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Rudy Ricciotti : Onde sensuelle

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 5 min

Rudy Ricciotti est un Daniel Guichard punk qui infuse la tendresse dans le béton plutôt que dans les chansons. Architecte du Mémorial du Camp de Rivesaltes inauguré à l’automne, il est le concepteur d’édifices fameux : Mucem à Marseille, département des Arts de l’Islam au Louvre ou stade jean Bouin à Paris. En 2011 à Colomiers, ce bâtisseur bandolais, cabochard et inactuel, a dressé un bâtiment onduleux qui tranche avec le reste de cette cité anguleuse, et lui administre une dose réconfortante de beauté. La chose mérite à elle seule le voyage jusqu’à Colomiers, et la lecture de ces quelques lignes d’interview.

Le Pavillon Blanc semble avoir été conçu pour être beau. Ce n’est pas le cas de tous les bâtiments publics. Pourquoi ce souci esthétique ?

D’abord, parce que dans mon métier, je refuse l’exil de la beauté. C’est un principe. Ensuite, parce que j’essaie d’être dans la narration de la culture de l’effort, en l’occurrence ici, à Colomiers, dans la narration du travail spectaculaire des maçons. Faire des façades comme celle du Pavillon Blanc demande beaucoup d’efforts : il faut coffrer, ferrailler, couler le béton. Peut-être, enfin, parce que je célèbre le récit constructif, c’est-à-dire le travail de l’ingénierie, des sachants, des ingénieurs qui calculent, et de ceux qui font. Le principe de beauté est directement lié à ces ingrédients. Mon métier consiste à les mettre en œuvre en utilisant des ressources de proximité (comme le béton, qui est un matériau écologique), en travaillant avec des entrepreneurs locaux, et en essayant de révéler la tendresse du lieu. On est ici dans le partage de la connaissance, et ce partage fabrique du lien social, de la cohésion sociale, de la tendresse sociale.

Du béton pour révéler la tendresse ?

Le Mucem, à Marseille, ce n’est que du béton. Pourtant, ça paraît très féminin, très fragile, très sensible. Le Pavillon blanc, c’est la même chose, même s’il est opaque. D’ailleurs, personne ne le vandalise. C’est un bâtiment respectueux, alors les gens le respectent. Pourtant, c’est tentant, une page blanche, pour les tagueurs. Surtout pour les tagueurs de chez nous, qui taguent parce que c’est beau et laissent intacts les panneaux publicitaires des supermarchés. Ces crétins ont 50 ans de retard sur les tagueurs new-yorkais.

Colomiers n’est pas connue pour sa beauté. Cela a-t-il influencé votre travail ?

Il est certain que ce n’était pas gagné d’avance. Ce quartier, avec son côté Ceausescu house, c’est pas un cadeau. Mais il y avait la volonté et la compétence d’un maire, et ça, ça change tout. Nous les architectes, on a besoin de bons maires qui aiment leur ville et qui ont du goût. Des maires qui ont l’audace d’investir dans la création et pas dans le bling-bling. Le Pavillon Blanc, c’est l’antithèse du bling-bling. Par ailleurs, je suis un forcené du contexte et de la circonstance. Toute ville porte un contexte. Il est préférable de ne rien faire qui ne soit en lien avec ce contexte. À l’architecte de savoir en lire aussi bien la partie visible que la partie cachée.

Le travail est-il plus difficile quand ce contexte est défavorable ?

Ce sont au contraire les villes à très beau contexte qui rendent intolérable le fait de rater une œuvre architecturale. Je pense à Toulouse en particulier, qui est une ville sublime. Qui ne rêve pas de travailler à Toulouse ? Je n’y ai jamais travaillé. J’aimerais bien mais… quelle responsabilité ! Les façades de brique, les canaux… C’est sublime !

Est-il malgré tout possible de moderniser Toulouse ?

Moderniser…! Pour quoi faire ? Moi, je ne suis pas moderne. Je ne suis qu’un architecte provincial, maniériste, réactionnaire et petit-bourgeois. Provincial parce que je sais d’où je parle. Maniériste parce que j’essaie de faire en architecture ce que Barbey-d’Aurevilly faisait en littérature : des phrases les plus longues possibles plutôt que des slogans ou des vociférations. Réactionnaire parce que réactif à la modernité, et petit-bourgeois parce que je pense que des pans entiers de culture doivent être conservés sans aucune ambition. Aujourd’hui, la modernité, ça donne du consumérisme, de la pacotille, des supermarchés et des saloperies qui affectent le génie de la belle ville européenne du XIXème siècle. Alors en gros, je me fous de Derrida et je me fous du déconstructivisme. C’est déjà difficile de construire une société. Inutile de tomber dans la névrose de la déconstruction.

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.