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Besto of : Proustime, Think temps

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 6 min

En 2014, une douzaine de chercheurs des trois universités toulousaines se sont lancés un défi inouï : Proustime. Un projet de recherche sans pipette ni logiciel de modélisation où sciences exactes, art et sciences humaines fusionnent pour répondre à cette question simple et pourtant irrésolue : qu’est-ce-que le temps ? À l’origine de ce projet, Isabelle Serça, professeur de littérature à l’Université Jean-Jaurès, spécialiste de Proust et de la ponctuation. Une pointure qui s’est prêtée pour BOUDU au jeu de la vulgarisation, avec des mots simples, des idées fortes, et une bonne dose d’autodérision.

Pourquoi Proustime ?

Pour essayer de définir le temps. Ça peut paraître foutraque comme idée, mais c’est très concret. L’emprise du temps est de plus en plus forte sur nos vies. On manque de temps, on court après. On se réjouit de disposer de machines permettant de réagir « en temps réel », comme s’il existait un temps irréel. Et quand on nous envoie un email, c’est à peine si on ne nous demande pas d’y avoir répondu la veille. Toute notre vie, le temps nous manque. Et à la fin, il ne nous loupe pas.

N’existe-t-il pas déjà une définition satisfaisante ?

Les philosophes ont beau s’y casser les dents depuis l’Antiquité, le temps reste une notion primitive difficile à définir. D’où l’intérêt de construire un modèle transdisciplinaire du temps. C’est un peu pompeux, dit comme ça, alors parlons plutôt de confronter la vision du mathématicien, de l’astrophysicien, du physicien, de l’économiste, de l’historien, du chimiste ou du linguiste. C’est intéressant parce que les spécialistes ignorent généralement tout des autres disciplines. Moi, je ne connais rien à la chimie, rien à l’astrophysique… et pourtant j’ai envie de comprendre comment ces sciences se débrouillent avec le temps.

Si vous ne connaissez ni la chimie, ni l’astrophysique, quelle est donc votre spécialité ?

Je suis professeur de langue et littérature française, et spécialiste de Proust. Ce qui me passionne, c’est le style, et tous ces trucs minuscules qui n’intéressent que les rats de bibliothèque : les parenthèses, les virgules et ces machins qui sont comme de petites prises qui permettent de penser le temps. Des prises infimes, presque des leurres. Ouvrir une parenthèse, c’est suspendre le temps. On est bien, dans une parenthèse. On est libre. On profite d’une position d’extraterritorialité où les lois de la phrase n’ont plus cours. C’est cela ma spécialité : l’écriture du temps.

Et Proust dans tout ça ?

Quand Proust porte la madeleine à sa bouche, c’est comme s’il ouvrait une parenthèse : par le souvenir que son goût lui évoque, il est à la fois dans le passé et le présent, comme libéré, en dehors du temps. Le temps est le personnage principal d’À la recherche du temps perdu. À moins que ce ne soit la mémoire, ce qui revient à peu près au même.

Peut-on vous demander de résumer en quelques mots ce que Proust dit sur le temps en 2000 pages ?

La réponse de Proust au temps qui passe, c’est l’art. Il fonde son expérience sur l’épisode de la madeleine, qui lui permet d’atteindre une forme d’éternité, et d’échapper au temps. Et cette éternité-là est recréée par le texte. Proust découvre qu’il n’y a que l’art qui donne un sens véritable à la vie, parce qu’il fige et donne une forme à ces sentiments d’éternité qu’on ressent de temps à autres. Pour lui, ces moments sont les seuls qui vaillent le coup, parce que le reste du temps, l’existence est incompréhensible, discontinue, confuse et kaléidoscopique. Untel qu’on croyait sympa ne l’est finalement pas du tout, tel autre qu’on prenait pour un sale type est en réalité un brave garçon. Et une fois qu’on a compris tout ça, il est trop tard : les gens ont vieilli, et on est vieux soi-même. Écrire, pour Proust, c’est combattre le temps et lutter contre sa condition de mortel.

L’idée de Proustime consiste donc à penser le temps avec des scientifiques à partir de cette matière proustienne, et d’en tirer une définition commune du temps ?

C’est ça. La description et la mise en œuvre de la mémoire et du temps chez Proust est un support idéal pour réfléchir le sujet de façon pluridisciplinaire. Cette œuvre est tellement ouverte qu’elle peut résonner chez des gens qui ne sont ni des spécialistes de Proust, ni des littéraires. D’ailleurs, c’est ce qui m’intéresse : aboutir à un résultat qui soit audible par le grand public. Peu importe la forme que cela prendra : livre, ressource numérique ou exposition. Proustime n’est pas un projet de chercheurs enfermés dans leur tour d’ivoire, mais une démarche ancrée dans le réel, qui concerne tout un chacun.

En règle générale, si vous réunissez des universitaires, vous obtenez un groupe d’individus dont le discours se résume en trois mots : « Moi, moi, moi

Proustime est financé par l’IDEX, un programme très sélectif qui soutient généralement des projets scientifiques dont les résultats sont palpables et prévisibles. Comment l’expliquez-vous ?

Le jury de l’Agence nationale de la recherche a sans doute apprécié que son caractère transdisciplinaire ne soit pas là pour faire joli, comme ça arrive souvent. 12 participants, 12 laboratoires, 12 disciplines différentes et un objectif commun. C’est suffisamment rare pour être encouragé. Du reste, l’ambition scientifique du projet n’est pas anodine, même si elle est moins palpable que la résolution d’un problème d’aérodynamisme sur une aile d’Airbus !

Comment avez-vous sélectionné l’équipe de chercheurs ?

J’ai envoyé des emails à des gens dont les travaux collaient au projet. J’en ai appelé d’autres, croisés pendant la première édition de la Novela, dont je connaissais la générosité, la capacité à mêler l’art et la science, et le goût pour la vulgarisation. Certains m’ont répondu qu’ils ne voyaient pas bien où je voulais en venir, d’autres ont immédiatement adhéré.

Qu’ont-ils en commun ?

Ils sont bien ancrés dans leur discipline, généreux, et n’ont pas de problème d’ego. Autant dire que ça n’a pas été facile à trouver. En règle générale, si vous réunissez des universitaires, vous obtenez un groupe d’individus dont le discours se résume en trois mots : « Moi, moi, moi ». Par chance, Proustime a convaincu des gens ouverts, qui ont saisi l’intérêt du projet. Quand j’ai écrit à Alain Connes, génie des mathématiques, pour lui demander des pistes de recherches, je ne m’attendais pas à ce qu’il me réponde. Je me disais qu’un lauréat de la médaille Fields (l’équivalent du prix Nobel pour les mathématiques ndlr), aurait autre chose à faire. Il m’a répondu tout de suite, et au lieu de jouer les mandarins, il m’a dit : « Vous avez raison de vous pencher sur le temps, car personne ne le conçoit de la même manière. Pour les Indiens du Mexique, par exemple, l’avenir ne se trouve pas devant. Il est ce qui vient de derrière et qui va leur tomber dessus ! ».

Concrètement, comment le groupe travaille-t-il ?

La première étape pour rendre possible un projet transdisciplinaire consiste à se doter d’un vocabulaire commun. Si on se met à jargonner, impossible de se comprendre, et si on ne définit pas les mots, ça finit en conversation de bistrot. Je propose donc des mots et des notions piochés dans Proust, comme la trace, l’anachronisme, l’échelle, la phase ou la linéarité, et chacun expose la signification de ces termes dans sa discipline. C’est fascinant de passer de l’astrophysique au cerveau, de à l’économie, à la paléontologie, et de constater les ponts possibles entre les définitions. En consignant ces éléments communs on obtient peu à peu un lexique qui met tout le monde d’accord.

Si on ne définit pas les mots, tout dialogue finit en conversation de bistrot.

Savez-vous où ces travaux vous mèneront ?

Nous avons encore une année de travail devant nous. Ce qui est certain, c’est que la réflexion transdisciplinaire porte déjà ses fruits.

Un exemple ?

Suite à la lecture d’un passage où Proust décortique de façon très subtile ce qu’on éprouve quand il nous semble avoir un « nom au bout de la langue », le spécialiste des neurosciences a détaillé la manifestation neurologique du phénomène, imagerie médicale à l’appui : on voyait comment un individu pouvait temporairement perdre l’accès à un souvenir stocké dans une zone du cerveau. Le dialogue entre Proust et la science est donc fertile. C’est comme si la littérature avait un caractère avant-coureur, comme si elle pouvait mettre en mots des intuitions complexes à démontrer scientifiquement.

Scientifiques et littéraires auraient donc intérêt à travailler ensemble ?

Ils ont surtout intérêt à s’écouter. Nous, les littéraires, on est très forts pour invoquer des concepts scientifiques en balançant des phrases du genre : « Ouais, tu vois, tout ça c’est un peu comme de la physique quantique », alors qu’en réalité on n’y comprend rien du tout, à la physique quantique. On sait à peu près ce que c’est, mais on schématise. La présence de scientifiques nous empêche de schématiser à outrance. Et inversement, la présence de littéraires pousse les scientifiques à accepter que les mots n’aient pas le même sens pour tous, et qu’il soit nécessaire, pour se comprendre, de se fabriquer un lexique commun.

Avec Proustime, vous semblez chercher à prouver l’utilité de la littérature. Faut-il vraiment qu’elle soit utile ?

Je ne cherche pas à lui trouver une utilité à tout prix. Je ne me sens pas complexée en tant que littéraire. Je reconnais l’utilité des sciences pour faire marcher le monde, mais je reconnais tout autant la nécessité vitale de la littérature, c’est-à-dire de l’image, de la comparaison et du sens figuré, qui apportent une aide inestimable à quiconque essaie de comprendre le monde.

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.