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CONVERSATION

Jean-Louis Guilhaumon : Améjazzment du territoire

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 10 min

Jean-Louis Guilhaumon et Marciac sont à ce point liés qu’on ne sait plus vraiment lequel des deux a changé le destin de l’autre. Le premier, Toulousain débarqué dans le Gers au début des années 1970 pour y occuper son premier poste de prof de collège, est aujourd’hui président-fondateur de Jazz in Marciac, maire de son village, et vice-président du conseil régional d’Occitanie. Le second, promis jadis à la désertification et à l’assoupissement, est aujourd’hui un exemple de dynamisme et de développement rural. 40 ans après la première édition de JIM, l’un des festivals les plus courus au monde, Boudu a improvisé une conversation avec cet homme étonnant qui a fait du jazz un outil d’aménagement du territoire et un vecteur d’éducation.

Quand vous songez à ces quatre décennies, quelle image vous vient spontanément à l’esprit ?

Ce sont plutôt des mots qui me viennent. D’abord les premiers mots d’un article signé par le rédacteur en chef de l’international Herald Tribune lors de sa première visite à Marciac, et qui dit bien ce que nous sommes : « A nice medieval town, in the middle of nowhere. » Ensuite, le mot espoir, parce que la plus grande réussite de Jazz in Marciac, c’est d’avoir suscité l’espoir. D’avoir permis à la population de ce territoire rural de croire en ses capacités d’accomplir des choses dont elle puisse être fière.

Les Marciacais étaient-ils à ce point désespérés ? 

Pas plus que les autres citoyens des territoires ruraux du pays, à qui on ne cesse de dire que rien n’est possible. Mais pas moins non plus. Il n’y a pourtant aucune fatalité, aucun déterminisme dans le monde rural. Jazz in Marciac en est la preuve, comme l’ensemble des projets menés dans le village, d’ailleurs. Des projets portés avec un engagement et une sincérité rares, et qui font de Marciac un village différent. 850 bénévoles sont impliqués dans la mise en œuvre de JIM. Cet exemple ne connaît pas d’équivalent.

Qu’ont donc les Marciacais de si différent ? 

Sans doute nos interlocuteurs ont-ils senti que, bien que nous soyons des ruraux profonds, nous portions nos convictions avec force et qu’il serait difficile de se débarrasser de nous. On a essayé de nous amener à des évolutions qui ne nous ressemblaient pas, à des accompagnements en terme de partenariat trop… pesants. Nous aurions pu évoluer comme d’autres manifestations aujourd’hui chapeautées par de grandes entités. Nous avons choisi de rester un festival à caractère associatif et de conserver notre liberté de ton. Et la liberté de ton impose le respect.

Quand vous parlez de Jazz in Marciac, vous semblez avoir du mal à dire « je » … 

Ce n’est pas de la fausse modestie. C’est simplement que je suis un associatif. Je ne suis pas naïf, je sais que la communication et l’incarnation sont importantes, mais je reste plus à l’aise dans l’action, le groupe et le projet. À JIM, à la mairie ou au conseil régional, c’est la même chose. Et puis, ce qui compte, très franchement, ce n’est pas ce qu’on dit de soi, mais la trace qu’on laisse. Sans parler de tout ce qui nous échappe et joue un rôle prépondérant dans l’existence… à commencer par le hasard.

La plus grande réussite de Jazz in Marciac, c’est d’avoir suscité l’espoir.

Le hasard ?

C’est le hasard qui m’a amené à Marciac ! Quand nous sommes sortis, mon épouse et moi, de l’École normale de Toulouse, nous avons été nommés dans deux établissements très éloignés : elle à Saramon, dans le Gers, et moi à Graulhet, dans le Tarn. Nous avons fait une nouvelle demande au rectorat, pour tenter de nous rapprocher l’un de l’autre. On nous a proposé deux postes dans le Gers : Aignan et Marciac. Nous n’avions jamais entendu parler du Gers, ni d’Aignan, ni de Marciac, mais nous avons accepté. Marciac nous a plu, nous y avons loué une petite maison, et c’est ainsi que tout à commencé.

Il s’en est donc fallu de peu que ce soit à Graulhet que se réunisse, tous les étés, le gratin mondial du jazz !

J’aurais probablement, parce que c’est dans ma nature, essayé de donner corps à des projets de même nature à Graulhet. Mais je suis persuadé que le fait que Marciac soit une bastide offrait un terreau plus propice qu’ailleurs à l’enracinement de JIM. La bastide est un lieu où l’on est en proximité avec les gens, où l’on prend le temps de l’échange et du partage, où l’on est perméable aux autres et au monde. C’est un lieu pensé pour la rencontre. Celle de Marciac est extraordinaire de par sa forme, la manière dont elle a été conçue, et les coutumes dont elle a été dotée, qui en faisait, dès l’origine,
une petite démocratie.

Comment l’idée d’un festival de jazz en plein Gers a-t-elle germée ?

En arrivant à Marciac, je vivais une forme d’exil. J’étais un jeune professeur persuadé de son retour prochain à Toulouse. C’est alors que le maire, Gérard Toulouse, m’a proposé de mettre en œuvre, avec d’autres enseignants, un Foyer des jeunes et d’éducation populaire (FJEP). Cela correspondait bien à mon tempérament : j’ai toujours considéré que le cadre associatif était un prolongement naturel de la fonction d’enseignant. J’ai accepté, et cette décision a été une rupture dans ma vie. Avec mon épouse, nous sommes devenus des néo-ruraux, et nous avons succombé aux charmes de ce territoire. L’année suivante, le maire m’a encouragé à me présenter à ses côtés, en qualité de premier adjoint chargé du volet éducation et culture.

guilhaumon jazz in marciac

En quoi ce Foyer des jeunes était-il une genèse de Jazz in Marciac ?

Parce que nous avons commencé à changer le quotidien de notre village en y introduisant des activités culturelles et de loisirs qui n’existaient pas. En dehors de la fête locale, du bal de l’équipe de rugby et de celui des sapeurs-pompiers, il n’y avait rien. Et déjà, à propos du ciné-club, de la chorale ou du club photo, on nous disait : « Ça n’a aucune chance de réussir ici ». Pourtant… nous l’avons fait. C’était la première fois que nous faisions reculer, à notre petite échelle, les frontières de l’impossible.

Était-ce un présage de la réussite de Jazz in Marciac ? 

Absolument. C’était la préfiguration de ce qui allait se passer. Il y avait déjà cette adhésion forte à un espoir de résilience, cette envie de résistance à l’avenir sombre auquel nous étions promis par les statistiques de l’Insee. Nous avons donc avancé sur cette lancée, jusqu’à l’arrivée à Marciac d’André Müller, un ancien instituteur venu de Saint-Leu-la-Forêt où il avait travaillé sur un festival. Nous nous sommes dits que, puisque nous avions un goût immodéré pour le jazz, nous pourrions faire naître une animation de qualité autour de cette musique, générer des flux de visiteurs et dynamiser le territoire.

D’où vous vient ce « goût immodéré » pour le jazz ?

Enfant, j’ai écouté beaucoup de disques, dont la plupart appartenait à ma sœur, de cinq ans mon aînée. Cela m’a permis d’accéder à des musiques qui restent généralement étrangères aux enfants de dix ans. Tout ce qui touchait au blues, au rock ou au rythm n’blues… Plus tard, étudiant à l’École normale de Toulouse à la fin des années 1960, je dirigeais un groupe de gospel et de negro spiritual. C’est aussi l’époque où est né mon engagement politique. En 68, mon père était gendarme à Toulouse. Moi j’étais du côté des contestataires, de ceux qui voulaient construire un monde nouveau. Et le soir, on se retrouvait à la maison… En ce temps-là, Toulouse bouillonnait. Le jazz était partout. J’ai eu la chance d’assister à des concerts de très haut niveau. Je me souviens en particulier d’Oscar Peterson à la Halle aux Grains. Cela a définitivement ancré le jazz en moi.

Que trouvez-vous dans le jazz que vous ne trouvez pas ailleurs ?

Le jazz parle à l’âme. Il est d’une beauté et d’une intensité incomparables. C’est une musique qui ne nécessite pas de prérequis. Pour l’aimer, il suffit de disposer de l’équipement nécessaire : deux oreilles
et un cœur.

Le jazz a pourtant la réputation d’être difficile d’accès…

Certains essaient de faire croire qu’on ne peut l’apprécier qu’au bout d’un long parcours initiatique. J’ai un point de vue différent, et je m’appuie sur 40 ans d’expérience. L’un de mes plus grands bonheurs est d’avoir permis à notre public d’accéder à la plupart des formes de cette musique, y compris les plus sophistiquées.

Pour autant, n’était-il pas plus logique d’utiliser un élément constitutif du patrimoine gascon pour faire du développement rural, plutôt qu’un genre musical étranger au territoire ?

Avec André Müller, on pensait que cette musique pouvait séduire. Et puis on ne voulait pas faire ce qui se faisait ailleurs. La suite des évènements nous a donné raison. La rencontre s’est faite de façon naturelle et spontanée. Le jazz a pris racine à Marciac, a séduit par sa spontanéité et sa profondeur dès la première édition. Il est devenu une sorte d’aimable prétexte à des rencontres de toutes natures. Une culture venue d’ailleurs capable de revitaliser les cultures d’ici.

Pour aimer le jazz il faut disposer de l’équipement nécessaire : deux oreilles et un cœur.

Comment expliquer que les Marciacais se soient à ce point entiché du jazz ? 

À Marciac, le bénévolat autour de JIM touche toute les couches de la population. Y compris les gens qui n’aiment pas le jazz ! Et bien qu’ils n’aiment pas le jazz, ils soulèvent quand même des montagnes, comme les autres, depuis 40 ans ! Il ne faut pas croire que tous les Marciacais écoutent du jazz. C’est une vue de l’esprit ! Par contre, tous sans exception se sentent concernés par JIM parce que c’est la vie et l’image de leur village qui en dépend. En cela, le jazz fait désormais partie de leur patrimoine.

Vous semblez tenir les bénévoles en haute estime… 

Des initiatives comme les nôtres nécessitent une énergie colossale que seul le bénévolat peut déployer. Je ne partage pas ce cynisme qui consiste à dire que nous vivons dans une société égoïste. Il y a des gens qui ne se préoccupent que de leur petite personne, et je les plains sincèrement, mais ils ne sont pas la majorité. Ils sont nombreux, en France, ceux qui consacrent une part significative de leur temps aux autres. Ceux qui mettent gracieusement en forme des projets, ou caressent des chimères qui sont indispensables pour que la vie soit supportable. Je trouve d’ailleurs que notre pays n’accorde pas une place suffisante à la reconnaissance du travail du bénévolat. C’est peut-être la raison pour laquelle de nombreuses manifestations et festivals en France, nés dans le monde associatif, ont migré vers des formes de gestion professionnelle. Il reste bien des choses à faire en matière de statut de l’élu associatif.

Lesquelles ?

Les associations sont considérées comme des entreprises. Il n’existe pas d’élément prenant en considération le fait que le bénévole n’a d’autre raison d’être que de participer à un projet de société. La loi de 1901 est fondatrice, importante, mais elle connaît ses limites. Nous gagnerions à réviser ses règles.

Revenons aux débuts de JIM. Que se passe-t-il après cette première édition plutôt roots ?

Nous avons bénéficié du renfort extraordinaire de Bill Coleman, venu s’installer dans le Gers. Guy Laffitte et lui nous ont ouvert leur carnet d’adresse et permis de mobiliser tout ce que le jazz mondial comportait de grands noms. Wynton Marsalis a pris leur suite aujourd’hui. Les concerts, quant à eux, se sont un temps déroulés dans l’atelier d’une usine de meubles du quartier Saint-Germain (ça ne s’invente pas !) mis à notre disposition pendant l’été par son P.-D.G., et aménagée sommairement. Puis, dans les années 1980 sous un chapiteau qui sentait bon le cirque, planté sur la pelouse du stade de rugby. Et puis, en 1985, j’ai compris que le destin du festival basculait, en entendant Dizzy Gillespie me dire : « Now, you’re on the map ! » Dans la décennie suivante, le développement de JIM a été exponentiel, et renforcé par la création des ateliers d’initiation à la musique de jazz au sein du collège. Un atelier atypique qui propose, de la sixième à la troisième, l’éducation par le jazz, avec deux enseignants de l’Éducation nationale par classe, et des intervenants extérieurs fournis par Jazz in Marciac.

Comment l’éducation nationale a-t-elle reçu l’idée d’un cursus d’éducation par le jazz ?

Très bien ! Après ma nomination au collège de Marciac, et avec d’autres professeurs et l’appui d’un inspecteur d’académie enthousiaste, nous avons profité de l’aura de JIM pour mettre en forme, en 1993, ce concept créé de toute pièce. Nous sommes partis de la conviction que le jazz pouvait contribuer à l’épanouissement de la personnalité des élèves par l’apprentissage d’une discipline rigoureuse, de l’écoute de l’autre, de l’esprit de groupe et de la solidarité. Nous avons commencé modestement dans un préfabriqué, avec des flûtes à bec empruntées au collège voisin ! Les 12 premiers internes de 1993 en parlent encore avec émotion. Aujourd’hui leurs successeurs évoluent dans un environnement plus confortable, avec un îlot musique et une instrumentation de haute qualité.

Avec le recul, comment les anciens élèves jugent-ils l’éducation qu’il ont reçue ?

Quand on les interroge, ce n’est paradoxalement pas de musique qu’ils parlent le plus, mais des volets construction de la personnalité, sens de l’innovation, créativité et confiance en soi. Si vous parvenez à transmettre à un adolescent la confiance en sa capacité de faire, avec l’humilité requise bien entendu, alors vous lui donnez l’essentiel.

À vous entendre raconter ces 40 ans de vie associative et politique, on a une impression de relative facilité, comme si Marciac avait été épargné par les embûches. Est-ce le cas ?

Je ne garde pas longtemps le souvenir des contrariétés. Question de nature. C’est vrai que j’ai tendance à relativiser. C’est une des recettes du bonheur. Rien de tout cela n’était évident pourtant,
ni les ateliers, ni la création du festival, ni la construction de l’Astrada en 2011, (une salle de spectacle de 500 places dans un village de 1 500 habitants !), mais nous l’avons fait. À présent, la question de la transmission se pose. J’invite nos successeurs à cette réflexion dès à présent. Les fondateurs seront là pour esquisser les pistes, mais il faudra bien que s’écrive une nouvelle histoire.

Vous êtes président de JIM, maire de Marciac depuis 1995 et vice-président du conseil régional en charge du tourisme depuis 2004. Des fonctions qui font de vous un homme triplement concerné par la désertification des campagnes et la question du développement rural. En la matière, une question se pose : faut-il désespérer ?

On peut toujours s’appliquer à développer l’attractivité des territoires. Encore faut-il que les représentations des gens auxquels on s’adresse évoluent. Je peste de voir de jeunes médecins imaginer une vie au sein de la campagne gersoise comme un exercice impossible, tout simplement parce qu’ils n’ont pas pris la peine de se pencher sur ce que nous avions à offrir. L’État a beaucoup à faire en la matière.

guilhaumon jazz in marciac

En quoi l’État peut-il influer sur la perception qu’ont les urbains de la ruralité ?

L’État doit pourvoir à tous les besoins vitaux des territoires ruraux. Vous pouvez entreprendre dans tous les domaines, créer des festivals, des évènements, et valoriser le patrimoine, mais si vous n’êtes pas en capacité de répondre aux besoins de base, si vous n’êtes pas en mesure d’offrir du personnel de santé, des services publics et des infrastructures scolaires de qualité, tout ce que vous entreprendrez sera vain. L’État doit se poser la question : acceptons-nous d’accompagner ce tropisme qui attire inexorablement l’ensemble des ruraux vers les grandes cités, ou bien incitons-nous nos concitoyens à se réapproprier les territoires ruraux où ils pourront vivre une vie bien meilleure que celle qu’ils mèneraient dans la périphérie des grandes villes ?

Vous arrive-t-il de vous demander ce qu’aurait été votre vie si vous n’aviez pas fait le choix de la vie rurale ? 

C’est difficile à dire. Marciac a radicalement changé le cours de ma vie. J’aurais probablement exploré d’autres pistes. Peut-être que le musicien que j’étais, et qui s’est découragé au contact de tous les talents immenses croisés en 40 ans de Jazz in Marciac, se serait montré un petit peu plus opiniâtre. Qui sait…  

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.