retour haut de page

La cour des miracles

PAR Philippe SALVADOR | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 6 min

On croise toutes sortes de disciples lors des repas ufologiques toulousains. Qu’ils croient aux soucoupes volantes ou aux petits hommes verts, qu’ils soient complotistes, sceptiques ou contactés, adeptes du chamanisme ou accros aux états de conscience modifiés, ils adhèrent tous à une même idée : l’existence d’une intelligence extraterrestre. Rencontre rapprochée d’un certain type.

Un œuf mimosa, une blanquette de veau et des pommes noisettes à volonté, un verre de rouge au cubi et un café, 9,95 euros. Les repas ufologiques toulousains débutent ainsi, chaque deuxième mercredi du mois, chez Flunch. Charmante néophyte, Dana pratique le chamanisme et se soigne aux médecines douces. C’est une ex-inconditionnelle de la série Les Visiteurs : « Avec ma fille, j’ai observé des phénomènes inexpliqués : une boule de lumière verte, une nuit, au dessus de chez nous à Saint-Orens… et des crop circles (de grands motifs visibles depuis le ciel, ndlr), dans des champs de céréales voisins. » À ses côtés, Sébastien vient aussi pour la première fois. La trentaine encore adolescente, il s’intéresse à ce qu’on nous cache. C’est sur une webradio bretonne qu’il a entendu parler de ces soirées publiques, ouvertes à tous ceux qui croient. Il est accompagné de Xavier, qui vend des jeux vidéo et fait montre d’une diction parfaite, impressionnante de rapidité : « Notre génération a moins d’aplomb et de fermeture d’esprit. Il faut tout prendre et garder le plus intéressant. On est venu apprendre de nouvelles règles du jeu ! »

Lettres de conspiration

À l’étage, Martine et Georges, qui se font face à une table débarrassée, ont fini de dîner. Elle a un calepin pour prendre des notes, lui le bouc gris d’un professeur de lettres. Ils se connaissent pour s’être vus souvent aux repas ufologiques et discutent des dernières actualités. Martine : « Vous avez des nouvelles de Gary McKinnon (un hacker qui a révélé que la Nasa financerait des bases non terrestres, ndlr) ? Moi je n’en ai plus, depuis qu’il a été extradé vers les Etats-Unis… »

Sans lui répondre, Georges enchaîne, exalté « Je viens de tomber sur un site scandaleux ! On y dit que c’est l’armée américaine qui fait croire aux extraterrestres, avec des hologrammes. Les gens liront ça et n’iront pas chercher plus loin. Je ne sais pas combien est payé l’auteur, mais ça fait du mal. »

Tout en se passant la main dans ses cheveux décolorés, Martine approuve : « Ils versent des fortunes pour que les scientifiques débitent ce genre de conneries. On est dans la propagande tous les jours. Les gens ne font plus l’effort de voir ce qui est vrai. »

Les gens liront ça et n’iront pas chercher plus loin. Je ne sais pas combien est payé l’auteur, mais ça fait du mal. 

Plateau en main et casquette de l’équipe de baseball d’Atlanta vissée sur le crâne, Vincent surgit de nulle part : « Vous savez, un gars du Vatican a posté sur Facebook que la bible c’est une histoire d’ovnis… Hé bien le gars n’a plus rien publié depuis ! »

Sources d’information

UFO1

Philippe Solal.

 « Les thèses que je vais vous exposer pourraient en heurter certains » interrompt au micro Philippe Solal, le très attendu intervenant du jour. Philosophe des sciences, il a enseigné une demi-douzaine d’années à l’Insa et vient de lancer un laboratoire de recherche privé sur les ovnis. Le visage rond dépourvu de menton, il présente l’ouvrage auquel il a contribué, Ovnis et conscience.  On y lit que les ovnis utiliseraient notre conscience pour se matérialiser en ce que nous voulons voir. « Les ovnis sont des simulacres, il y a du mimétisme dans les observations : aujourd’hui, ils nous apparaissent en vaisseaux spatiaux, mais à l’époque de Jules Verne, c’était en bateaux volants ». Solal cite David Brown, Richard Conley ou Stephen Hawking, parle du vide quantique, de la nature ondulatoire de la lumière, et de physique de l’information. Le rétroprojecteur diffuse des images incontestables et les plafonniers une lumière feutrée qui atténue le jaune citron des murs. L’assistance, une cinquantaine de personnes très attentives, n’est pas toujours conquise : « Qu’est-ce que vous faites des traces au sol ? », lance un sexagénaire renfrogné dans sa chemise à carreaux. « Hé bien il n’y a pas de soucis avec les traces au sol, renvoie le scientifique, mais cela n’a aucun rapport avec ce que je raconte. »

Pistes de réflexion

 Mordus de science-fiction, retraités bien informés, mères au foyer vigilantes, cadres dynamiques anxieux ou dilettantes farfouilleurs… tous les âges, styles et confessions sont représentés. Après des applaudissements nourris, un orage de questions s’abat sur Philippe Solal : « L’énergie noire ne pourrait-elle pas servir de moyen de transport aux ovnis ? »demande un astrophysicien amateur. « Mais que deviennent les Petits-Gris dans tout ça ? », s’inquiète un contacté. « Et si les ovnis étaient envoyés dans le présent par des hommes du futur pour modifier leur passé ? », ose Vincent, dont l’idée provoque, on ne sait pourquoi, l’hilarité de la salle.

À 22h, le Flunch ferme ses portes, déversant sur le trottoir une foule peu encline à se disperser. Une dizaine de convives décident de prolonger la discussion à quelques pas de là, à la terrasse des Américains. Aux côtés de Philippe Solal s’assoient Franck, auteur d’un recueil détaillé de phénomènes inexpliqués, et les novices Dana, Sébastien et Xavier. Vincent et sa casquette les ont rejoints :

 J’ai vu un reportage sur des roches froides dégageant des ondes qui pourraient faire délirer…

– Au niveau militaire c’est étudié, atteste Franck, incollable. Certains rayonnements basse fréquence peuvent provoquer des hallucinations.

Comme le LSD ou l’ayahuasca, ça ouvre des portes sur le monde de l’invisible, poursuit Dana en tordant une rondelle de citron au dessus de son verre.

– On est plusieurs dans mon équipe à vouloir tenter des expériences de conscience modifiée et on nous accuse de faire l’apologie de la drogue ! » s’insurge Philippe Solal.

Je me hasarde enfin à demander : « Et si les frères Bogdanov avaient raison ? Si Dieu était derrière tout ça ? » Et la tablée d’éclater de rire : « Faut pas exagérer quand même ! »

Partagez

  • Éditions trente&un

    32 rue Pierre-Paul-Riquet

    31000 Toulouse

    France

  • ABONNEMENT ET DIFFUSION

    abonnement@editions31.com

  • Rédaction

    redaction@editions31.com

     

  • Commercial

    Nadia KHARBAJOU
    Responsable régie publicitaire
    nadia@laboikos.com
    06 51 65 37 11

    Gaelle KREMER
    Commerciale
    gaelle.kremer@laboikos.com
    06 20 03 13 58

     

Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.