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Saint-Fé : Au temps du chic et de la bringue

PAR Sarah JOURDREN
Temps de lecture 7 min

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Ce mois-ci, à la faveur de la vidange décennale, le bassin de Saint-Ferréol va retrouver une effervescence inhabituelle à cette période de l’année. Retrouver, car il y a 50 ans, le lac bouillonnait de vie, même en plein hiver, fréquenté par la jeunesse dorée de Toulouse et les fêtards du samedi soir. Retour sur l’époque où « Saint-Fé » était the place to be.

Depuis Revel, la route qui monte à Saint-Ferréol sinue sur trois kilomètres. L’été se termine et le bassin se prépare à la vidange décennale. Déjà les échelles de la     Saint-Ferréoldigue, imaginée par Riquet au xviiie siècle, n’ont plus les pieds dans l’eau. Tous les dix ans, l’opération d’entretien des infrastructures attire des centaines de curieux, venus admirer le paysage lunaire du lac vidé de son eau. Pour l’heure, sur le chemin qui le contourne, seuls quelques retraités s’adonnent à la marche active. Le lac de Saint-Ferréol n’a pourtant pas toujours connu cette douce quiétude. Les maisons cossues qui se dressent sur les collines avoisinantes rappellent l’opulent passé de ce coin aux confins de la Haute-Garonne. Il y a 50 ans et pendant trois décennies, toute une jeunesse s’est pressée autour du lac.
« Après la guerre, les grosses fortunes de Toulouse venaient à Saint-Ferréol », raconte, goguenard, Francis Rey. À 80 ans passés, il arbore un blouson Ralph Lauren et un polo blanc. « Tu faisais partie des rupins qui venaient au Club ! », le taquine son amie Michèle Brenac, de dix ans sa cadette. Dans les années 1960, le Club – prononcer « Clup » pour être Saint-Ferréoltout à fait local – était le comble du chic. LE rendez-vous de la bourgeoisie toulousaine. Une concession faite par le Canal du Midi à l’association du club nautique, qui offrait à ses adhérents tout un panel d’activités mondaines : « Il y avait des gondolys, se souvient Michèle Brenac. C’était comme des planches de surf, recourbées à l’avant. Et on pouvait faire le tour du lac en bateau. » Francis Rey fréquente alors les courts de tennis en terre battue installés au bord du bassin. « Une fois je me suis fait rabrouer par le directeur, parce que j’avais enfilé un short bleu. On ne plaisantait pas avec ça au Club. Le tennis, c’était en blanc. » À l’intérieur, on joue au bridge ; devant la baraque en bois, sur la rive, les plus fortunés amarrent leur bateau à voile.

Le lac aux rupins

Les familles aisées ne sont pas les seules à goûter au plaisir du bain à Saint-Ferréol. « À l’époque, l’autoroute des deux mers n’existait pas. Saint-Ferréol, c’était la plage de Toulouse. Les familles arrivaient le matin et repartaient à 17h pour éviter les Saint-Ferréolbouchons », se souvient Albin Bousquet, ancien conducteur principal de travaux au service du canal du Midi. Logé dans une petite maison sous la digue de Saint-Ferréol, il participe au comptage artisanal des visiteurs du lac : « On se plaçait près de la route pour compter les voitures qui arrivaient. On estimait qu’il y avait trois personnes par véhicule en moyenne, même s’il y avait débat sur cette question. En été, on a eu jusqu’à 35 000 personnes en une seule journée. » Animées par de nombreuses activités, les rives du lac ne désemplissent pas. Trois à quatre concerts chaque année, des concours de lâcher de canards ou de pêche, des joutes et des bals. « Il y avait aussi le casino Bellevue. Les gens allaient y danser, c’était très classe, raconte Denis Estève, photographe et ancien correspondant de La Dépêche du Midi à Revel. Puis les activités dans la journée ont progressivement diminué dans les années 1960, jusqu’à disparaître. » L’ouverture de l’autoroute des deux mers, qui relie Toulouse à Narbonne en 1978, contribue à détourner du lac de nombreuses familles.
Étonnamment, Saint-Ferréol reste un lieu de villégiature pour la jeunesse. À partir des années 1970, c’est la nuit qu’il convient de fréquenter l’endroit, et plus particulièrement l’une de ses quatre boîtes de nuit.

Pop of the lakeSaint-Ferréol

Tout commence en 1965, lorsque les frères Mirailles, agriculteurs âgés de 22 ans, achètent une ferme à Saint-Ferréol. Portés par l’esprit chic du lieu, ils y élèvent des chevaux, entretiennent un court de tennis, ouvrent un restaurant et bientôt la première discothèque des lieux : Lasprades. « Du temps de mes oncles, c’était très select. Les serveurs faisaient asseoir les gens. Quand c’était complet, plus personne ne rentrait », décrit Alain Mirailles. La boîte est installée dans la grange, sous le grenier à foin. Au milieu de la salle trône un poêle à bois dont le tuyau passe dans la paille. « Une chose comme ça serait impensable aujourd’hui ! C’était une autre époque. L’équipement était basique : une table de mixage avec deux curseurs et des jeux de lumière ridicules. » Rapidement, l’affaire tourne bien. Parmi les DJ, Jean Ricalens, médecin de famille des Mirailles et futur maire de Revel. « Mon père était un grand fan de musique, raconte Philippe Ricalens. Il mettait des disques pour son plaisir à Lasprades. Et un jour il a voulu monter sa propre boîte. Ça a créé une brouille entre les deux Saint-Ferréolfamilles. » Le médecin reprend d’abord la gérance d’une autre boîte, la Ferme de Riquet, à quelques centaines de mètres de celle des frères Mirailles. En 1972, il ouvre son propre établissement : le Soleimoon. « Il y avait alors trois boîtes dans un rayon d’un kilomètre. En 1980, une quatrième, l’Hélios, a ouvert. Le problème c’est qu’elles n’étaient pas toutes dans le même département. »

Tournée générale

Car le lac de Saint-Ferréol est au croisement de trois territoires : à l’ouest, la Haute-Garonne ; à l’est, le Tarn ; au sud, l’Aude. Dans la concurrence que se livrent les boîtes de nuit, les Haut-Garonnais ont un avantage : « C’était le seul département de France à bénéficier d’une autorisation d’ouverture toute la nuit », explique « Reinette ». À 59 ans, l’ancien trois-quart centre revélois a beaucoup fréquenté les boîtes de Saint-Ferréol, avant d’ouvrir son propre bar à Revel. « Je restais ouvert jusqu’au dimanche matin 8h. Les gens venaient en sortant de boîte, parfois j’allais à côté leur chercher un steak. » Bénéficiant d’un cadre enchanteur, la réputation des boîtes de Saint-Ferréol ne tarde pas à s’étendre, et bientôt tous les jeunes de la région s’y pressent. « À l’époque, on savait s’amuser et surtout, la vie était moins chère, affirme « Reinette ». Avec un SMIC, on sortait tous les samedis et on avait encore de l’argent à la fin du mois. » Dans les années 1980, jusqu’à 1 000 personnes passent de boîte en boîte le samedi. On vient de Castres, de Toulouse, de Castelnaudary pour se trémousser sur le disco, la techno, Goldman, Travolta ou Téléphone. Entre les établissements, la concurrence est bon enfant : « On se tirait un peu la bourre, mais c’était gentil, raconte Corine Chemel, la veuve du gérant de la Ferme de Riquet. Quand on avait besoin de quelque chose, s’il manquait du whisky ou du Coca, on allait le chercher chez le voisin. » Cette solidarité s’étend aux clients. Acculé par des jeunes « venus de Toulouse pour casser », Philippe Ricalens appelle un soir un café de la ville. « Une bande de jeunes est montée. Ils se sont alignés le long du bar et les Toulousains ont compris. Ils sont partis tranquillement. Les jeunes étaient venus protéger leur lieu de réjouissance. Ça nous a coûté une tournée générale ! ». fe%cc%82te2

Le glas des années heureuses

Entre les bagarres, somme toute assez rares, et les danses effrénées, ces années de fête ont vu beaucoup de couples se former. « Tous mes copains, je les ai connus en boîte là-bas, confirme Christine Amans. Y compris mon mari : on a dansé le slow et on ne s’est plus quitté. » Même histoire pour Corine Chemel. Sauf qu’elle a épousé Didier Andrieu, le patron de la Ferme de Riquet, une des plus grosses boîtes du coin. À 18 ans, elle laisse tomber le bac pour habiter avec lui et travailler dans la discothèque. Corine Chemel découvre l’esprit de la nuit, « une grande famille. Quand j’ouvrais à 22h30, des gens venaient me raconter leurs histoires, j’étais leur confidente. On avait un service d’ordre très carré, alors les jeunes qui venaient se sentaient en sécurité ». Pour comprendre, il faut rencontrer Patrick Bridon, videur à la Ferme de Riquet de 1986 à 2001. 1,92 mètre, 120 kilos. Il annonce d’emblée la couleur : Saint-Ferréol« À l’époque, c’était très festif. On réglait les problèmes à coup de poing. J’ai été obligé d’en dérouiller un paquet. Mais juste après on buvait un verre. »
Les années 1990 sonnent le glas de cette heureuse époque. Depuis 20 ans, les accidents à la sortie des boîtes se multiplient, d’autant que la prudence au volant, dans les années 1980, n’est pas vraiment dans les mœurs. « Un jour, mon beau-frère est descendu de la Ferme de Riquet jusqu’à Revel en marche arrière », s’amuse encore Jean Laffont. « Reinette », quant à lui, a encore en tête ce gars, revenu boire un whisky à 6h du mat : « Il était déjà là à l’apéro avant de filer en boîte. Lorsqu’il a quitté mon bar au petit matin, il s’est scratché deux kilomètres plus loin. Quand les gendarmes sont venus, j’ai dit qu’il avait bu de l’eau. J’en ai servi, des gars que je n’ai jamais vu redescendre… » Pour Corine Chemel, c’est la société qui a changé. « Le Sida, d’abord, a mis un grand coup dans le monde de la nuit. » Et puis les contrôles routiers, les premières lois contre l’alcool au volant. « Toute l’insouciance qui caractérisait cette génération s’est dissipée. Ceux qui ont suivi étaient plus blasés, ils avaient moins d’engouement. » À Saint-Ferréol, les boîtes ferment les unes après les autres. Ne reste bientôt que la Ferme, qui ferme à son tour en 2004. Déserté par les jeunes, le lac est rendu aux familles. Il ne renouera plus avec son passé glorieux.

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.