vie proposait aux hommes politiques chrétiens dix commandements. L’un d’entre eux disait : « Tu n’idolâtreras pas la politique ». Qu’en dites-vous ?

J’ai le sentiment de ne pas avoir toujours suivi ce commandement. Plus jeune, la politique était un Tout, une passion absolue qui écrasait d’autres pans de ma vie. Depuis, les échecs m’ont été très utiles à prendre un peu de distance. Le 2 avril dernier j’ai présenté la nouvelle stratégie budgétaire de la Ville et de la Métropole. J’ai dû faire des arbitrages douloureux que je n’avais pas prévus. J’ai dit que j’étais conscient du risque électoral que je prenais mais que je ne m’inscrivais pas dans une logique de réélection. Cette phrase assez inhabituelle a plongé dans la perplexité un certain nombre de journalistes et même d’élus de la majorité municipale. Honnêtement, je ne sais pas si j’en aurais été capable il y a quelques années.

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.