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Valérie Pangrazzi, Madame cinéma

PAR Philippe SALVADOR | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 7 min

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Depuis quinze ans, elle dirige la plupart des castings de la région. Dénichant les comédiens, courtisant les réalisateurs, elle connaît les petits secrets du cinéma français, dont elle est un rouage essentiel. Boudu braque son objectif sur ce visage méconnu et pourtant incontournable du 7e art.

Valérie Pangrazzi aime les acteurs, un trait de caractère manifestement peu répandu dans l’industrie du cinéma : « Ils sont insupportables, peste le réalisateur Yves Caumon. Les acteurs sont de grands hystériques, des enfants capricieux qui veulent être vus. Des gens peu fiables qu’on flatte, ce qui prouve qu’on les déteste. Mais Valérie, elle, les aime vraiment. Elle les comprend, les accepte et les défend ». Durant un casting, elle les pousse dans leurs derniers retranchements, les faisant rejouer jusqu’à la bonne prise. Une fois les bouts d’essais enregistrés sur sa petite caméra, elle les monte dans un ordre qui ne doit rien au hasard. À elle ensuite de persuader le réalisateur. Stratège, fausse ingénue, elle connaît les ficelles : « elle est irrésistible, on ne peut pas lui refuser grand chose, dit encore Yves Caumon, ami de longue date qui a fait appel à elle pour son dernier long métrage, L’oiseau. « Elle a des partis pris, parfois elle s’enflamme et c’est bienvenu. Elle pousse à l’audace ». De plus, elle a du flair. Pour le premier long métrage d’Éric Cherrière, Cruel, le budget était tellement serré qu’elle ne pouvait proposer qu’un seul acteur par personnage : « Le film a eu beaucoup de succès en festival. Et la première chose que les critiques soulignaient, c’était la qualité d’interprétation. Valérie avait visé juste. Elle comprend l’âme des personnages de papier et celle des acteurs ». Pour Quand on a 17 ans, d’André Téchiné, elle s’est mise en quête dans toute la région de deux adolescents : « Ce très grand monsieur du cinéma m’a dit : “montrez-moi qui ils sont”. Je leur avais fait lire Aragon sans ponctuation, demandé d’improviser autour d’un objet. On voyait leur sensibilité, c’était très beau. J’adore travailler avec les jeunes ». Au Conservatoire, à l’École Supérieure d’Audiovisuel (ESAV) ou à l’École Des Acteurs (EDA), Valérie Pangrazzi prodigue ses conseils aux côtés du réalisateur toulousain Martin Legall : « À Toulouse, on trouve surtout des comédiens de théâtre. Ils ne savent pas se vendre à la caméra. Valérie et moi leur donnons les clés pour réussir un casting. Ce n’est ni plus ni moins qu’un entretien d’embauche filmé ». Il y a cinq ans, il s’est battu pour qu’elle apparaisse au générique de son film Pop Rédemption : « Les directeurs de casting de province sont rarement cités en tant que tels. Le métier est cruel ».

Rugby et orgie

Car à son poste, elle ne se contente pas de trouver les bons acteurs et de leur faire passer des auditions. Convocations, envois des textes, contrats de travail, déclarations à l’Ursaaf… la paperasse est aussi de son ressort. Sur le plateau, s’ils sont nombreux, c’est elle qui accueille et positionne les figurants. Le directeur de production Bruno Bernard se souvient des 400 qu’elle avait dû gérer en 2009 pour une scène d’Imogène McCarthery, d’Alexandre Charlot et Franck Magnier : « Il fallait reproduire les gradins d’un match de rugby Écosse-France dans les années 1960. Valérie s’est débrouillée comme une chef. Le stade Ernest Wallon était devenu celui de Murrayfield. En post-production numérique, on a ensuite dupliqué ces 400 figurants, de telle sorte qu’ils étaient 20 000 à l’écran ». Autre scène d’anthologie, l’épilogue des Derniers jours du monde, des frères Larrieu : une orgie dans un château de Saint-Céré, dans le Lot. Valérie rémunérait davantage les figurants qui acceptaient la nudité : « Au bout d’une semaine de tournage, tout le monde voulait jouer nu… je leur disais que je n’avais pas l’enveloppe financière suffisante, ils me répondaient que ce n’était pas grave ! ». Radar à talent, Valérie Pangrazzi est en veille permanente, mémorisant les visages et les voix, où qu’elle soit. Elle peut remuer ciel et terre pour retrouver une personne croisée dans la rue. Au théâtre, elle vient repérer la nouvelle génération. À l’Utopia ou à l’ABC, elle s’inspire de l’air du temps. Peu curieuse des grosses productions américaines – Star Wars « ne lui arrive pas au cerveau » – elle préfère les films qui prennent leur temps, dévore l’œuvre de François Truffaut et pleure toujours à la même scène des Parapluies de Cherbourg. Ne lui parlez pas de réseaux sociaux, « où les gens fictionnent leur vie. Autant écrire des scénarios ! » Elle travaille à l’ancienne, avec un bon vieux stylo et un carnet qui ne la quitte jamais. « Ce carnet est une mine ! » souffle Joëlle Lautré, conseillère au Pôle Emploi Spectacle de Toulouse, où Valérie Pangrazzi organise la plupart de ses castings. « Elle relance sans cesse les acteurs inscrits chez nous qui n’actualisent pas leurs CV. Ils ne se rendent pas compte à quel point cela peut leur être utile ».

Elle comprend l’âme des personnages de papier et celle des acteurs. Éric Cherrière

Chopin et Mirail

Si on lui avait dit, enfant, qu’elle exercerait un Valérie Pangrazi-6816métier artistique, elle ne l’aurait pas cru : « Dans mon milieu, c’était pas fait pour moi ». Son milieu : un quartier ouvrier de Pau, un père aux deux huit à l’usine, une mère employée au guichet des Allocations Familiales. Petite, quand elle se retrouve seule à la maison, elle s’adonne en secret à sa passion pour la danse. Elle met un disque de Chopin sur la platine, s’imprègne de la musique, et devient Nadia Comaneci, virevoltant entre le canapé et la table basse du salon. Un jour, l’acrobatie lui vaudra un séjour à l’hôpital. « J’étais gymnaste internationale ou petit rat de l’opéra. Je me créais mes univers, je me faisais déjà mes films ». Naturellement, elle passe une partie de son adolescence au Méliès, le cinéma d’art et d’essai de la rue Bargoin. Elle lit beaucoup, encouragée par son père, fait du théâtre et chante dans un groupe de rock qui aura sa petite notoriété locale. Mais à la fenêtre de sa petite chambre, les Pyrénées lui barrent la vue : « Je voulais aller au-delà des montagnes. J’ai su très tôt que je ne resterais pas là-bas ». Son bac littéraire en poche, si elle s’inscrit en psycho, c’est surtout parce que la faculté se trouve à Toulouse.

J’étais gymnaste internationale ou petit rat de l’opéra. Je me créais mes univers, je me faisais déjà mes films. Valérie Pangrazzi

À 19 ans, elle plonge dans un univers artistique foisonnant, toujours fourrée avec des musiciens ou des acteurs. Un pied au Mirail, l’autre à l’ESAV, elle joue dans des courts-métrages et fait la connaissance d’un certain Alain Guiraudie, veilleur de nuit et cinéaste en herbe, qui deviendra le parrain de sa fille. C’est à cette époque qu’elle rencontre son mari, Philippe Pangrazzi, « militant, le micro à la main, dans un amphi de la fac d’histoire, envisageant de changer le monde ». Elle s’engage alors pour les droits des femmes – combat qu’elle mène encore aujourd’hui au sein de la compagnie de théâtre Post Partum. Elle effectue son stage universitaire dans un planning familial et présente un mémoire de maîtrise sur la résistance à la contraception. Elle se lance alors dans le social, au sein de centres de formation ou d’insertion professionnelle pour adultes handicapés, jeunes sans diplôme et en galère. Deux enfants et une dizaine d’années plus tard, elle décide de revenir au cinéma. Comme actrice d’abord, dans le premier long métrage d’Alain Guiraudie, Pas de repos pour les braves. Comme assistante, ensuite, de l’unique directrice de casting de la région : « Elle m’a dit que j’avais le bon profil. J’aimais beaucoup sa façon de parler aux gens. Quand elle est partie à Paris, j’ai logiquement pris sa place ». 

Casseroles et cigarettes

Technicienne de cinéma, Valérie Pangrazzi est une intermittente du spectacle, soumise à ses aléas, aux jours avec et aux jours sans. Une vie de CDD et de cigarettes : « J’adore mon métier quand je le fais. Je ne l’aime pas quand je ne le fais pas. Parfois, je rêve d’un vrai emploi à heures fixes, qui me rende ma liberté et une vie sociale. J’en ai marre de dire à mes copains : “je viendrai, sauf si je travaille !” ». La plupart de ceux que Valérie croise dans le métier ressent la même chose. Un métier qui, comme le chewing-gum qu’elle mâchouille continuellement, se durcit : « Ce que j’entends le plus ? “On n’a pas beaucoup d’argent pour faire ce film !” ».  Les cadences s’accélèrent à mesure que les budgets rétrécissent, les journées de travail s’allongent autant qu’elles se raréfient. Les tournages de longs métrages n’étaient pas légion en Midi-Pyrénées : 5 en tout et pour tout l’an dernier, 75 jours de travail seulement pour les techniciens et comédiens régionaux. Et dans la nouvelle grande Région, les œuvres de fiction demeureront dans le giron de Montpellier : « c’est une aubaine pour Valérie qui va élargir son champ d’investigation », pressent Benoît Caron, chef des industries culturelles à la Région. Son ami Alain Guiraudie, tente de son côté de la convaincre de monter à paris : « Avec son talent, elle pourrait y faire son trou, rayonner et bosser davantage. Il ne faut pas attendre que les films viennent à Toulouse. » Même s’il n’est pas question pour elle de s’y établir, elle songe à s’y rendre plus souvent. Sans certitude sur l’avenir, la chasseuse de têtes sait qu’elle aura du mal à s’éloigner du monde des réalisateurs : « Ce sont des êtres sensibles, curieux des autres, des sangsues qui s’imprègnent du monde de façon étonnante. Si je leur ressemble ? Oui, sauf qu’ils en font quelque chose et pas moi. Peut-être que je devrais aussi mettre en scène ! » Valérie Pangrazzi sourit, ses yeux bleux profonds dissimulés derrière ses grandes lunettes. Ces derniers temps, au sein d’une nouvelle formation théâtrale, elle s’est créé un personnage de clown, baptisé Wonder Princess : « Un clown qui arrive avec ses casseroles, qui fait rire et se fait aimer sans le vouloir. Un être parfois démuni qui se débat avec le regard de l’autre. C’est tout moi. »

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.