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Jerkov : Mon Zénith à moi

PAR Sarah JOURDREN | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 3 min

C’était le privilège d’une élite, c’est désormais à la portée de tous. De très branchés concerts en appartement sont organisés, depuis deux ans, par l’association Jerkov. Intrigué par le phénomène, Boudu est allé tendre l’oreille.

Il est 19 heures et les premiers invités se pressent dans un coquet pavillon, près du Parc de Fontaine-Lestang. L’air circonspect, les occupants habituels de la maison contemplent cette ribambelle d’inconnus qui déferlent dans le salon. Ce soir, chez eux, pour le dernier afterwork organisé par l’association Jerkov, le groupe folk israélien The Angelcy fera salle comble. Jerkov s’est emparé des lieux dès l’après-midi, ce qui n’est pas sans inquiéter les quatre colocataires, pourtant volontaires. Ils ont entreposé les meubles dans une pièce à part, tâche pourtant dévolue aux bénévoles, bouclé les chambres et demandé à des copains de surveiller l’organisation pendant leur absence.

De l’organisation, il en faut pour transformer 30m2 de salon en salle de concert d’une capacité de 60 spectateurs. Heureusement les bénévoles peuvent compter sur la grande terrasse… Sauf s’il pleut. « Ça devrait le faire », sourit Mina confiante. Aux commandes de l’organisation, elle a de toute façon d’autres chats à fouetter. Un lit bébé à trouver pour le fils de l’une des musiciennes, et, depuis quelques minutes, une chambre d’hôtel à réserver pour deux musiciens dont la grande taille est incompatible avec les petits matelas prévus par les bénévoles.

Car pour ces concerts en appartement, l’association ne dépense que le strict minimum. Le lieu ? Gratuit. Trouvé par le bouche-à-oreille. Les courses du bar ? Plus ou moins remboursées par la vente de bières, de punchs et de tartines. Les musiciens ? Hébergés bénévolement. Quant à la sono, c’est Julien qui s’en charge. Une dizaine de câbles noirs courent sur le carrelage blanc et par-dessus le bar. Il extirpe une multiprise d’un cabas et demande à ce qu’on débranche le four de la cuisine américaine, où Mina et une autre bénévole préparent les tapas.

PROFS, COMMERCIAUX, ÉTUDIANTS OU CADRES

Les musiciens choisissent ce moment pour débouler. Un par un, ils pénètrent dans la pièce, instruments à la main, en gratifiant l’assistance d’un « hello ! » lancé à la volée. Il en manque un, perdu dans le quartier à la recherche de nourriture. En vain sans doute : il est végétarien et allergique au gluten. Les autres installent tant bien que mal une batterie, une contrebasse, une clarinette, deux guitares, un violon et cinq micros, dans l’étroit carré de trois mètres sur trois qui lui est réservé. C’est parti pour une demi-heure de balance. 19h30. Les spectateurs affluent, commandent une bière et s’entassent sur la terrasse.

La soirée démarre comme un apéro entre amis… auquel on aurait convié beaucoup trop d’amis. Heureusement, avec ces invités-là, pas de risque de verres cassés ou de tâches incrustées dans le parquet. Dans l’appartement d’un inconnu, chacun fait attention, s’installe prudemment sans oser s’étaler. Les habitués se reconnaissent et se saluent. Les autres entament des conversations banales sur la douceur du temps ou leurs dernières sorties. Ils sont profs, commerciaux, étudiants ou cadres. Le milieu culturel est surreprésenté. Des amateurs de musique qui, pour dix euros par an, prennent le risque de voir un mauvais concert ou de tomber sur une pépite. Parmi eux, un couple branché regarde la scène en connaisseur – il est musicien, elle travaille pour un producteur de spectacle. L’homme observe les instruments, l’air envieux, critique l’absence de déco et avoue finalement qu’il aurait bien aimé recevoir ces musiciens chez lui. « Le concert de ce soir est une vitrine. Des programmateurs ont été invités pour découvrir le groupe. »

Le groupe entre en scène. Assis en tailleur, appuyés contre un mur ou debout près de la porte-fenêtre, les spectateurs profitent des rythmes folks empreints de musique yiddish traditionnelle. Dans leurs yeux on peut lire un émerveillement d’enfant face à ces musiciens qui jouent à un mètre d’eux. Le chanteur baragouine trois phrases apprises par cœur en français, le public répond avec quelques mots d’anglais. Plongé dans une ambiance feutrée digne de Tous les matins du monde, on se sent privilégié et on comprend alors ce qui plaît tant à tout ce petit monde.Concert à emporter-0287

DANSE DÉCONSEILLÉE

Bien sûr les fêtards n’y trouveront pas leur compte. Le moindre bruit dérange, même le tintement du chapeau (une casserole trouvée au fond d’un tiroir) qui passe discrètement de mains en mains pour récolter les fonds destinés aux musiciens. « C’est toujours comme ça, raconte Mina. Une fois le propriétaire de l’appartement était saoul et parlait fort. Tout le monde lui a demandé de se taire ! ».

Si certains esquissent un pas de danse, le gros de la troupe reste sagement assis, balançant le tronc ou la tête mécaniquement de gauche à droite. Il y a bien cette fille qui se déhanche à 30 centimètres du chanteur. Mais, toute seule, elle est hors-sujet. Et ce n’est pas l’alcool qui déridera les spectateurs : les organisateurs ne souffrent aucun débordement et ferment le bar à l’instant même où le concert s’achève.

Le public a « adoré le côté intimiste ». Les bénévoles sont soulagés « que tout se soit bien passé ». Les musiciens ont trouvé « l’acoustique vraiment bonne ». Pourtant personne ne s’attarde. À minuit, la place est nette, et tout le monde est parti. Bien sagement.

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.