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Star presque

PAR Nicolas MATHÉ | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 5 min

Révélation 2011 du télé-crochet panarabe Arabs Got Talent, le beatboxer toulousain Johnny Madness a connu en moins de trois ans la gloire, les désillusions et le retour à l’anonymat. Un parcours qui ne rend pas amer cet artiste atypique, plus attaché à l’éthique qu’au star-system.

La vidéo postée sur Youtube a plus de 4 millions de vues au compteur. Un extrait de l’édition 2011 de l’émission télé Arabs got talent, déclinaison, dans le monde arabe, de La France a un incroyable talent. Elle s’ouvre sur un homme seul au milieu de la scène, sous la lumière crue des spots. Son nom de scène est Johnny Madness. Il arbore à la fois le regard inquiet de celui qui se demande ce qu’il fait là, et le sourire malicieux du gamin s’apprêtant à jouer un sale tour. Une attitude qui fait place dès le début de sa prestation à celle d’un show-man serein et déterminé. Au bout d’une minute, passé le stade de la surprise, public et jury cèdent aux rafales de rythmes et de sons qui sortent de la bouche de Johnny, pour finir debout, dans un de ces moments de liesse que la télé adore. Sans suspense, le beatboxer reçoit les trois fameux « oui » et paraît ému par les éloges du jury.

Quatre ans plus tard, l’ex candidat reçoit dans son appartement situé dans une barre d’immeuble du quartier Montaudran, à Toulouse. Il confirme l’émotion ressentie durant l’émission tournée au Liban et diffusée dans plus de 20 pays arabophones : « Dans le jury, il y avait notamment Najwa Karam, une grande chanteuse libanaise qui a bercé mon enfance. Un véritable monument au pays. Il y avait aussi Ali Jaber, le doyen de l’université américaine de Dubaï. On m’avait prévenu que c’était le méchant. Il m’a simplement dit «  Je suis content que tu sois venu.«  C’était fort. »

 

_MG_1888Pour Johnny, l’accès à la demi-finale est alors accessoire. Entissar Al Hamdany, son ami danseur rencontré à la fin des années 1990 sur la scène d’un show improvisé, y voit tout de même une forme d’accomplissement : « Sa grande victoire, c’était d’avoir montré au Liban, le pays où il est né et qu’il a dû quitter, ce que le beatbox avait fait de lui. Une sorte de bilan de sa vie. »

Bombes et beatbox

Sa vie, justement, commence en 1981 dans le fracas d’un Liban déchiré. Issu d’une famille chrétienne, Johnny passe son enfance à Beyrouth. Il en garde des souvenirs de barrages, de massacres, de bruits de missiles et de vitres défoncées. Bien que sa mère l’ait appelé Johnny en référence à Donny Osmond, l’un des quatre frères du groupe Osmond Brothers, un genre de Jackson Five de la pop qui cartonnait à la fin des années 1960 aux États-Unis, la famille a le regard tourné vers la France, ses chansons… et sa vie politique. « Gaulliste à fond ! Mon grand-père est parti combattre dans les FFL à 17 ans et a été naturalisé. Mon père est donc né français et c’est comme ça que nous avons pu partir en 1989, en tant que rapatriés. »

 

Des souvenirs de barrages, de massacres, de bruits de missiles et de vitres défoncées.

 

Craignant la capitale, sa foule et sa réputation sulfureuse, la famille choisit Toulouse, malgré l’accent. Et hormis la découverte de l’eau potable et du tout électrique, le petit Johnny ne subit en rien le choc d’intégration. Il passe son temps à imiter voisins, amis, profs, et les chanteurs aux voix particulières comme Julien Clerc, Joe Dassin et Brassens.

Ce qui n’était qu’un jeu prend soudain une autre dimension lorsqu’il découvre le beatbox et ses grandes figures qui fleurent bon les années 1990. Michael Winslow, « l’homme aux 10 000 effets sonores » qui affolait sa hiérarchie dans Police Academy, Bobby McFerrin, l’homme-orchestre du générique du Cosby Show, ou Razhel, beatboxer américain, un temps membre du groupe The Roots. « Quand j’ai découvert, sur un morceau, que c’était une seule personne qui faisait tout, ça m’a rendu fou, c’était inconcevable ! », raconte celui qui profite alors d’un relatif ennui à la fac de droit pour s’exercer sans relâche. Trois extinctions de voix plus tard, le jeune homme fait son premier show à Launaguet lors d’un battle de breakdance. Suivent quelques dates aux Coulisses, assorties de billets de 50 ou 100 euros qui viennent, comme par magie, agrémenter sa paye de gardien de parking.

 

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Une sorte de déclic. Johnny Madness enchaîne alors, jusqu’à obtenir le statut d’intermittent. De 2006 à 2008, il participe aux championnats de France de la discipline, s’étalonne face aux meilleurs beatboxers du pays mais ne goûte guère au mode battle et aux démonstrations de technique. Bernard Villeneuve, créateur de Willing Productions, fameux label toulousain qui a notamment collaboré avec Zebda, Bernardo Sandoval, Serge Lopez ou les Femmouze T, se souvient encore de l’état d’esprit singulier de ce nouveau venu dans le petit monde artistique toulousain : « Je ne connaissais rien au beatbox, mais ce qui m’a plu chez lui, c’est sa démarche artistique. Dans ses shows, il y a de l’interprétation, du chant, des petits sketchs. Nous avons commencé à le soutenir à la fin des années 2000, surtout dans un rôle administratif et de conseil car je n’avais pas le potentiel pour lui trouver des dates. Sur ce plan-là, il s’est toujours débrouillé, c’est quelqu’un qui sait où il veut aller. »

Effectivement, sans jamais véritablement démarcher qui que ce soit, Johnny Madness se produit alors aussi bien dans de petits bars toulousains et des festivals déserts que sur la place du Capitole un soir de fête de la musique, et un peu partout en France et en Europe.

La tentation de la Jordanie

C’est lors d’un séjour au Liban, où il revient régulièrement, au cours d’un show organisé par ses soins pour promouvoir sa discipline, qu’une casteuse d’Arabs Got Talent le repère. Si Bernard Villeneuve l’incite à se méfier du miroir aux alouettes que constitue ce genre de programmes, l’artiste hésite pour d’autres raisons : « Je connaissais le principe et le système de vote du public. Sachant que le Liban compte quatre millions d’habitants et l’Égypte 90 millions, j’avais peur de ne pas exister. » Il décide finalement de se lancer. Son premier passage – deux minutes de teaser – rencontre un immense succès. Les trois mois qui le séparent de la demi-finale lui permettent de tester cette toute récente notoriété au Koweït, à Dubaï, en Jordanie et en Syrie. En demi-finale, gonflé à bloc, Johnny sort le grand jeu, s’amuse avec le public et finit en tête des votes du public. Mais lors de la phase ultime, ses craintes s’avèrent fondées, et c’est un comique égyptien qui remporte le concours, les 500 000 riyal saoudiens (plus de 120 000 euros) et la Chevrolet Camaro qui va avec.

 

En demi-finale, gonflé à bloc, Johnny sort le grand jeu.

 

_MG_0119Pendant deux ans, l’aura de l’émission le porte sur de nombreuses scènes du Proche-Orient et des Émirats. Il pense même s’installer en Jordanie où il jouit d’une grande popularité : « C’était fou ! Je recevais des propositions de partout pour d’autres programmes ou faire le
chroniqueur dans des gros shows télévisés. Mais je n’ai pas joué le jeu du star-system. Être reconnu dans la rue, ce n’est pas ce qui me motive
 ». Et
puis, le soufflé est retombé. Dans ces pays déstabilisés par le printemps arabe, les annulations de concerts se multiplient, comme au Koweït où il devait jouer avant que le parlement ne soit dissout.

Le retour à Toulouse se fait sans regrets. Celui qui se refuse à inonder les réseaux sociaux pour ne « pas se rabaisser », et que son producteur décrit comme un artiste refusant les concessions, repart au turbin avec le même entrain : « D’une certaine façon, le beatbox l’a sauvé. Il a surtout besoin de se sentir progresser dans sa discipline. La carrière passe au deuxième plan. C’est un équilibre à trouver », résume Entissar Al Hamdany. Que ce soit dans un grand hôtel de Dubaï ou sur la petite scène du festival de l’Embouchure, Johnny Madness suit le fil de sa passion.

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.