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L’Algérie, pour mémoire

À la fin des années 1950, comme 1,5 millions de Français, Denis Estève est appelé pour servir en Algérie. À l’époque, cet artiste-peintre de Revel a 20 ans, une épouse, une fille de quelques mois et une santé de fer qui fait de lui un redoutable coureur cycliste. En partant, il emporte un appareil photo, bien que la chose soit interdite par les autorités militaires, et, en cachette, fixe sur la pellicule le quotidien des soldats brûlés par le soleil, tourmentés par la soif et minés par la peur. À son retour, il n’est plus tout à fait le même homme, et plus du tout le même cycliste. Préférant oublier ces 28 mois plutôt que d’en entretenir le douloureux souvenir, il ne montre ses images à personne et les enferme dans une boîte. Cette boîte, Denis Estève vient de la rouvrir, 55 ans après les accords d’Évian, libérant, dans ce qui s’apparente à un reportage sensible exceptionnel, les silhouettes fantomatiques d’une poignée de jeunes gens dépassés par les évènements, et malmenés par l’histoire.

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L’Algérie, pour mémoire

  • Opération de recensement dans un douar
    « On avait 20 ans et on ne demandait rien à personne. Pour arriver en Algérie, la plupart d’entre nous avait voyagé à fond de cale. On nous avait dit qu’on partait pour du maintien de l’ordre, mais sur place, on a trouvé la guerre. Et le plus étonnant, c’est qu’on ne s’est aperçus de ça qu’une fois rentrés chez nous. »

  • « Dans l’oued, on souffrait bien plus de la soif que de la faim. Pour la faim, on avait nos boîtes de singe. Mais pour la soif on n’avait que nos bidons remplis d’eau chauffée par le soleil, ou alors, comme sur cette image, l’eau croupie qu’on buvait à même le ruisseau, et qui filait la dysenterie. »

  • Un avion Piper, à bord duquel on fouillait le désert à la jumelle
    « C’est là-bas, en Algérie, au sud de Relizane, dans l’Ouarsenis et la forêt de Frenda, que j’ai pris mes premières photos. Sur le moment je ne savais pas pourquoi je photographiais tout cela. Je n’avais pas l’ambition de témoigner. Juste de fixer le réel. Plus tard, de retour à Revel, je suis devenu photographe correspondant de presse pour la Dépêche, Midi Libre et Sud-Ouest. 20 ans de ma vie pendant lesquels je ne me suis jamais pensé photographe. Mon métier a toujours été la peinture. »

  • « Officiellement, ça s’appelait “Opération de pacification”. Mais nous, on appelait ça “Opération bonbon”, parce qu’on en distribuait aux gosses. Nos toubibs entraient dans les douars et soignaient les gens. On en profitait pour leur servir notre baratin. On faisait un peu un boulot d’ONG, dans ces moments-là. »

  • « Quand un avion repérait une katiba (unité ou camp de combattants, ndlr), on montait dans un hélico qui nous déposait à proximité. Mais la plupart du temps on ne trouvait pas les rebelles. Ils étaient déjà cachés dans des grottes ou des caches invisibles. Ils étaient chez eux. Ils connaissaient le terrain comme leur poche. »

  • « Lors de mon incorporation, on m’a confié un pistolet mitrailleur et on m’a dit : "Tu seras voltigeur de pointe." Je ne connaissais pas le sens de ces mots. Je ne les ai compris qu’une fois sur le terrain : la formation progressait en V, et moi, j’étais tout devant… aux premières loges. »

  • Page suivante : Un moment de repos après une opération
    « On se levait à 3h du matin. On marchait près des camions GMC, qui roulaient tous feux éteints jusqu’au site, où on arrivait au lever du jour. Avec tout le barda, on portait 15 à 18 kilos sur le dos. Le soir, quand je quittais tout ça, j’avais l’impression de voler. »

Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.