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Christian Bernard refait le printemps

PAR Dominique CRÉBASSOL
Temps de lecture 6 min

Printemps de septembre toulouse bernard

Personnalité respectée du milieu artistique international, Christian Bernard assure désormais la direction artistique du festival d’art de Toulouse. À Boudu qui se demandait bien quel cap il pouvait bien vouloir donner au Printemps de septembre, navire soumis récemment à des courants contraires, l’intéressé a parlé création, écriture, refus des standards et exigence intellectuelle. Le tout dans un grand écart jouissif entre les maux liés à l’époque et Les Mots bleus de Christophe.

Voici ce qu’on trouve sur Internet dans les biographies vous concernant : Christian Bernard, né à Strasbourg, poète ici et là, fondateur à Genève du MAMCO (musée d’art moderne et contemporain) qu’il a dirigé pendant vingt ans. Ce résumé vous semble-t-il une bonne entrée en matière ?
C’est un résumé, en effet !

J’ai été très étonnée de découvrir ce versant de vos activités, l’écriture. Plusieurs de vos textes sont d’ailleurs diffusés sur le web.
J’écris depuis mon adolescence et j’ai publié mes premiers textes en 1968, époque qui, comme vous le savez, était favorable à l’écriture en liberté. Au fil de ma vie, j’ai régulièrement publié, mais de manière très espacée. J’ai longtemps pensé qu’il ne fallait pas rendre confuse l’image que je pouvais donner au moment où j’opérais dans le champ de l’art. Mais je n’ai jamais cessé d’écrire, cela compte évidemment beaucoup pour moi.

C’est une activité quotidienne ?
Cela dépend des périodes. Je crois que ma façon d’être, de penser, n’est pas compatible avec des « apnées » durables. Construire et diriger pendant vingt-deux ans un musée comme le MAMCO, diriger à Nice la villa Arson auparavant, c’est être en contact avec d’innombrables personnes, mener une vie extravertie, socialisée, ce n’est pas propice à une écriture en continu. En revanche, pour Petites formes, premier recueil que j’ai publié, j’ai écrit chaque matin en arrivant au musée, une demi-heure, trois quarts d’heure, avant de commencer la journée. C’était comme un prolongement du bain matinal, une façon de conserver une relation à moi-même.

Vous avez donc trente ans de métier, dont plus de vingt à Genève. Vous rempilez comme directeur artistique du Printemps de septembre après en avoir dirigé deux éditions, en 2008 et 2009. Qu’est-ce qui vous plaît tant dans cette activité que vous ne puissiez vous en passer ?
Les expositions. C’est ce que je fais de mieux, je crois. Dans ce domaine, il semble que j’ai apporté quelque chose de spécifique, une pratique que l’on pourrait dire d’auteur, en particulier au Christian BernardMAMCO en travaillant sur l’idée du musée exposé et du musée comme fabrique d’expositions. En quittant cette institution, je pensais me consacrer davantage à l’écriture, mais Marie-Thérèse Perrin, fondatrice et présidente du Printemps de septembre, m’a appelé pour me faire part de son inquiétude… Le Printemps de septembre était en crise.

Crise qui était due à quoi ?
En premier lieu à la prise de position des tutelles qui déclarent : « Il y a moins d’argent, il faut passer en rythme biennal ». Mais la crise est née aussi de l’évolution du festival. Abandonner le nom, Printemps de septembre, pour celui de Festival international d’art de Toulouse (FIAT), abandonner la période de la rentrée, septembre et octobre, enfin limiter le festival à un petit nombre de lieux et d’expositions, à l’échelle de la ville et non plus de l’agglomération, a entraîné une division du public par dix. En 2008-2009 le festival faisait plus de 170 000 entrées. En 2012 il était à 20 000. Ce n’était plus un festival adressé à une ville, à une histoire. Pour ma part j’essaye de travailler avec la chair de cette ville, telle que je la sens, telle que je l’apprécie, avec et contre aussi, parce que parfois il faut créer de la tension. Je me suis toujours soucié des destinataires du festival. C’est pourquoi ma première réponse à Marie-Thérèse Perrin a été : « Si le Printemps de septembre passe en biennale, alors il faut ouvrir un lieu pour être là au quotidien. » Nous avons créé, sur le quai de la Daurade, l’Adresse, une sorte de cellule de veille entre deux éditions. On y propose des expositions, des rencontres, des conférences, des événements qui coûtent le moins d’argent possible pour ne pas hypothéquer le budget du festival ni faire concurrence aux lieux d’art existant dans l’agglomération. L’Adresse du Printemps de septembre, c’est aussi pour dire que je m’adresse à Toulouse et que j’ai une adresse à Toulouse.

Comment avez-vous réagi quand vous avez appris que le festival devait adopter un rythme de biennale ?
J’ai été très déçu, parce que c’était un des traits de l’identité du festival que d’avoir lieu tous les ans. Les autres manifestations d’art contemporain sont presque toutes des biennales. C’est devenu un archétype, un standard international. Les biennales se sont développées avec la mondialisation. Il s’agissait de faire partout dans le monde ce que documenta a fait à Cassel, en Allemagne, après la guerre : apporter une information artistique mondialisée, homogénéisée, standardisée. Une dizaine de commissaires se sont partagés le marché en faisant tourner leurs listes d’artistes, ce qui a favorisé les mêmes tours idéologiques et marchands partout. Mon inquiétude était qu’en adoptant le rythme biennal, le Printemps soit absorbé par le modèle. Et tout mon effort sera de combattre cette acculturation.

Quelle est la place du Printemps de septembre dans le paysage national, voire international des manifestations d’art contemporain ?
On peut se proclamer international de deux façons. Soit parce qu’on rayonne internationalement, soit parce qu’on a une affiche artistique internationale. Pour l’instant on peut dire que le Printemps de septembre présente une affiche internationale, et qu’il a un rayonnement international modéré, avec des échos en Belgique, en Suisse ou en Espagne. Dans une biennale standard, le curateur ou la curatrice invité(e) propose sa sélection d’artistes dans un petit nombre de lieux. La biennale de Lyon par exemple se déroule au musée d’art contemporain, à la Sucrière et dans quelques lieux annexes. Ce type de biennale instaure une hiérarchie de facto entre des lieux majeurs, où il faut être et qu’il faut avoir vu, et des lieux périphériques, secondaires. C’est un état de fait pervers, car le contrat d’une exposition, qu’elle soit disséminée dans plusieurs espaces ou rassemblée dans un seul, c’est : je vous montre quelque chose de cohérent du premier au dernier item et ça ne prend sens que si vous les voyez tous. Le cas de la biennale de Rennes est intéressant, elle est modeste par ses moyens mais exigeante par ses choix. Elle se répartit dans un petit nombre de lieux, fait appel à de jeunes commissaires de talent et à chaque fois le propos se tient. En revanche je pense qu’elle est moins adressée à la ville qu’au monde de l’art.

C’est souvent le problème…
Ce qui fait la marque du Printemps de septembre, désormais, c’est que nous travaillons à l’échelle de la grande agglomération, et que nous associons un nombre important d’acteurs dès la réflexion en amont et la mise en place des choses. Une partie des propositions vient des acteurs associés, et il n’y a pas de off comme à Lyon, pas de hiérarchie. Il n’y aura d’ailleurs qu’une seule affiche, regroupant dans l’ordre alphabétique tous les artistes impliqués, qu’ils soient présents avec une performance de trois minutes ou avec une exposition monographique. Le même traitement, la même attention, j’y tiens beaucoup. C’est au visiteur de faire ses choix, ce n’est pas à nous de dire : il y a un grand artiste, il est en haut de l’affiche, il y en a un moins grand et il est là-bas dans un petit lieu. Je trouve cela détestable.

Vous allez travailler avec combien de lieux ?
Une vingtaine à peu près. Chacun d’eux accueille une proposition, mais au fond, le Printemps de septembre est une vaste exposition collective faite de beaucoup d’expositions individuelles. Certains artistes réapparaîtront ponctuellement en dehors de l’exposition qui leur est consacrée. Ainsi l’artiste qui expose à l’espace EDF Bazacle fera une performance sur la Garonne un soir, l’artiste qui sera aux Jacobins montrera une vidéo dans la nuit des cours.

La nuit des courts ? Des courts métrages ?
Non, la nuit des cours, les cours d’hôtels particuliers et de bâtiments de la ville. J’espère qu’il y en aura au moins cinq en 2016. On y projettera, de 20 heures à minuit, des vidéos d’artistes pour que les gens aillent d’une image à l’autre. Pour moi c’est l’idée d’un opéra, ou d’un concert en archipel. Je voudrais que les vidéos présentent toutes une dimension musicale ou sonore pour créer une sorte de bande-son ambiante dans la ville. Il y aura aussi la nuit des bars.

Vous semblez renouer avec une caractéristique du festival toulousain, connu pour être une manifestation conviviale et animée en nocturne.
J’ai toujours adoré cela dans le Printemps de septembre. Je veux retrouver ces flux de gens qui vont et viennent, en soirée, d’un lieu à l’autre. Les samedis soirs on organisera des visites guidées fictionnelles, appelées Les visiteurs du soir : des artistes proposent des performances, des parcours en musique, en mots, en gestes, des expositions. Quand à la nuit des bars dont je vous parlais, qu’on a baptisée Les mots bleus en référence à la chanson de Christophe, c’est une proposition d’un jeune critique, François Aubart. L’artiste Paul Devautour avait développé dans les années 1980 l’idée que le mode d’existence essentiel des œuvres d’art, c’est la conversation. On parle plus des œuvres qu’on ne les voit, et on parle souvent d’œuvres qu’on n’a pas vues. François Aubart a fait cette constatation que, quand on aime l’art, qu’on visite des expositions, le lieu où on en parle le plus, c’est au café, quand on sort des expos. Le café est donc un lieu où l’art existe, par la parole. François Aubart demande à des artistes d’animer pendant une nuit dans des bars toulousains des conversations d’art. Je voulais que le Printemps de septembre présente d’une part des œuvres visuelles fortes, avec les expositions dans les musées et les monuments historiques, de grandes installations vidéos, et par ailleurs des propositions non visuelles et sans forme, comme la nuit des bars ou ce qui se passera dans les restaurants universitaires.

Quand vous faites fi des contraintes financières, politiques, humaines, sociales, comment rêvez-vous le Printemps de septembre ?
Je rêverais que ce soit un vrai temps fort du grand Sud-Ouest, disons de Bordeaux à Montpellier, et que le festival retentisse dans tous les lieux d’art de la grande région. Qu’on se dise, tous les deux ans il y a un moment pour l’art et ça nous concerne tous dans la grande région, c’est un rendez-vous à ne pas manquer. Comme il y a La nuit des musées, le Printemps de septembre pourrait être l’automne des arts vivants visuels à l’échelle de la région et la région se ferait gloire de proposer ça. Par ailleurs, ce dont je rêve, c’est que notre enracinement à l’échelle de l’agglomération soit accentué et que l’ensemble des acteurs du terrain soit conforté économiquement et politiquement par ce processus de convergence que je mets en place. Il y a un public à Toulouse pour l’art vivant et on ne lui offre pas, pour le moment, ce qu’il est en droit d’attendre. Il faut combler un déficit et nous pouvons y contribuer par ce rendez-vous régulier qu’est le festival.

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.