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Goal voleur

PAR Marine VLAHOVIC | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 4 min

Gardien de but mythique de l’après-guerre, René Vignal aurait pu couler une retraite heureuse. Au lieu de cela, celui qui était surnommé le goal volant a préféré devenir le goal voleur, en multipliant les braquages à main armée dans la région toulousaine à la fin des sixties. À près de 90 ans, il ne regrette rien de sa vie hors-jeu.

Des rayons de soleil caressent les photographies en noir et blanc accrochées aux murs du petit appartement de René Vignal. L’ancien footballeur désormais aveugle ne peut plus les admirer mais il les connaît par cœur. Ici, on le voit en compagnie du chanteur Maurice Chevalier. Là avec Vincent Auriol, président de la IVe République. Tout un pan de l’histoire politique, culturelle et sportive françaiseRené Vignal goal volant braqueur-1408 orne son deux-pièces situé dans le centre de Quint-Fonsegrives. Mais ce dont il est le plus fier, ce sont des clichés pris lors de l’inauguration d’un stade à son nom à Béziers l’année dernière : « J’en ai fait des conneries dans ma vie mais finalement, ça se termine bien ». La crinière blanche ondoie, le regard bleu acier est étincelant, le débit est rapide. Tassé sur son clic-clac usé, René Vignal entre en scène pour raconter un passé traversé par l’ovation des supporters, l’adrénaline des braquages et le silence forcé de la prison.

Né en 1926 dans une famille modeste, le môme de Béziers passe son enfance à déchirer ses culottes courtes plutôt qu’à les user sur les bancs de l’école. Il rit : « Ma grand-mère m’appelait le petit cabot ». Pour canaliser son énergie, son père l’inscrit à l’association sportive de sa ville natale, option football. Goal, il « s’emmerde dans les buts ». L’adolescent, qui rêve de gloire, va alors créer du spectacle et multiplier les arrêts spectaculaires. Le TFC le recrute en 1944. Trois ans plus tard, le tout jeune joueur professionnel est transféré au Racing Club de France. Sa casquette vissée sur le crâne, il devient le mythique « goal volant » et enchaîne les victoires, les sélections en équipe de France… et les blessures. Il fanfaronne : « 19 fractures sur tout le corps au total. C’est dire si j’étais jobard ».

La dernière fracture du poignet lui est fatale. En 1955, âgé d’à peine 30 ans, il doit raccrocher les crampons. De retour à Toulouse, il devient représentant en vin de Champagne et garde du corps pour le Service d’Action Civique, la police politique du général de Gaulle. Mais le flambeur des nuits toulousaines est loin de vivre une retraite paisible. Avec un petit groupe de néophytes, il braque un premier supermarché en périphérie de Toulouse à l’été 1969. S’ensuit une banque à Colomiers. Lui préfère se souvenir d’un braquage spectaculaire de convoyeurs de fonds, rue Riquet à Toulouse, en décembre de la même année. Un fait d’arme qualifié de « braquage le plus rapide de l’année » par la presse de l’époque. La justice lui attribuera par la suite 27 braquages. Lui n’en revendique « que trois ou quatre ou cinq ». Chargé de trouver les armes, et d’amener les plans, il se défend d’avoir été le chef. Ce qui devait être un dernier « gros coup » à Bordeaux tourne mal pour les malfrats amateurs : l’alarme du supermarché se déclenche, ils sont arrêtés en flagrant délit le 16 mai 1970.

« La presse s’est régalée », siffle l’octogénaire encore amer. Le public aussi lorsqu’il assiste en nombre au procès qui s’ouvre à la cour d’assises de Toulouse en octobre 1971. Les stars du football, dont Just Fontaine, se succèdent à la barre pour plaider en faveur de l’ancien goal, et insister sur la difficulté de se reconvertir pour les joueurs professionnels. Pour Denis Baud, l’auteur de sa biographie*, le René Vignal_0002ressort était plutôt d’ordre émotionnel : « C’est comme s’il cherchait à tout prix à retrouver l’adrénaline du gardien de but qui arrête un penalty ». René Vignal écope de 15 ans de prison. Il ne passera que huit ans au centre de détention de Muret. Après avoir créé et entraîné une équipe de foot derrière les barreaux, il est libéré au printemps 1978. Ruiné, il devient agent immobilier dans la banlieue bordelaise puis s’installe dans son petit logement de Quint-Fonsegrives à la mort de sa deuxième femme. « Avec le recul et le temps, je ne regrette rien. Même si ce n’était pas moral, c’était une aventure humaine, j’ai fait tout ça pour me faire peur » hasarde le vieil homme. Sous son nez, des boîtes de médicaments et des carrés de chocolat sont dispersés sur la table basse. Un vélo d’appartement trône sur le balcon. René Vignal l’enfourche chaque matin pour quelques minutes : « Je me maintiens en forme même si j’en ai plein le cul » s’écrie-t-il. En août prochain, l’ancien gardien de but volant passé par la case goal voleur fêtera ses 90 ans. Il compte bien organiser une grosse fête. Histoire d’être, à nouveau, sous les projecteurs.

*Denis Baud, René Vignal, le goal volant, Éditions Le pas d’oiseau, mai 2016. Rencontre avec l’auteur à Ombres Blanches à 18h le vendredi 10 juin 2016. http://www.ombres-blanches.fr/prochaines-rencontres/plusieurs-rencontres-le-meme-jour/rencontre/3301_3302.html

 

 

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