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Gilbert, un ballon au-dessus de la mêlée

PAR Marie Vivent
Temps de lecture 10 min

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Du terrain de la Rugby School à celui de Twickhenham lors de la dernière Coupe du monde, en passant par les mains de Frédéric Michalak et Richie McCaw, les ballons de rugby signés de la marque anglaise Gilbert sont de tous les essais et pénalités. Boudu s’est rendu outre-Manche pour comprendre les clés de la réussite de l’équipementier sportif, numéro 1 mondial sur le marché du ballon ovale.

Il a disputé l’an dernier sa sixième Coupe du monde consécutive. Il a joué 48 matchs, soit plus de 3840 minutes et a marqué 271 essais. Cet infatigable sportif n’est pas un surhomme mais le ballon de rugby Gilbert. Leader du marché mondial, le fabricant britannique équipe la plupart des nations pratiquant le rugby. Des îles Fidji à l’Angleterre, en passant par la Nouvelle-Zélande, l’Afrique du Sud ou la France, Gilbert est de toutes les compétitions, les grandes comme les petites. Comment ces sept lettres sont-elles devenues indissociables du rugby, supplantant les grandes marques telles que Nike ou Adidas ?

COUP D’ENVOI

La naissance de l’équipementier remonte au XIXe siècle, dans la ville anglaise de Rugby. « La commune a donné son nom au sport, c’est unique dans l’histoire », raconte Paul Jackson, le conservateur du Webb Ellis Rugby Football Museum, avant d’ajouter fièrement : « La vraie maison du rugby n’est pas Twickenham, c’est ici ». Rugby, localité de 70 000 âmes au nord de Londres, nichée dans le comté du Warwickshire, est en effet le berceau de l’Ovalie. Un jour d’automne 1823, William Webb Ellis, étudiant rebelle de la prestigieuse Rugby School, prend le ballon de football dans ses bras et se met à courir avec. L’acte fondateur et distinctif du rugby. L’histoire ne repose que sur un seul témoignage. « C’est un peu comme l’Ancien Testament, elle contient une parcelle de vérité et une autre de mythe », sourit Peter Green. Le directeur de la Rugby School affirme toutefois que « quelque chose s’est produit ici en 1823. Le jeu a été créé sur notre terrain. »

La vraie maison du rugby n’est pas Twickenham, c’est ici.Paul Jackson, conservateur du Webb Ellis Rugby Football Museum à Rugby

WILLIAM, HOMME(S) DU MATCH

William Webb Ellis, auteur révolutionnaire de l’acte fondateur du rugby. Sans lui, pas de ballon ovale, pas de Lucien Mias, pas de Moscato, pas de Christian Jean-Pierre au micro. © PHOTO Marie Vivent

William Webb Ellis, auteur révolutionnaire de l’acte fondateur du rugby. Sans lui, pas de ballon ovale, pas de Lucien Mias, pas de Moscato, pas de Christian Jean-Pierre
au micro. © PHOTO Marie Vivent

William Webb Ellis apparaît aujourd’hui comme le héros de la ville. Devant l’établissement, dont la façade nous renvoie à Poudlard, l’école des sorciers, se tient une statue de l’étudiant. Dans ses mains, un ballon, l’œuvre d’un autre William selon Paul Jackson. « À l’époque, les élèves jouent avec les ballons fabriqués par le cordonnier de la ville, William Gilbert. Même si la marque n’y est pas gravée, c’est forcément un ballon Gilbert que tient William Webb Ellis », assure le conservateur du musée, installé dans l’ancienne échoppe de l’artisan, face à la Rugby School. Dans sa petite boutique à l’enseigne de Ladies and Gentlemen Fashionable Boot and Shoe Manufacture, William Gilbert confectionne, en plus des chaussures, des ballons pour les étudiants, à partir de vessie de porc, entourées de quatre panneaux de cuir cousus à la main. Ceux-ci sont d’abord ronds. Puis, à partir de 1835, le cordonnier ayant remarqué que les ballons ronds sont plus difficiles à tenir plaqués contre le corps, surtout par temps de pluie – n’oublions pas que nous sommes en Angleterre – en fabrique des ovales.

 

LA PASSE DÉCISIVE DE 1851

En 1851, William Gilbert présente l’une de ses œuvres à l’Exposition Universelle de Londres. « Un ballon révolutionnaire », insiste Paul Jackson, se rapprochant du joyau de sa collection, d’une valeur inestimable. « Les matériaux évoluent rapidement. La vessie de porc est remplacée par une chambre à air, en caoutchouc, plus résistant. De plus, la chambre est gonflée par une pompe et non plus à la bouche », précise l’historien. Lors de l’Exposition de 1862, toujours à Londres, les ballons de rugby Gilbert remportent une médaille d’argent. Le petit commerce devient un atelier qui exporte sa production jusque dans les colonies britanniques. L’entreprise familiale produit près de 2800 ballons par an. Trente ans plus tard, en 1892, l’innovation du cordonnier anglais devient la norme réglementaire du rugby. C’est donc à William Gilbert que l’on doit les trajectoires incertaines des rebonds propres à ce sport.

DES ADVERSAIRES HORS-JEU

Près de deux siècles se sont écoulés et les élèves de la Rugby School jouent toujours avec les Gilbert. « Ils font partie de la tradition », justifie le directeur Peter Green. « C’est ici que l’histoire a commencé puis s’est répandue dans le monde, complète Paul Jackson. Quand les étudiants de la Rugby School sont partis travailler à l’étranger, que ce soit en Nouvelle-Zélande ou en Australie, ils ont exporté le jeu autant que le ballon. » Le caractère historique de la marque explique la domination de Gilbert sur le marché mondial, d’après Guillaume Richard, maître de conférences en Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives (STAPS) à l’Université de Valenciennes. « Dans le rugby, on entretient ce côté traditionnel et originel, contrairement au football, analyse-t-il. Si Nike, par exemple, fabriquait des ballons de rugby, cela impliquerait la culture américaine. Les clubs, les joueurs et les fans ne s’y retrouveraient pas. » Et d’ajouter : « Gilbert n’a pas de concurrent direct pour les ballons. Pour les autres marques, ce marché n’est qu’un petite partie du marché global. Adidas ou Nike fournissent aussi l’équipement, les maillots, les chaussures. »

Quand les étudiants de la Rugby School sont partis travailler à l’étranger, que ce soit en Nouvelle-Zélande ou en Australie, ils ont exporté le jeu autant que le ballon. Peter Green, directeur de la Rugby School

MAUL DES SECRETS

Parmi les coutumes toujours respectées aujourd’hui, la discrétion sur les résultats financiers, même si la société a quitté la famille des descendants de William Gilbert en 1978. Si aucun chiffre d’affaires n’est communiqué, les estimations indiquent qu’il tourne autour de 25 millions d’euros par an et que la marque anglaise écoule plus d’un million d’exemplaires chaque année dans le monde. La conception et la technologie des ballons Gilbert n’est pas non plus détaillée. Basé à Robertsbridge, au sud-est de l’Angleterre, le fabricant nous refuse l’accès à son siège et son usine. « Il n’y a pas grand chose à voir », nous répond poliment le directeur marketing Richard Gray. Rachetée en 2002 par la firme Grays, jusque-là établie dans les secteurs du cricket et du hockey, l’entreprise protège jalousement son savoir-faire et ses brevets, qui lui ont valu d’être cette année encore le fournisseur officiel du ballon de la Coupe du monde de rugby. Le chemin pour décrocher le jackpot ? « Beaucoup de réunions », affirme Guillaume Richard. « Ce qui s’y passe et s’y dit est classé secret défense. Impossible de le savoir. Aucune information ne transpire », poursuit le maître de conférences, qui refuse de croire à de l’argent versé sous la table : « Ça ne se fait pas dans le milieu du rugby. »

PRÉPARATION ET ENTRAÎNEMENTS INTENSIFS

À chaque Mondial, son modèle. En 1995, le ballon s’appelle le Barbarian ; en 1999 le Revolution ; en 2003 le Xact ; en 2007 le Synergie ; en 2011 le Virtuo. Celui de 2015 répond au petit nom de Match XV [à prononcer Ex Vi, NDLR]. « Son développement a débuté immédiatement après la finale de 2011. L’innovation principale a porté sur l’amélioration de la surface en caoutchouc, afin de permettre une meilleure dispersion de l’eau en cas de pluie et ainsi une meilleure prise en main », confie Richard Gray, qui ne se hasarde pas à plus de détails techniques. La société affirme qu’il s’agit du ballon le plus testé de son histoire. « Nous devons répondre aux exigences de World Rugby, de la fédération internationale et aux demandes des joueurs », énumère le porte-parole de l’entreprise. Une fois le prototype conçu, un test est réalisé avec de véritables joueurs, « en particulier Paul Grayson, l’ancien demi d’ouverture de l’équipe d’Angleterre », révèle Richard Gray.

Dussotoir_JmbUN PACK D’AMBASSADEURS

Le vainqueur de la Coupe du monde 2003 fait partie des ambassadeurs de la marque, aux côtés du Français Thierry Dusautoir ou des Gallois Richard Hibbard et Jake Ball. « Quand vous achetez quelque chose, ce que vous regardez en premier est l’emballage. Ici, ce sont les ambassadeurs », relève Guillaume Richard. D’après le responsable pédagogique du Master Entrepreneuriat et Management de Projets à l’Université de Valenciennes, « Gilbert mise sur des joueurs charismatiques, irréprochables, reconnus pour leur talent sur le terrain comme en-dehors. » Leur mission : promouvoir la marque, lors de séances photos ou de salons. « En contrepartie, ils reçoivent une prime que l’on peut estimer à plusieurs milliers d’euros. Son montant reste confidentiel. Ni les joueurs ni l’entreprise ne le communiquent », affirme l’universitaire.

BONUS OFFENSIF EN 2019

Depuis le coup de sifflet final de la Coupe du monde, le 31 octobre dernier, les ingénieurs de Gilbert sont sur le pied de guerre. « Nous espérons être à nouveau choisi pour le Mondial 2019 au Japon », confie Richard Gray. Cette fois-ci, l’innovation apportée au ballon pourrait être numérique. Le porte-parole de la société évoque l’introduction d’un système GPS, qui permettrait de vérifier si le ballon touche les limites du terrain ou la zone d’en-but. Un nouveau contrat que devrait décrocher l’équipementier anglais, selon Guillaume Richard : « Dans l’Ovalie, Gilbert est indétrônable, solidement ancré. C’est une marque iconique, comme Coca-Cola ou Nutella, compare le maître de conférences. Malgré le trop de sucre du premier et l’huile de palme du second, ils n’ont perdu aucune part de marché. »

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.