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ENQUÊTE

Thomas Pesquet : l’odyssée de l’époque

PAR Sébastien VAISSIERE
Temps de lecture 12 min

Comme tout le monde, nous avons vécu ces six derniers mois au rythme du séjour spatial de Thomas Pesquet, l’ancien élève de l’école toulousaine Supaéro devenu le dixième français dans l’espace. Comme tout le monde, on a souri de le voir interpréter Lapitxuri au saxo, imiter Michael Jordan, grignoter un Choco BN, voter par procuration, faire des selfies, porter un bonnet à pompon, jouer avec une mandarine, regarder le tournoi des 6 Nations à la télé, tourner un clip pour Yuksek, parler chaussettes avec Karl Lagarfeld ou basket avec Tony Parker. Et, comme tout le monde, maintenant qu’il est de retour, on a l’impression d’avoir un peu dessôulé. Désormais, on se demande ce qu’il est vraiment allé faire là-haut, et on se dit qu’à trop vouloir communiquer, il est peut-être passé (et nous avec) à côté de l’essentiel. Comme le principal intéressé était encore en apesanteur au moment de notre enquête, nous avons soumis ces interrogations de béotiens à des spécialistes de la chose spatiale. Bien nous en a pris, car leurs réponses, souvent enthousiastes, parfois courroucées, nous renseignent autant sur l’espace que sur l’époque.

Omar Sy ferait bien de surveiller ses arrières. Son statut de personnalité préférée des Français est en danger, menacé par un spationaute encore inconnu il y a un an, devenu la coqueluche de tout un pays… Mais attention, pas un spationaute à la papa, du genre mûr, militaire, solennel et sujet au doute. Non, un spationaute à la cool, du genre jeune, civil, familier et infaillible. Il s’appelle Thomas Pesquet, et à défaut d’être le premier spationaute français à conquérir l’espace, il est incontestablement le premier à avoir conquis les cœurs.

La mission est toujours la même. Ce qui a évolué, ce ne sont pas les enjeux scientifiques mais les moyens de communication

En un peu plus de six mois à bord de la Station spatiale internationale, ce Normand de 39 ans, ceinture noire de judo, pilote de ligne et diplômé de l’école d’ingénieurs toulousaine Supaero, a changé radicalement l’image que les Français avaient des vols habités. Sa recette : drôlerie, simplicité, disponibilité, et communication à outrance orchestrée par une équipe de l’Agence spatiale européenne (ESA) chargée de partager, packager et diffuser ses faits et gestes. À la limite de l’overdose, diront certains, lassés de ne pouvoir ouvrir un journal (y compris Boudu, qui publiait en janvier dernier des photos de la terre prises par Thomas Pesquet depuis l’ISS) ou surfer sur un site d’info sans tomber sur une image du spationaute en train de manger, de dormir, de travailler, de bouquiner ou de contempler le vide par le hublot de la station.

Une tâche à ce point prenante pour les communicants de l’ESA, qu’il était impossible, ces dernières semaines, d’obtenir le moindre entretien avec l’un d’entre eux. En guise de rendez-vous, on recevait par email cette réponse aux petits oignons : « Nos équipes au sol se trouvent bien occupées par les préparatifs du retour de notre astronaute. […] Il n’est malheureusement pas possible d’envisager un entretien malgré l’intérêt certain de votre article, dont nous ne pouvons d’ailleurs que féliciter l’initiative. »

À défaut d’ESA, nous aurons les autres. À commencer par des personnalités rangées des navettes et disposant d’un peu de temps pour évoquer la question en détail. Démarrons avec Patrick Baudry, le deuxième spationaute français, qui a séjourné une semaine dans l’espace à bord de Discovery en juin 1987. L’homme ne cache pas son courroux : « Je trouve tout ça grotesque ! La com’ est bien huilée, c’est certain. Pour Thomas, c’est extrêmement positif, mais j’aurais préféré qu’on utilise cette com’ dans un cadre conquérant qui fasse progresser la science. Soyons sérieux. Ça nous a coûté 120 millions, et on a rien foutu là-haut. Ça n’est rien d’autre que du tourisme spatial, à ceci près que les touristes, eux, ne sont pas financés par nos impôts. » Et l’ancien conseiller d’Aérospatiale pour les vols habités d’expliquer que, scientifiquement parlant, tout a déjà été expérimenté en orbite basse dans les années 1970 et 1980, et que dès lors, chaque fois qu’on y envoie quelqu’un, c’est « du vent ».

Voyage au centre de la com’
Soumis à la même question, Michel Chevalet, légende vivante du journalisme scientifique et observateur de la conquête spatiale depuis la fin des années 1960, ne contredit pas Baudry sur les enjeux scientifiques : « La mission est toujours la même. Thomas fait ce qu’ont fait les autres avant lui. Ce qui a évolué, ce ne sont pas les enjeux scientifiques mais les moyens de communication, et Thomas sait les utiliser comme personne. Du reste, il ne faudrait pas limiter son vol à des selfies. Vous avez vu sa première sortie extravéhiculaire ? C’était parfait, non ? Le gars est très très bon. Du grand art ! »

Bien dans ses baskets, compétent dans son scaphandre, bon dans sa com’, Thomas Pesquet est une aubaine pour séduire le grand public. À la Cité de l’espace, l’année 2016, portée par Curisosity et Pesquet, a été celle de tous les records. Philippe Droneau, son directeur des publics (ancien collaborateur de Patrick Baudry et de l’Académie de l’air et de l’espace) ne cache pas sa joie : « L’intérêt des vols habités dépasse la simple question de la rentabilité scientifique… Proxima, la mission de Thomas, fait du bien à tout le monde. D’abord parce qu’elle sensibilise des jeunes qui n’avaient jamais connu de Français dans l’espace. Ensuite parce que la population a soif de bonnes nouvelles, envie de s’enthousiasmer, d’oublier les magouilles et la politique. Au-delà de l’intérêt scientifique de la mission, il faut aussi penser à cela. Notre société produit beaucoup d’angoisse, et la vie en apesanteur de Thomas Pesquet a apporté un peu de légèreté sur la Terre. »

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© Thomas Pesquet/ESA/NASA

Légèreté, justement, c’est le mot. Six mois durant, à force de tweets, de playlists, de buzz, de pirouettes et de clins d’œil, le quotidien de Thomas Pesquet semblait ne se résumer qu’à une suite de gestes dérisoires. Pour certains, l’inévitable revers de la médaille de l’hypercommunication. Pour d’autres, comme Jean-Loup Chrétien, ancien pilote de chasse et premier européen dans l’espace en 1982, le signe d’un manque de maturité de l’ESA : « Une telle communication autour d’un astronaute est une première en Europe. Il y a eu beaucoup de maladresse, beaucoup de naïveté. L’ESA s’est jetée dans le bain de la communication à outrance, sans réaliser que les gens pouvaient avoir l’impression que tout ce que Thomas faisait dans l’ISS était vain. »

> Lire aussi Philippe Perrin : « Voici venue l’ère de l’astronaute normal »

Fâcheuse du point de vue du public, l’hypercommunication l’est tout autant du point de vue de l’astronaute. En se mettant à sa place deux minutes, on comprend que la nécessité de communiquer sans arrêt, additionnée aux actes quotidiens de maintenance, d’expériences scientifiques et d’activité physique, ne laisse pas beaucoup de temps pour rassembler ses esprits, profiter de ce voyage inouï, et se poser les questions existentielles dont parlent tous ceux qui, un jour, ont contemplé la Terre depuis l’espace.

Plus ou moins l’infini
Des questions que Patrick Baudry résume en ces termes : « On éprouve le sentiment que la Terre n’est rien. L’homme, n’en parlons même pas. On est confronté à ce paradoxe très fort : on n’est rien, mais en même temps, on peut tout. » Jean-Loup Chrétien, lui aussi, s’est senti tout petit : « On voit défiler le sol. En une heure et demie, on en a fait le tour. On se dit que la Terre n’est pas bien grande. Qu’il existe sans doute des milliards de milliards de planètes similaires. Le premier sentiment qui vient, c’est l’humilité. Le second, la tristesse d’en savoir si peu sur l’univers. » Philippe Perrin, spationaute toulousain pensionnaire de l’ISS en 2002, parle quant à lui d’un sentiment introspectif mâtiné d’impératif écologique : « On ne peut pas, face à l’infini, éviter les questions sur la genèse de la vie, sur sa délicatesse, sur le sens qu’on lui donne et sur la nécessité de la préserver. On ne peut pas non plus passer à côté du questionnement personnel. »

Bref, tout voyage dans l’espace, fût-il en orbite basse, est un bouleversement intime. Et au sujet de Thomas Pesquet, Philippe Perrin s’interrogeait encore, quelques jours avant son retour (les choses ont changé depuis, nous y reviendrons), sur le fait qu’il n’ait accordé que quelques photos, quelques propos et quelques minutes aux questions existentielles et environnementales noyées sous une avalanche de communications superficielles : « Je m’étonne que ces dimensions-là soient absentes de son discours. Je pense qu’il reste à la surface des choses par pudeur, et parce que ça ne correspond pas à l’image que les Européens veulent donner de l’espace aujourd’hui. Une vision à l’américaine, toujours sur le registre de l’hyper-performance. » Pour le journaliste scientifique toulousain Jean-François Haït, collaborateur notamment de Sciences et Avenir, l’explication de ce silence relatif est plus simple encore : « Thomas Pesquet a beau être le premier astronaute français de l’ère des réseaux sociaux, il n’en reste pas moins un astronaute, et un astronaute, ça se livre peu, ça ne dévoile pas ses sentiments. De tout temps et dans tous les pays, les agences ont contrôlé leur com’. Aucun astronaute n’est libre de dire ce qu’il veut. Question d’image. »

Philippe Droneau ne semble pas partager cette analyse. Lui qui s’apprête à accueillir, en octobre prochain, le congrès mondial des astronautes, considère que Thomas Pesquet remplit parfaitement sa mission en matière de discours personnel et environnemental : « Quand Thomas Pesquet parle d’environnement et d’amitié entre les peuples, son discours porte loin. Ce qu’il a pu dire à propos de la Cop21 était très fort, et le message a été bien reçu par les jeunes générations. »

L’ESA s’est jetée dans le bain de la communication à outrance, sans réaliser que les gens pouvaient avoir l’impression que tout ce que Thomas faisait dans l’ISS était vain.

Ainsi donc, si l’écume semble parfois prendre le pas sur le fond, il semblerait que les messages importants passent tout de même. Sans doute est-ce le cas également de l’exposition temporaire Astronautes de la Cité de l’espace, où l’on aborde plus largement la façon qu’ont les pensionnaires de l’ISS de faire la grosse commission, de se laver les dents ou de boire un expresso, que les perspectives scientifiques de la station.

Ultramoderne solitude
Il n’en reste pas moins que l’hypercommunication peut bémoliser l’intensité de l’expérience du spationaute, et donc la qualité de son message. C’est en substance ce que nous explique Jean-Loup Chrétien quand il confie que lors de son passage dans la station Mir en 1988, il avait remarqué que Titov et Manarov, les deux Russes qui y effectuaient alors un séjour d’un an, semblaient fuir les conversations avec la Terre : « Ils jouaient à fond le jeu de l’isolement. Le samedi, au moment de la liaison hebdomadaire avec les familles, ils ne gardaient pas longtemps le micro. Dans la station, ils étaient en communication sereine avec le reste de l’équipage, mais avec la Terre, ils étaient parcimonieux. Je crois que c’est la bonne marche à suivre, surtout dans la perspective des futures missions martiennes. Là-bas, les messages mettront huit minutes à parvenir sur terre, et il faudra savoir le gérer. »

L’effet délétère des contacts fréquents avec la Terre n’est donc pas une vue de l’esprit. Hélas, à l’ère du partage des données en temps réel, la connectivité permanente semble inévitable. L’explorateur toulousain Stéphane Lévin en fait d’ailleurs l’expérience dans le cadre de la préparation de sa prochaine mission, un séjour extrême en autonomie totale dans le désert namibien, qui intéresse de près l’ESA et le Centre des astronautes européens de Cologne, pour sa similitude avec les séjours spatiaux : « En 2001, pour ma mission Seul dans la nuit polaire (121 jours dans le noir en autonomie par -30 à -70°C) j’avais limité les communications au minimum vital et à quelques conversations avec les proches et les partenaires. 17 ans plus tard, pour la mission Namib, les communications seront quotidiennes. C’est ainsi.  Les outils le permettent, et l’époque l’exige. D’un côté, c’est formidable de partager son expérience en temps réel. De l’autre, cela affaiblit l’intensité de ce qu’on vit. J’imagine que c’est la même chose pour Thomas Pesquet. Il est pris entre la nécessité, le plaisir du partage, et l’envie légitime de vivre son expérience à fond. »

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© Thomas Pesquet/ESA/NASA

Conscience sans science
Qui blâmer, dès lors pour ce trop-plein d’images et de buzz qui nous vient de la Station spatiale internationale ? L’époque ? L’ESA ? L’espace ? Pesquet lui-même ? « Aucun de ceux-là !», répond en chœur le mundillo de l’espace, car l’ISS a justement été conçue pour ça : le buzz. C’est écrit noir sur blanc depuis 2001, dans un rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) présidé à l’époque par le sénateur Henri Revol. Ce document édifiant rappelle que l’idée de la station est née en 1984 d’une ambition stratégique américaine, dans une période de regain de tensions avec l’URSS. L’objectif n’était alors en rien scientifique : « Il s’agissait pour les Américains, lit-on sous la plume du sénateur Revol, d’être les premiers, pour des raisons de prestige et de rayonnement international, dans tous les domaines spatiaux y compris celui des séjours de longue durée dans l’espace. Ce programme permettait également de créer ou maintenir des emplois dans l’industrie. » Hélas pour le président Reagan, le coût pharaonique de l’opération, et la grogne des scientifiques américains mobilisés contre ce projet, qui « risquait de stériliser la recherche en concentrant trop de fonds publics », ont contraint les Américains à internationaliser la station. Brésil, Europe, Canada et Japon accoururent alors. Le rapport précise que les Français n’étaient pas chauds et plutôt inquiets du gigantisme du projet. Mais il fallait emboîter le pas aux Allemands, enthousiastes, eux, pour éviter de mettre à mal « l’entente franco-allemande indispensable à la construction de l’Europe spatiale ». Ainsi donc, comme l’écrira plus tard l’historien et journaliste James Oberg : « Le vol spatial est politique et diplomatique. L’aspect spectacle et le symbolisme a toujours été sa motivation majeure. »

L’espace habité, c’est même plus une danseuse pour les agences. On est là, dans l’ISS, et on tourne en rond. Au propre, comme au figuré. 

Henri Revol, qui a effectué en 2007 des mises à jour de son rapport avec le député Christian Cabale, se souvient parfaitement de la frilosité manifestée par la communauté scientifique lors des auditions de l’OPECST : « On a compris très vite que l’intérêt scientifique était limité. On nous disait que la plupart des expériences de l’ISS pouvaient être menée dans des satellites. Cependant, de mon point de vue, cela n’enlève rien à l’apport des expérimentations lors des vols habités. Il faut bien tester les nouvelles technologies en situation réelle, dans la perspective d’exploration de la Lune et de Mars… Pour cela, je considère que la mission de Thomas Pesquet est une réussite totale. Cela rappelle au moins que la station spatiale existe, et que l’Europe fournit de gros efforts en matière d’espace. »

Deus ex machina
Michel Chevalet, génial vulgarisateur des sciences et inventeur de la célèbre formule « Comment ça marche » est plus clair et plus expéditif : « Il faut repenser la finalité de la présence de cette station. Elle emmerde les experts plutôt qu’autre chose. C’est une réussite technologique formidable, mais on ne sait plus quoi en faire. On maintient des équipages, on fait travailler des gens, on construit des fusées… Ça fait pas avancer le schmilblick, mais ça assure le fonctionnement de la station et l’amélioration des compétences. Aux USA, la navette a volé parce qu’il y avait un fort lobby industriel, et elle n’a pas servi à grand chose. » Prolongeant ces propos, Patrick Baudry fait remarquer qu’alors que dans l’espace automatique européen (celui des sondes et des satellites), le travail est remarquable, les budgets parfaitement bien employés et les progrès scientifiques probants, l’espace habité est négligé et paradoxalement surexposé médiatiquement : « L’espace habité, c’est même plus une danseuse pour les agences, se désole-t-il. On est là, dans l’ISS, et on tourne en rond. Au propre, comme au figuré. »

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© Matthieu Sartre

Le 29 mai dernier, alors que s’achevait la rédaction de cette enquête, l’ESA publiait sur sa chaîne Youtube une vidéo intitulée New Eyes. Dans cette séquence de 120 secondes, Thomas Pesquet fait le bilan, en voix off et en anglais, de ses six mois dans l’espace, répondant avec une précision inouïe à nos interrogations et à celles de ses prédécesseurs dans l’espace, consignées dans cet article : « Chaque matin quand je me lève, je me demande ce que je vais faire. Je me demande aussi qui je suis et ce que je vais devenir. On pourrait croire qu’il est difficile de se concentrer sur soi-même dans un tel contexte. Un contexte au-delà du monde. […] Cela vient naturellement, en fait. Qui suis-je ? Quelqu’un dans l’espace ? Un astronaute français ? Non. Je suis un homme. […] Et comme dans tout voyage, on en apprend sur soi-même davantage que sur le lieu qu’on visite. Étrangement, il faut toute cette technologie pour arriver ici et comprendre la simplicité des choses. La Terre, le cosmos, et la vie elle-même, comme un ensemble. […] Parfois, ces pensées me submergent… » Finalement, l’ESA a peut-être eu raison en misant sur l’image, l’émotion et l’anecdote davantage que sur la science pour faire de la mission de Pesquet un succès. Un choix qui fait étrangement écho à la phrase d’Einstein choisie comme épigraphe par Michel Chevalet pour son livre de souvenirs Mémoire spatiale d’un journaliste : « Pour changer la société, il faut changer les hommes. Mais pour changer les hommes, il faut donner envie. » 

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.