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DOSSIER

Dossier : Comment les geeks ont pris le pouvoir à Toulouse ?

PAR Sarah JOURDREN | Photographie de Juliette MAS
Temps de lecture 5 min

Les geeks peuvent désormais vivre leur passion au grand jour. Et parfois même en vivre. Boudu raconte comment cette génération moquée dans les années 1990, a pris le pouvoir, fait des enfants et conquis Toulouse.

Il est 10h du matin ce 22 avril, et ils sont déjà des centaines à faire la queue devant l’entrée du forum Diagora à Labège. Plus on approche de l’entrée, plus ils sont jeunes, des ados affublés de costumes plus ou moins travaillés, piétinant un billet à la main. À l’intérieur, les exposants proposent des produits en tous genres, de la figurine manga au masque de Dark Vador, de la peluche au comics dédicacé. On se bouscule, on joue des coudes pour brandir son appareil photo face aux participants cosplayés (costumés, ndlr) qui interrompent aussitôt leur activité pour prendre la pose.

Franchir les portes du Toulouse game show (TGS), c’est mettre le pied dans un autre monde. Un univers parallèle, où Pikachu côtoie des Stormtroopers, Batman et des petits chats Chi, où des lapins offrent des câlins gratuits et où des adultes dansent sur une scène avec des sabres laser en plastique. Un paradis de la consommation geek, chaque année un peu plus fréquenté. Pour sa 8e édition, le TGS Springbreak (petit frère du grand show de fin d’année) a battu des records en réunissant 16 400 personnes. Dans la foule notamment, Gaëlle et Louise, 10 ans, dont le papa semble effaré par la dimension mercantile du lieu : « Tout ce qu’elles veulent, c’est trouver des collants chats et éventuellement acheter des mangas. C’est pourtant chouette cet univers, mais là, il n’y a que des choses à vendre. »

geek toulouse tgs

Car la culture geek, moquée il y a encore 10 ans, est désormais un phénomène commercial. « Le geek aurait pu rester un terme péjoratif désignant un boutonneux à lunettes qui s’enferme dans un loisir obscur. Mais l’explosion d’internet a permis à ces communautés fermées de communiquer les unes avec les autres et de populariser leurs pratiques. Avant, quand on achetait une tasse Simpson, on affichait sa singularité. Aujourd’hui, c’est banal. » Didier Fontana est bien placé pour le savoir. Il travaille depuis une vingtaine d’années dans la plus vieille boutique de jeux de rôle et de jeux de société de Toulouse, Jeux du Monde, ouverte dans les années 1970. Lui-même vient de cette « génération club Dorothée, qui a eu droit à des programmations différentes et intégré de nouveaux codes partagés ». Dans son magasin il a vu l’offre évoluer en même temps que la fréquentation. « Des sociétés d’édition se sont emparées de ce créneau, en constatant que les gens étaient prêts à dépenser leur argent dans un domaine qui, jusque-là, ne les préoccupait pas. »

un geek, c’est pas qu’un crade qui mange devant son ordi.

À Toulouse ces dernières années, de nombreux commerces ont vu le jour. Rue des Blanchers, un bar à jeux vient d’ouvrir ses portes, le troisième cette année. La ville compte par ailleurs 16 escape games (« jeux de rôle grandeur nature », selon Sébastien Laurens, le directeur du TGS) et les boutiques de jeux de société fleurissent, côtoyant celles entièrement consacrées à la culture geek. Yane Bagnol travaille chez Imagin’ères, la plus vieille du genre : « On a l’impression qu’il y a un boom parce qu’il y a de plus en plus d’enseignes, mais en fait c’est un créneau ». Au Geek Store, fondé à Toulouse en 2012 par Vincent Pages, on l’a bien compris. En 2015, le magasin d’origine s’est déplacé rue des Changes, avec un nouveau concept « plus épuré », explique la responsable Laetitia Mauruc : « On voulait montrer que le geek, ça n’est pas qu’un crade qui mange devant son ordi ». Pour attirer un maximum de monde, la marque surfe sur la mode, et l’assume totalement. « Les licornes par exemple, ça se vend très bien, même si on n’a toujours pas compris pourquoi. Quand un film sort, on prévoit davantage de stocks de produits dérivés… Le geek suit l’actualité ! »

> Lire aussi l’interview du sociologue Victor Potier 

Mais de quoi parle-t-on ?

L’affirmation ferait sans doute bondir les puristes, parfois excédés qu’on confonde les geeks, les nerds, les otakus, et toutes les autres variantes de ces cultures de l’imaginaire et des nouvelles technologies. En devenant populaire et légitime, la culture geek a perdu un peu de sens. Alors quand il s’agit de la définir, les experts sont bien en peine. Pour Sébastien Laurens, le terme englobe aussi bien le jeu vidéo, les mangas ou les comics, que, par extension, le cinéma fantastique, la science-fiction ou les Marvel. En revenant à la première définition du terme, Yane Bagnol voudrait trancher le débat : « Un geek, c’est un fan. À la base, c’est quelqu’un qui n’a pas besoin de sortir de chez lui pour assouvir sa passion. Ça n’empêche pas d’être ouvert : quand un geek se pose une question, il va chercher l’information ». Jusqu’à parfois vouloir « se faire mousser », si l’on en croit la vendeuse, mais surtout se regrouper, pour parler de sa passion. « Le geek, c’est d’abord une culture, rappelle le sociologue Victor Potier (cf. interview page suivante). Elle se donne pour fonction de constituer un creuset identitaire avec des références et des pratiques communes. La fiction occupe une part importante dans son élaboration et c’est ce qui a pris le dessus dans son explosion. Mais il ne faut pas oublier l’amour pour le bidouillage, notamment informatique. On en retrouve des relents dans les notions de partage, de gratuité et de libre diffusion de l’information sur lesquelles s’est développée la culture geek. »

geek toulouse tgs

C’est cet aspect communautaire qui pousse des milliers de personnes à se retrouver chaque année au TGS. C’est aussi ce qui réunit régulièrement Fabien et ses amis. À 30 ans, ce professeur à domicile collectionne les goodies Disney. « J’ai commencé par les objets dérivés Harry Potter, que je trouvais vraiment jolis. Et puis il y a cinq ans, j’ai été dégoûté de ne pas pouvoir avoir un buste de Maléfique (la sorcière de La belle au bois dormant, ndlr) parce que j’avais trop attendu. J’ai décidé que désormais, j’achèterai les objets qui me plaisent dès que j’en ai les moyens. » Sa collection vaut aujourd’hui quelque 10 000 euros et lui coûte chaque mois une centaine d’euros… sans compter les voyages à Disneyland Paris, toutes les six semaines. Avec un salaire de 1 200 euros, « c’est sûr, ça demande de faire des choix. L’an dernier par exemple, je n’ai acheté que dix figurines, parce que j’ai fait l’acquisition de deux grosses pièces pour un total de 1 000 euros ». Le trentenaire a surtout investi dans un T3 de 70 m2, dont une pièce est entièrement consacrée… aux boîtes de ses figurines.

 Ils ont pris le pouvoir, un pouvoir économique et parental. 

Tous des geeks

Mais l’obsession de Fabien n’est plus vraiment représentative de la communauté geek. Depuis le début des années 2000, et plus encore depuis cinq ans, le geek, constate Victor Potier, « est devenu un phénomène de mode massif ». Pour Didier Fontana comme pour Sébastien Laurens, tout est parti de la première génération de geeks qui, en grandissant, a assumé et imposé sa passion au reste de la société. « Ils ont pris le pouvoir. Pas un pouvoir politique, mais un pouvoir économique et parental, commente le responsable de Jeux du Monde. Ils ont entre 30 et 50 ans et parfois des enfants déjà grands à qui ils transmettent cette culture. Ça fait deux fois plus de geeks. » Claire Pélier, la directrice de l’école internationale du manga et de l’animation ouverte à la rentrée 2016, partage cette analyse, qui explique aussi de son point de vue la surreprésentation des geeks à Toulouse. « Les étudiants mais aussi les trentenaires et les quadragénaires sont de gros consommateurs de culture geek. Or ces deux populations sont très présentes ici. Ma génération a grandi avec le club Dorothée, la multiplication des jeux vidéos et les phénomènes comme Star Wars ou Game of Throne. C’est notre culture qui est devenue hype et touche aujourd’hui plusieurs générations ! » À tel point qu’au Springbreak cette année, on ne sait plus très bien qui des parents ou des enfants ont amené l’autre. Geralt de Rive, alias David, 47 ans, est ainsi venu avec sa fille, Lilith, alias Lauranne, 23 ans. Il avait commencé le jeu de rôle grandeur nature à 13 ans avant d’abandonner il y a quelques années. C’est Lauranne qui l’a initié au cosplay et l’entraîne depuis au TGS et dans d’autres conventions. David s’est (re)pris au jeu, et a même abandonné son travail chez Airbus pour se consacrer à sa passion : la fabrication de cotes de maille. Assis dans l’herbe le temps d’une pause déjeuner, Zoltan et Audrey observent les cosplayers. « On est des geeks de la première heure, de ceux qui ont eu un Amstrad (un des premiers PC, ndlr) et une Super Nintendo. Mais le cosplay et tous ces nouveaux mouvements de la culture geek, c’est un autre monde pour nous. »

> Lire aussi notre reportage « Écran total au Meltdown »

LEXIQUE

cosplay : loisir qui consiste à jouer le rôle d’un personnage de fiction en adoptant son costume (de préférence fait-main), son allure et ses manières.

e-sport : pratique sur internet ou en réseau d’un jeux vidéo.

gamer : utilisateur de jeux vidéos. Il peut être occasionnel (casual gamer) ou passionné (hardcore gamer).

nerd : personne considérée comme asociale, vouant une passion obsessionnelle aux sciences, à la technique ou au numérique.

otaku : fan absolu d’animation japonaise, mangas et culture niponne.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.