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Le supplément d’art de Supaéro

PAR Maylis JEAN-PRÉAU | Photographie de Rémi BENOÎT
Temps de lecture 7 min

À l’ISAE-SupAero de Toulouse, l’une des plus prestigieuses fabriques à ingénieurs aéronautiques de France, on lit du Henri Michaux à l’apéro, on médite sur le Yin et le Yang, on cause de la lumière chez Soulages et on s’essaie à la création littéraire. Depuis 20 ans, l’école fait le pari de la stimulation créative de ses élèves, aussi bien pour doper les compétences que pour révéler les personnalités. Une démarche qui, parfois, déconcerte ces élèves modèles, amoureux du palpable et du rationnel.

Rangueil. La nuit tombe sur le campus. Une dizaine d’étudiants a pris place dans l’amphithéâtre. Un jeune homme feuillette des pages manuscrites, un autre, les yeux clos, glisse des écouteurs dans ses oreilles, l’ordinateur au bout des doigts. Le silence règne. On se croirait dans une version 2.0 du Cercle des poètes disparus. Timon se lève, cheveux longs serrés dans un catogan. Il lit à haute voix un texte de Pierre Desproges. Puis c’est au tour d’Yves Charnet, leur maître en écriture, de citer des poèmes d’Henri Michaux dans une ambiance quasi mystique. Ils ont deux heures. Non pas pour rendre leur copie, mais pour se laisser aller à un travail d’écriture très personnel. Timon rédige un scénario de jeu de rôle. Emmanuel s’est lancé dans une fresque familiale, alors que Jean a opté pour la nouvelle : « J’écrivais quand j’étais au lycée et puis je suis entré en prépa : pour les scientifiques c’est le désert culturel ! », glisse-t-il. Timon, Jean et les autres ne projettent pas de devenir profs de Lettres. Ils seront ingénieurs. Ils ont à peine 20 ans et ont réussi leur entrée dans l’une des plus prestigieuses écoles de l’Hexagone. L’ISAE-SupAero, un institut sous tutelle du ministère de la Défense dans lequel on lit du Henri Michaux à l’heure de l’apéro. Jean n’en revient toujours pas : « ça m’a beaucoup surpris de trouver ce cursus dans une école d’ingé et de pouvoir échanger sur mon travail avec un écrivain ! ».

À tour de rôle, les apprentis romanciers se glissent dans le bureau d’Yves Charnet pour discuter de l’avancée de leur prose. Cet agrégé de lettres modernes, baskets aux pieds, est un écrivain de l’intime, auteur d’une dizaine d’ouvrages. Pas vraiment le profil type d’un professeur d’école d’ingénieurs. Pourtant, en 1996, il a été recruté par Jacques Kerbrat, le directeur de SupAero, pour créer un pôle peu commun, les activités de culture générale. « Kerbrat était fils d’instituteur, passionné par la culture. Quand il arrive à SupAero en 1994 et voit qu’il n’y a pas de département d’humanités comme à Polytechnique, il décide de faire quelque chose », se souvient Yves Charnet. Kerbrat frappe fort. Dans cette institution née en 1909 il embauche un jeune agrégé auteur d’une thèse sur Baudelaire, prend des heures sur l’enseignement scientifique et rend les activités de culture générale obligatoires. Depuis son bureau isolé et poussiéreux, les choses démarrent difficilement pour Yves Charnet : « Ça n’a pas pris tout de suite, les élèves séchaient beaucoup les cours, ça ne leur semblait pas important. » Et puis, peu à peu, les futurs ingénieurs s’ouvrent à ces drôles d’enseignements. Au sein du département Langues, Arts, Cultures et Sociétés (le LACS), Yves Charnet recrute une équipe de vacataires de choc. On y retrouve le journaliste Santiago Mendieta, le conservateur en chef du patrimoine Charles Schaettel, le philosophe Denis Faïck… La proximité des intervenants avec les élèves et l’espace de liberté offert commencent à payer. La direction donne carte blanche à Yves Charnet. Il ne va pas mettre en place un programme de vulgarisation littéraire mais ouvrir bien grand une porte sur l’art et la culture.

Lâcher prise

Comme chaque mardi après-midi, à 15h, les étudiants en deuxième année vont passer deux heures loin des ISAE_022mathématiques. Pour cet enseignement obligatoire, permettant de valider leur année, ils ont eu le choix entre la création d’une pièce radiophonique, une réflexion autour de Pierre Soulages, une approche du flamenco ou encore un cours sur les enjeux éthiques de la recherche scientifique. À l’extrémité du campus, dans une maison remplie de livres et de moulures, 12 étudiants ont opté pour l’atelier design. « L’objectif est de leur faire acquérir les techniques de pliage du papier pour qu’ils puissent concevoir un projet personnel et aboutir à un prototype », explique Hélène Templon, la formatrice. Pour l’heure, les élèves réfléchissent à leur projet, plongés dans des livres sur le pliage ou le pop-up. « J’aimerais faire un fauteuil en carton dont je pourrais me servir chez moi, lance Victor. Dans cet atelier on prend des initiatives, on fabrique des choses avec nos petites mains et ça fait du bien ». D’autres viennent ici pour développer leur esprit créatif ou s’ouvrir l’esprit. Pour Oumaina, l’apport de l’atelier va bien plus loin : « L’atelier inverse les rapports : habituellement c’est le prof qui donne tout, ici c’est à nous d’apporter des choses ».

Parfois, on se dit qu’il faudrait avoir fumé avant pour réussir à se lâcher et à écrire !

L’ancien bon élève de classe prépa, habitué à ingurgiter des tonnes de formules scientifiques, doit désormais s’abandonner et laisser aller sa créativité. Un exercice pas toujours évident. Si l’aspect concret du design rassure les scientifiques, d’autres ateliers les déroutent totalement. « Au début, on était nombreux à penser que l’art et la culture c’est du pipeau ! Ici, on bosse beaucoup, on est là dans la perspective d’avoir un bon job et donc de suivre des cours utiles », se souvient Thomas, élève en deuxième année. C’est d’ailleurs pour ne pas « perdre de temps dans un planning très chargé » que Clément a choisi un cours qu’il juge « utile » : Trouver sa voix. Dirigé par la comédienne Anne Cameron, l’atelier demande aux élèves d’interpréter un texte. Une façon d’appréhender la prise de parole en public. « C’est très important pour notre carrière », assure Clément, assis jambes ballantes devant l’estrade où ses camarades pratiquent le mime.

Guillaume, lui, a choisi l’atelier d’Éric Lareine par défaut. Le cours de management était déjà plein. Guillaume n’a pas ISAE_037
vraiment conscience que derrière son air de baroudeur Éric Lareine est surtout un inclassable chanteur et un artiste génial. L’intervenant a de quoi décontenancer les scientifiques : « J’ai un parcours particulier pour eux, je suis un autodidacte ! », s’amuse-t-il. Pour mettre en place un moteur d’écriture, il a proposé aux élèves d’étudier les mythes fondateurs et de recréer une cosmogonie. « En partant de données scientifiques qui leur sont familières et en les décalant d’un poil on peut inventer des histoires et rejoindre la littérature », poursuit-il. Sans trop y croire, Guillaume s’est lancé dans l’écriture d’une version très personnelle de la création du monde avant le Big-Bang. « On ne réalise peut-être pas encore tout ce que ça va nous apporter, admet-il. Mais ce qui est sûr c’est que ça permet de travailler son imaginaire et ça, ça peut toujours servir. »

Au fond de la salle, Thomas et Corentin parlementent. Ils ont repris la physique des particules élémentaires pour en faire des familles mythologiques. « Au début on s’est vraiment demandé ce qu’on faisait là. C’est très perché. On a l’habitude de faire des choses hyper rationnelles, là on peut partir en plein délire. Parfois, on se dit qu’il faudrait avoir fumé avant pour réussir à se lâcher et à écrire », avoue Thomas.

Guitar Aero

À l’heure de l’esprit Fab Lab et des start-ups, quand l’entreprise demande aux ingénieurs d
‘être également des créatifs, cet enseignement est un plus pour leur parcours professionnel : « Au recrutement, ils ont ce côté inventeur qui fait la différence », assure Yves Charnet. Un avis partagé par Matthieu Poupard. Cet ancien élève travaille aujourd’hui chez Airbus tout en poursuivant plusieurs projets musicaux. Il y a quelques années il a participé au Bistrot littéraire initié par Yves Charnet. « J’ai réalisé mon projet de recherche non pas sur les avions mais en faisant un disque de rock psychédélique : nous avons composé dans nos chambres, ce n’était pas seulement une expérience artistique, c’était ma première expérience d’entrepreneuriat », raconte-t-il. Cette année, lors de la fusion entre l’Ensica et SupAero pour créer l’ISAE-SupAero, la question du maintien des arts et culture s’est posée. Une levée de b
ouclier a immédiatement rappelé leur importance aux yeux de beaucoup.

Guillaume a choisi l’atelier d’Éric Lareine par défaut : le cours de management était déjà plein.

Car les arts et culture se défendent d’être simplement une usine à créatifs. « D’un point de vue personnel l’apport pour des jeunes qui sortent de la prépa est énorme. Il y a des gens que ça répare véritablement », glisse Yves ISAE_049La prépa, l’école d’ingénieurs, c’est souvent l’autoroute toute tracée pour les bons en maths qui ne se posent pas de question. Les arts et culture nous permettent d’ouvrir des pans insoupçonnés de notre personnalité », assure Matthieu Poupard.

Le mardi soir, il n’est plus question de cours obligatoires. Les élèves qui assistent aux workshop d’arts et culture le font par choix personnel. Ils écrivent aux côtés d’Yves Charnet ou peignent avec l’artiste Sandrine Follère. « Au départ ils étaient bloqués dans leur créativité. Au fil des séances cela change, c’est un espace où il est possible d’être soi. Je leur demande de laisser aller l’émotion alors qu’on leur dit en permanence de la maîtriser », explique-t-elle. Laisser aller l’émotion c’est aussi le leitmotiv de Marc Denis qui anime un workshop de musique dans la Maison des étudiants. Le guitariste arborant un sweat SupAero, et les autres musiciens jouant du David Bowie à ses côtés, sont bien loin du cliché de l’élève ingénieur. Trois étudiants, guitare à la main, attendent que le studio se libère. Tronches d’intellos et attitudes Beatles, ils seront ingénieurs mais auront appris à rêver.

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.