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Louis Jouvet : L’épreuve du feu

PAR André LACAMBRA | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 7 min

Quelques secondes encore et il sera en charge. Ça cogne dans la poitrine, mais il est prêt. Choisi par les édiles, il se sent légitime, à sa place. C’est son moment. Sébastien Bournac au fronton du Sorano. Nommé Directeur du Théâtre.

 

C’est comment de s’entendre répondre : « Oui, patron », « Comme vous voulez, patron », « Merci, patron » ?

Dans le métier, le patron c’est Louis Jouvet. Ce titre ne se donne pas au départ, c’est quelque chose qui se gagne. Pour l’instant, je ne suis le patron de rien du tout et de personne.

Quel patron de théâtre voulez-vous devenir ?

Je veux être un patron présent. J’ai envie d’être fidèle à ce qui me constitue. Je ne transigerai pas avec moi-même. Je dirigerai les choses comme je le fais avec ma compagnie Tabula Rasa. Je serai tenace. J’ai été choisi pour un projet et je m’y tiendrai. Je suis quelqu’un de doux et compréhensif, sauf que la fonction ici m’oblige à m’affirmer. Je suis débusqué par les enjeux. C’est intéressant car du coup je me découvre à l’œuvre, que ce soit face à l’équipe ou demain face aux artistes, dans les réponses que je devrai apporter, ou dans les options artistiques que je vais devoir assumer. Je serai au front, pas question d’être en retrait. Et cela me plaît !

De l’ordre de l’accouchement d’une personnalité plus mature ?

Oui, et ce n’est pas un hasard. A 43 ans, j’ai été choisi comme directeur par le jury municipal qui me dit avoir senti que c’était le moment. Au Ve acte, Hamlet dit à Horatio : « C’est le moment, le moment est venu, l’important est d’être prêt. » Cette chose arrive dans mon parcours pour permettre peut-être un accouchement de moi-même dans un cheminement théâtral qui, je l’espère, ne s’arrêtera pas à cette étape. Directeur du Sorano n’est pas une finalité, mais sûrement une porte ouverte sur de nouveaux possibles. Et c’est passionnant.

Cet homme nouveau, ce petit père de la direction, quel projet artistique nourrit-il ?

Inventer le Sorano de demain. Inventer sa modernité. J’ai l’intention de favoriser l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes de théâtre. Renouveler une croyance, une foi dans le geste théâtral autour du théâtre de texte. Je n’ai pas été choisi pour être le gestionnaire de l’existant, je ne suis pas là seulement pour organiser un planning de diffusion de compagnies. Je suis là pour créer, mettre en place une nouvelle énergie, une nouvelle dynamique à un moment où notre région change, où les réseaux se restructurent et où Toulouse doit se réaffirmer comme une place forte de la création théâtrale. Il est important que Toulouse, quatrième ville de France, affirme plus clairement la confiance qu’elle a dans ses créateurs et ses artistes. Au Sorano, je suis au service du public évidemment, mais aussi des autres artistes et des jeunes créateurs. Cela ne signifie pas que je vais me détourner des créateurs plus aguerris, mais il va falloir que leur présence serve aussi la jeunesse. Je veux créer du dialogue, créer du lien. Créer un joyeux bordel dans ce théâtre. Travailler la vitalité du lieu.

Comment vous est venu le goût du théâtre ?

Je suis né dans un village du Lot-et-Garonne de 400 âmes. Mon origine sociale était éloignée de la culture. En revanche, très tôt, j’ai été un lecteur assidu. Et un joueur passionné. La cour de l’école a été mon premier théâtre. Je pense à Ariane Mnouchkine qui montrait à ses acteurs cette photo de Doisneau, La Voiture fondue, où on voit des enfants en train de jouer dans une carcasse de voiture. Je m’y reconnais totalement. Je me souviens surtout d’être tombé, à l’épicerie du village, sur une affiche qui annonçait le spectacle de fin d’année de l’école des Baladins en Agenais que dirigeait Marianne Valéry. J’ai tanné mes parents pour qu’on y aille. Un choc ! J’avais 15 ans, j’ai toujours l’affiche. Subjugué par ces jeunes acteurs, j’ai passé l’audition d’entrée et j’ai réussi… comme tout le monde. J’y suis resté quatre ans. Imaginez, Monclar d’Agenais, 700 habitants, qui abritait le Théâtre de Poche, 60 places. On y voyait Muriel Robin, encore inconnue, jouer du Molière, et tant d’autres, des gens qui font aujourd’hui des carrières importantes comme Nicolas Briançon. C’était formidable ! Il y avait aussi les Nuits du théâtre. Magique ! 80 spectacles dans la nuit, des chapiteaux partout, on y croisait Annie Grégorio, Stanislas Nordey… Une effervescence inouïe. Tout cela a marqué l’adolescent que j’étais. J’étais consumé. J’ai tout gardé, les affiches, les programmes, j’ai des cartons pleins chez mes parents.

Il a sans doute fallu négocier, avec les parents, pour mener de front passion théâtrale et études… 

Oui, car ils n’étaient pas prêts à me laisser entreprendre une carrière artistique. Mais j’ai été plutôt habile car j’ai rempli le contrat universitaire, et aujourd’hui je vis pleinement avec le théâtre, dans le théâtre.

Quelles traditions théâtrales vous ont marqué ?

Mon désir est né dans ce théâtre populaire en milieu rural dont je viens de vous parler. Après, l’émerveillement, c’est à Paris qu’il s’est produit. Je suis en hypokhâgne, notre prof de latin-grec, Madame Barguillet, nous emmène tout un week-end voir l’intégrale de l’Orestie d’Eschyle à la Cartoucherie de Vincennes. Là, je découvre, ébloui, des ramifications du théâtre inconnues, mystérieuses et fabuleuses. Une telle démesure dans la beauté ! Une expérience fondatrice ! Évidemment, dans ce qui a compté, il y a eu le Théâtre du Soleil. Puis, progressivement, au Théâtre de la Colline, le goût des écritures contemporaines. Très important pour moi qui vient de la culture classique. Peter Handke, Michel Vinaver, Edward Bond, Bernard-Marie Koltès… Quand je découvre la mise en scène de Chéreau de Dans la solitude des champs de coton, à Ivry dans le 95, j’ai 23 ans. J’y vais trois soirs de suite et je ne comprends pas ce qui m’arrive. Quand je découvre Le Pays lointain de Jean-Luc Lagarce, je me souviens, c’était toujours à Paris près de l’église Saint-Eustache, à la première page je me mets à pleurer. Il y a des expériences sensibles, qui passent par une lecture, un spectacle et qui tout d’un coup bousculent totalement une vie.

Ce qu’on appelle la sainte blessure…

Je crois à ces moments qui font que la vie ne sera plus jamais la même. Quand ça m’arrive encore (de moins en moins, car avec l’âge on devient de plus en plus exigeant) je me sens pleinement en vie. Récemment, je suis allé voir la pièce d’Arthur Miller, Vu du pont, mise en scène par le Belge Ivo van Hove, dont je découvrais alors le travail à l’Odéon. J’ai été submergé par l’expérience de cette représentation. Submergé par l’émotion, submergé par le jeu des acteurs, submergé par la maîtrise de la mise en scène, bref, submergé par quelque chose de plus grand que moi.

Finalement quel rôle attribuez-vous au théâtre ? A quoi sert-il ?

Il sert tout simplement à créer du commun, de l’être ensemble, du rassemblement. C’est d’une grande banalité, mais pour moi cette simplicité est importante, ça compte de se mettre en jeu dans une communauté, autour d’une histoire. C’est magnifique. On a tous besoin d’histoires pour vivre. Aujourd’hui, on n’arrête pas de nous parler du démantèlement de la fiction, on veut du réel à tout prix. Moi, je crois au prisme de la fiction. Le théâtre crée des fictions qui nous rassemblent, qui aident à saisir le monde, à le penser, à le partager. Je crois aussi à la fonction politique du fait de raconter des histoires dans cette société. Sans histoires, on est pauvre, on est seul, on n’est rien.

 Que pensez-vous de ces trentenaires dont la gastronomie est le centre de la vie culturelle ? Ne faudrait-il pas les nourrir à l’entracte pour les aider à franchir les portes des théâtres ?

C’est aussi le sens de mon projet. Il faut penser l’accueil du public, c’est primordial. Je me souviens qu’à la Cartoucherie de Vincennes, chez Mnouchkine, des plats en harmonie avec le spectacle étaient proposés. Je voudrais, au Sorano, créer des liens avec la jeune garde des bistronomes toulousains. Je suis fasciné par la gastronomie et la cuisine que je pratique parfois. Les cuisiniers sont des créateurs. Je me pense moi-même dans le théâtre en cuisinier. Choisir les produits, les transformer avec délicatesse, exalter les saveurs, construire l’enchaînement des goûts comme on met en scène une représentation, comme on rêve la programmation d’une saison… Je pense à tous ces jeunes artistes talentueux de la scène culinaire, à Aziz Mokhtari aux P’tits Fayots, à Simon Carlier du Solides, à Nicolas Brousse de Monsieur Marius, à Jérémy Morin qui vient d’ouvrir L’Aparté ou encore à la belle créativité des Pieds sous la table et quelques autres… Cette génération a quelque chose de très stimulant pour nous, gens de théâtre.

Vous êtes un défenseur du théâtre de texte. Pourtant, depuis quelques années, on assiste à une perte de confiance dans la littérature dramatique…

J’aime le texte. J’aime le théâtre de parole quand il affronte l’essentiel. Quand le texte est absent, je trouve parfois qu’on reste à la surface des choses. Le texte permet de toucher la profondeur et la richesse de l’humain. Moins on a de mots, moins on réussit à se dire dans la complexité fascinante qui est la nôtre. La parole est le propre de l’être humain. Parler n’est pas un acte cérébral mais une action physique. Je crois à l’énergie de l’acteur qui naît de la parole. Je crois que la parole informe l’acteur sur le plateau. Je crois au rythme, à la respiration, au sentiment dans le texte. Je crois que chaque texte est un corps singulier qui ne doit pas être réduit seul, mais exploré dans toute sa complexité phonique, respiratoire.

Finalement le texte est prétexte…

Le texte est prétexte, absolument. Parce que le théâtre tourne le dos à la fonctionnalité du langage. C’est cela l’acte poétique : aller au-delà des apparences.

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.