retour haut de page

Pouvoir d’agir VS pouvoir d’achat

PAR Philippe SALVADOR et Jean COUDERC
Temps de lecture 8 min

Baisse du pouvoir d’achat, cadences infernales, chômage… la précarité n’épargne pas le personnel politique. Nombreux sont les élus locaux à devoir mettre la main à la poche pour exercer leur mandat. Rencontre avec ces femmes et ces hommes pour qui engagement ne rime pas avec enrichissement.

Stéphanie Calas

Stéphanie Calas

« Les gens ne savent pas que neuf élus sur dix ne gagnent rien ». Stéphanie Calas ne touche aucune indemnité. Conseillère municipale de Gragnague et conseillère départementale suppléante, elle en a aussi été de sa poche pour se faire élire : « une campagne, c’est d’abord un emprunt ». Afin de se rapprocher de son village, cette mère célibataire de deux jeunes enfants a troqué son poste de responsable marketing dans la grande distribution pour la fonction publique, laissant s’envoler un tiers de ses revenus. « Mes enfants me disent : “tu t’occupes tout le temps des autres et nous, on n’a pas d’argent !” ». Elle n’est pas la seule dans ce cas : le maire de cette commune haut-garonnaise de moins de 2000 habitants est contraint de travailler, ses 790 euros d’indemnités mensuelles ne lui permettant pas de se consacrer entièrement à sa commune : « En zone rurale, les élus devraient être à plein temps. C’est pour cela qu’il y autant de retraités parmi eux. Et ce n’est pas vraiment l’idéal ! ».

PAS DE BLÉ

Jean-Marc Dumoulin

Jean-Marc Dumoulin

Les indemnités de fonction – ne parlez surtout pas de salaire ou de rémunération, même si dans les faits, cela y ressemble comme deux gouttes d’eau – dépendent du nombre d’habitants. À Villemur- sur-Tarn, il y en a 5763. En débarquant à la mairie il y a deux ans, Jean-Marc Dumoulin a fait réduire le montant de ses indemnités et celles de ses adjoints pour compenser la baisse des dotations : « Compte tenu de ce qu’on demande aux gens, il faut être solidaire ». À 57 ans, il touche 1300 euros nets par mois, auxquels il ajoute 1100 euros en tant que Président de la communauté de com- mune de Val’Aïgo. C’est largement suffisant : « Je ne fais pas ça pour le blé. Ma maison est payée, je n’ai pas un grand train de vie. Je suis quelqu’un de simple ! » . Un autre disposé à sacrifier à la politique une bonne partie de ses revenus, c’est Jean-Luc Lagleize. L’adjoint municipal toulousain au développement urbanistique, président de la commission aménagements et politiques foncières à la métropole et président du Modem 31, est par ailleurs à la tête d’une boîte de gestion de patrimoine. Il a cédé ses parts début mai « tant qu’elles valaient quelque chose ». Elles lui rapportaient trois fois plus que ses indemnités mensuelles de 2400 euros : « J’ai la chance de vivre avec une personne très tolérante. Je lui ai demandé si elle acceptait un tel risque financier. Que mes revenus baissent jusqu’en 2020. Quitte à vendre la voiture (une BMW Z4). On anticipe la chute de niveau de vie, il y a des choix à faire… On ira moins souvent chez Sarran ou à l’Amphitryon ! ».

PAS DE SOMMEIL 

Jean-Luc Lagleize

Jean-Luc Lagleize

S’il abandonne pour un temps sa carrière de conseiller fiscal, c’est qu’il croule sous les responsabilités. Les grands projets du Toulouse de demain, le développement des cœurs de quartier, la vice-présidence d’Oppidéa, le premier secrétariat de l’Établissement Public Foncier Local, l’administration de Tisséo et d’Habitat Toulouse, etc. Sans pouvoir répondre à toutes les demandes, il travaille entre 70 et 90 heures par semaine : « Je n’imaginais pas que ce serait aussi chronophage. Je rentre chez moi le soir, tout le monde dort. Je pars le matin, tout le monde dort. Depuis avril 2014, moi je ne dors plus. Notez, tant qu’il n’y a personne à ma place dans le lit ! ». Pour tenir le coup, il a repris le sport, deux à trois fois par semaine avec un coach : « ça fait un bien fou, c’est vital ». Il estime qu’il faudrait au moins deux fois plus d’élus majoritaires dans la quatrième ville de France.

 

SI VOUS VOUS APPELEZ MOUDENC OU COHEN, ON VOUS RECASERA TOUJOURS COMME CONSEILLER TECHNIQUE… MAIS LES PETITS MECS COMME NOUS, ILS N’ONT PAS DE COUVERTURE.

 Jean-Marc Dumoulin, maire de Villemur-sur-Tarn

 

Michèle Bleuze

Michèle Bleuze

Conseillère en charge des espaces verts et de la biodiversité dans la précédente mandature, Michèle Bleuze a elle aussi frôlé le surmenage. Salariée en parallèle dans une banque, elle n’avait pas pu demander la suspension de son contrat de travail, réservée aux maires et aux adjoints. Elle a exercé ses mandats à la mairie et à la métropole – indemnisés 1800 euros par mois, dont elle reversait 15% à son parti – sur son temps de repos, ses vacances et ses RTT. Le Capitole, la Métropole, la permanence, le parti, l’agence, les conseils, les commissions, les inaugurations… « Heureusement que mes enfants étaient adolescents ! Ça a été six années très lourdes en terme d’emploi du temps. À ce rythme, je n’aurais pas pu continuer plus longtemps. C’est difficile de prendre un tel engagement quand on est salarié. Et c’est pour cela qu’on est sous-représenté parmi les élus ». Soumis aux cadences infernales, sur le pont du lundi matin au dimanche soir, Jean-Marc Dumoulin, le maire de Villemur-sur-Tarn, craint, pour sa part, la réforme territoriale en cours. L’an prochain, les communautés de communes devront dépasser 15 000 habitants, et certaines se verront contraintes de fusionner : « l’État joue aux apprentis sorciers. Avec cette loi, il y aura toujours plus de travail pour moins d’élus. Ce sera intenable ».

PAS DE PLAN B

Jean-Marc Dumoulin fait partie de ces élus qui n’ont pas de plan B. Sa PME tourne au ralenti depuis la fermeture de l’usine Molex de Villemur-sur-Tarn dont elle était sous-traitante. Il n’en est aujourd’hui que le gérant bénévole : « Si je perdais mes mandats, je me retrouverais sans revenu et sans chômage. À 57 ans, c’est compliqué. Si vous vous appelez Moudenc ou Cohen, on vous recasera toujours comme conseiller technique… mais les petits mecs comme nous, ils n’ont pas de couverture ».

Stéphane Carassou

Stéphane Carassou

Ancien responsable du logement dans l’équipe Cohen et président d’Habitat Toulouse, Stéphane Carassou n’était pourtant pas davantage protégé contre une défaite électorale. Celle de 2014 l’a obligé à repartir de zéro : « Ça a été complexe, j’ai dû me recentrer sur moi-même. Le retour à la vie civile n’est pas aussi simple qu’on le croit, il y a beaucoup de fantasmes. Je n’ai pas du tout croulé sous les offres d’emploi ! ». Comme adjoint et vice-président de communauté de communes, il a pu bénéficier d’une allocation différentielle de fin de mandat : 80% de ses indemnités lui ont été versés pendant 6 mois. À peine le temps de se retourner et de monter une boîte de conseil en stratégie et communication, qui n’a fait que vivoter. Réseau, expérience, compétences… être un ancien élu ne l’a pas toujours servi : « Certains employeurs rejettent votre candidature à cause de vos opinions politiques ou parce qu’ils sont mal à l’aise avec votre notoriété. Ça, on ne le dit pas ». Un an plus tard, Stéphane Carassou a saisi une opportunité d’embauche dans le secteur du logement social, qu’il connaît bien.

PAS DE RENTE

Liem Hoang-Ngoc

Liem Hoang-Ngoc

Député européen jusqu’en 2014, frondeur du PS avant d’en claquer la porte, Liem Hoang-Ngoc a pu de son côté retrouver son poste de maître de conférence à La Sorbonne, ses revenus chutant de 6000 à 3000 euros. Élu conseiller d’opposition de la nouvelle région Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées – « mes indemnités couvrent à peine les frais de déplacement » -, il habite une partie de la semaine avec sa compagne dans le Gers. L’homme distingue deux types d’élus : « les parlementaires bien protégés, et les autres ». Il peste contre ceux qui font allégeance à leur parti pour se faire recaser en toute occasion : « Ils connaissent les bonnes personnes, dans le bon courant. L’important pour eux, c’est d’être remarqué par l’appareil du parti. Le reste, idées ou convictions, ils s’en foutent ». Ceux qui professionnalisent la politique : « la licence d’histoire de Manuel Valls ne lui a servi qu’à entrer à l’UNEF. Ces gens-là ne savent rien faire de plus ». C’est la raison pour laquelle Jean-Luc Lagleize et d’autres militent contre le cumul des mandats dans la durée : « Il faut mettre fin aux rentes de situation qui rendent la politique et son personnel détestables. On doit offrir à chaque citoyen la possibilité de consacrer un temps de sa vie à la communauté ». Et cela passe par la réinsertion professionnelle de tous les élus après leur mandat : « Si on n’est pas retraité ou fonctionnaire, il n’y a pas de retour possible à la vie civile. Une fois qu’on est élu, il faut tout faire pour le rester parce que sinon, on se casse la gueule et on est rétamé ».

 

Partagez

  • Éditions trente&un

    32 rue Pierre-Paul-Riquet

    31000 Toulouse

    France

  • ABONNEMENT ET DIFFUSION

    abonnement@editions31.com

  • Rédaction

    redaction@editions31.com

     

  • Commercial

    Nadia KHARBAJOU
    Responsable régie publicitaire
    nadia@laboikos.com
    06 51 65 37 11

    Gaelle KREMER
    Commerciale
    gaelle.kremer@laboikos.com
    06 20 03 13 58

     

Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.