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Henri Stzulman : « L’addiction, c’est une façon de lutter contre les dysfonctionnements »

PAR Jean COUDERC | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 4 min

Fondateur du laboratoire toulousain Centre d’études et de recherches en psychopathologie, le psychanalyste Henri Stzulman est l’un des plus éminents spécialistes de l’addiction, qu’il a étudiée pendant près d’un quart de siècle. L’interlocuteur idéal pour essayer de comprendre ce phénomène.

Quand apparaît le terme d’addiction en France ?

On commence à en parler dans les années 1990. Aux États-Unis, le mot addiction était bien connu, ce qui est surprenant lorsque l’on sait qu’addiction est un terme d’origine latine, ad dictus, dédié à. Je pense que j’ai été l’un des premiers sinon le premier à mesurer l’importance croissante de ces phénomènes (qui ne sont pas que des consommations de produits mais aussi des comportements) et à faire le lien entre ce type de phénomènes et certains types de personnalités qu’on appelle « limites ».

Pourquoi ?

Parce que ce n’est pas par hasard si l’on fume ou si l’on boit, si l’on est attiré par un type de comportements que l’on répète sans cesse. Tout le monde est un peu sujet à la névrose. Mais les addicts sont plus perturbés que les névrotiques : c’est pour cela qu’il est préférable de parler de fonctionnement plus que  de pratique addictive.

À partir de quel moment peut-on parler d’addiction ?

Quand il y a un besoin et une nécessité de satisfaire un manque. C’est obligé, on ne peut pas s’y soustraire. C’est une aliénation qui apporte beaucoup de soucis. En même temps, l’addiction est une façon de lutter contre des dysfonctionnements.

Lesquels ?

La plupart des addicts luttent contre des manques. Bien souvent, il y a un fond dépressif, qui ne se voit pas parce que contourné, dépassé par des fonctionnements réactionnels de jovialité. Mais le fond anxieux, les craintes phobiques et les manies obsessionnelles sont bien présentes. Ce recours à des produits ou des comportements permet de vivre avec.

Peut-on parler de refuge ?

C’est une voie d’aménagement de son rapport à la réalité. Comme disait Baudelaire, ce sont des « paradis artificiels et pas durables ».

Faut-il, dès lors, lutter contre ces
addictions ?

Il s’agit d’une prothèse qui peut être néfaste car il y a une amplification du phénomène. La béquille finit par empêcher de marcher parce qu’elle prend trop d’importance. Et puis à partir du moment où elle empiète sur votre fonctionnement, oui. Si on aime sa liberté, il faut lutter contre tout ce qui nous aliène. C’est un combat permanent.

Une fois que l’on est entré dans cet engrenage, comment fait-on pour s’en sortir sans se mettre trop en péril ?

En se respectant, en s’aimant, en ayant confiance en soi et en gardant cet objectif très haut de ne pas dépendre, ne pas subir. Avoir besoin d’avoir toujours un paquet de cigarettes dans la poche et le dimanche se précipiter à la gare à 19h parce que c’est le seul endroit où l’on peut en trouver, c’est subir. Par contre, boire un verre avec des amis parce que c’est agréable, c’est très bien. C’est vrai pour des toxicomanies légales et illégales. Il faudra par exemple dépénaliser le cannabis un jour. Parce que plus c’est défendu, plus c’est attirant. Les Américains n’ont jamais autant bu que pendant la prohibition. La transgression fait aussi partie des symptômes de personnalités addictives. 

Tous les cerveaux sont-ils droguables ?

C’est malléable un cerveau, vulnérable aux coups, aux produits, infections mais le psychisme aussi. Entendre tous les jours des horreurs, des enfants battus, abandonnés, ça laisse des traces. Et des choses moindres aussi. Car il n’y a pas de proportionnalité entre l’intensité d’un traumatisme et les séquelles qui en découlent.

Le champ des addictions s’est-il élargi au cours de ces 20 dernières années ?

Disons que l’on assiste à sa médiatisation : les gens ne se sentent plus vraiment coupables s’ils fument, boivent ou se droguent. Ça se banalise. Pourquoi ? En premier lieu parce que les systèmes éducatifs familiaux ou sociétaux globaux sont beaucoup moins dans le maintien du cadre de la réalité et s’ouvrent davantage aux facilités et aux plaisirs, aux laisser-aller. Donc ça donne des personnalités très peu structurées, malléables, vulnérables. Et les pouvoirs publics le prennent en compte. Dans toutes les grandes villes, vous avez des centres d’addictologie.

A-t-on progressé dans la prise en charge ?

L’approche avance parce qu’il y a énormément de gens qui travaillent dessus. Pas tellement sur le plan de la bio-chimie. Mais la standardisation des protocoles de soins contre les drogues dures marche bien. Si les patients le demandent, ça marche sans douleur. On a aussi des progrès sur le plan de la prévention. Avant, on incitait à ne pas fumer parce que c’était mauvais pour la santé. Or c’est idiot car les gens qui sont addicts sont des gens qui n’ont pas confiance en eux, qui ont une mauvaise image d’eux-mêmes.

Que faut-il faire ?

Si on les rassure en leur disant qu’ils sont courageux, on renforce le narcissisme au lieu de l’attaquer. Sur le plan des traitements, les thérapies comportementales ou cognitives ont le vent en poupe parce que tout le monde adore ça. Je n’en suis pas un fanatique parce que je trouve que c’est un peu superficiel. Mais ça rend des services, c’est incontestable. Même si les thérapies psychanalytiques sont plus efficaces à long terme. Mais on n’est plus dans le long terme : travailler pendant trois ans sur son fonctionnement, plus grand monde n’est décidé à le faire.

La société légitime-t-elle davantage qu’avant les comportements addictifs ?

Qu’est-ce que l’on observe ? Les Anglais qui quittent l’Europe. Beaucoup vont sans doute se le reprocher. Mais cela a été un mouvement de contestation, de défoulement. Les Américains pareil, avec Trump qui n’a pas la compétence ni l’intégrité pour occuper la fonction. Ils vont le regretter mais ils l’ont fait. Cette forme de laisser-aller individuel et collectif incite à la facilité. Boire un coup de trop, fumer de l’herbe, manquer de courtoisie à l’égard des femmes pour les séduire, c’est de la facilité.

N’y-a-t-il pas un peu de régression dans tout cela ?

Mais oui ! C’est la régression vers l’infantile. Les enfants sont dans le principe de plaisir. S’ils n’ont pas le biberon quand ils ont faim, ils pleurent. Et s’ils n’ont pas le jouet, pareil. Ils veulent tout, tout de suite. Que des adultes fassent ça, cela n’est pas normal. Et c’est pourtant l’une des caractéristiques de l’époque 

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