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L’A.M.I, cet inconnu

PAR Sarah JOURDREN
Temps de lecture 5 min

Leur apparition dans les rues de Toulouse au début de l’année 2015 avait défrayé la chronique. Ni flics, ni travailleurs sociaux, reconnaissables à leurs gilets bleus estampillés « A.M.I », les médiateurs de la mairie œuvrent auprès des sans-abris. 18 mois après leur création, Boudu les a suivi et fait le bilan.

Rue d’Alsace-Loraine, un mardi après-midi. Trois hommes, affublés d’une chasuble bleue marquée d’un « Action Médiation Insertion » dans le dos, discutent avec un sans-abri. Assis par terre sur un carton, entre une porte cochère et l’entrée d’un magasin, l’homme hoche la tête à intervalles réguliers et tente parfois une réponse qui mêle quelques mots d’anglais, de français et d’espagnol. De temps en temps, un passant se retourne et observe le manège, comme surpris par la présence de ces trois individus qui prennent des notes – mi-flics, mi-travailleurs sociaux.
Les hommes en bleu ne sont ni l’un, ni l’autre. Jérémy, Jean-Marie et Khaled sont employés municipaux, membres du dispositif A.M.I – Action, médiation, insertion. Dans le service, ils sont quatre, issus de milieux différents : Jean-Marie travaillait aux ordures ménagères, Khaled était policier municipal, Jérémy nettoyait les tags, Chantal était au service éducation. Désormais ils parcourent les rues de Toulouse à la rencontre des personnes « sans résidence stable », les SRS. « C’était une idée de Jean-Luc Moudenc, qui pensait que la politique de sécurité passait aussi par des actions sociales », explique Daniel Rougé, adjoint au maire chargé de la coordination des politiques de solidarité et des affaires sociales. Fin 2014, l’annonce du dispositif, rapidement surnommé « brigade SDF » par ses détracteurs, avait provoqué une salve de critiques. L’absence de travailleurs sociaux dans les rangs de l’A.M.I avait alors cristallisé les tensions, tout comme les liens des médiateurs avec la police. Accusée à l’époque par l’opposition de vouloir « chasser les SDF du centre-ville », la municipalité, par la voix de Daniel Rougé, continue d’assumer sa position : « Les médiateurs sont souvent mieux accueillis que les travailleurs sociaux, car les SRS sont en rupture avec l’institution. Mais notre but est de les ramener progressivement vers des structures de droit commun. » Munis du Guide de l’urgence sociale à Toulouse (traduit en quatre langues), les quatre médiateurs d’A.M.I entendent offrir « une main tendue » aux sans-abri qu’ils croisent au hasard des rues. Une démarche pédagogique, selon Claire Combarieu, responsable du service, qui y voit une occasion de réguler l’espace public et d’inculquer de bonnes pratiques : « Nous voulons faire comprendre aux SRS qu’ils ne sont pas malvenus à Toulouse, mais qu’ils doivent, comme tout un chacun, respecter le cadre de la loi. » Parmi les règles non-négociables, les chiens doivent être tenus en laisse, l’alcool rangé et l’espace public ne doit pas être entravé ou occupé de manière prolongée.

Impuissants face aux populations étrangères
Mais si la mairie affiche ses progrès en ce qui concerne les animaux – 20 chiens tenus en laisse après l’intervention des médiateurs – l’interdiction de l’occupation prolongée de l’espace public se traduit bien souvent par un absurde jeu du chat et de la souris. Car quand ils rencontrent des « ressortissants européens précaires », des REP, la mission des médiateurs trouve rapidement ses limites. Khaled le déplore : « Ils sont en situation irrégulière, donc ils ne peuvent prétendre à aucune aide. On ne peut que leur indiquer où manger, dormir, se laver. Et leur demander de ne pas rester là. » Les REP sont nombreux ce jour-là. À l’angle du square Charles-de-Gaulle et de la rue d’Alsace-Loraine, un Roumain est installé contre une vitrine. Les trois hommes l’abordent, prennent son nom, son âge. Jérémy inscrit consciencieusement les informations sur une fiche de suivi, qui « permet à la mairie de faire des statistiques ». Puis le jeune Roumain se lève, attrape ses affaires et s’éloigne rapidement. On le retrouve 20 mètres plus loin, en A.M.I maraude mairie sdf moudenccontinuant la maraude. « C’est le problème avec ces populations. On ne peut rien pour eux, mais si on ne leur dit pas de se déplacer, ils auront des problèmes avec la police. Ils le savent et ils ne nous sont pas hostiles. » À 50 mètres de là, un homme se lève en voyant arriver le petit groupe. « C’est un Bulgare, il connaît le manège. »
À force de parcourir les rues de la ville, les médiateurs reconnaissent ceux qui y traînent. Accompagnés au départ par la police municipale, ils se sont rapidement passés de la présence des forces de l’ordre, qui n’interviennent désormais que sur les situations nouvelles et en cas d’appel des agents de l’A.M.I. « Quand on croise la brigade marginalité en patrouille, on les laisse faire, et ils font de même avec nous, souligne Khaled. On ne les appelle qu’en cas de problème. » Justement ce jour-là, un homme alcoolisé les alpague place Esquirol, brandissant à bout de bras une pizza Sodebo. Il est visiblement en colère contre « ces hommes de la mairie qui ne servent à rien. Vous laissez crever les gens dans la rue. On aide les Roumains et pour nous on ne fait rien. » Les médiateurs connaissent le bonhomme, qui leur a déjà servi plusieurs fois le même discours. Khaled propose de l’ignorer. Mais Jérémy, à cran, décide d’appeler le PC de police : « Il faut montrer qu’on ne peut pas nous parler de cette manière impunément. Il y a juste à côté des jeunes qui sont calmes. Ce n’est pas la peine de le laisser ameuter tout le monde. »

Argent-comptant
Quand les médiateurs croisent un jeune qui correspond au profil, ils transmettent ses coordonnées à Hélène Mayer, directrice du pôle logement et hébergement à l’U.C.R.M. (Union Cépière Robert Monnier). L’association gère, entre autres, la maison Paleficat, une structure d’insertion essentielle pour les médiateurs d’A.M.I. Au nord de Toulouse, dans le quartier du même nom, cette ancienne ferme et son grand jardin accueillent depuis deux ans des individus de dix-huit à trente ans et leurs animaux. « Ces jeunes ont connu l’échec partout où ils sont passés, confirme Hélène Mayer. On ne les retrouve pas dans les institutions. Comme ce ne sont pas des travailleurs sociaux, les médiateurs d’A.M.I peuvent avoir tendance à prendre ce qu’on leur dit pour argent comptant. C’est pour cette raison qu’on fait toujours un bilan social lorsqu’ils nous adressent quelqu’un. » Avant d’intégrer Paleficat, il faut encore passer devant le conseil de maison et argumenter sur ses intentions. « Ils sont ainsi rapidement acteurs du dispositif. On leur demande d’avoir un projet, ou au moins des envies. C’est un processus long qui demande d’être attentif aux postures, aux besoins. » Depuis la création de l’A.M.I, Claire Combarieu reconnaît que le service s’est un peu approprié la maison, dont le fonctionnement peu commun correspond parfaitement à leur vision. « À Paleficat, il n’y a que huit places, c’est vite rempli ! Il y a tellement peu de structures d’insertion. »
L’insertion. C’est sur ce point que butent encore les médiateurs. Dans son bilan, la mairie s’enorgueillit des 30 personnes orientées dans des logements entre avril 2015 et août 2016. Mais face aux 418 SRS recensés et aux 1 254 actions des médiateurs, le chiffre semble dérisoire. Un sentiment confirmé par Khaled : « L’action, la médiation, c’est bon, on maîtrise. On a résolu des conflits de voisinage, on a rétabli le dialogue avec certains commerçants. Maintenant, il faudrait mettre les moyens sur l’insertion. Mais il n’y a pas assez de place. Même le 115 est complétement saturé. Alors beaucoup de situations restent sans solution. » Une question politique dont la mairie semble vouloir se saisir. De nouvelles structures, construites sur le modèle de Paleficat, pourraient voir le jour d’ici la fin de l’année

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.