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WORK IN PROGRESS

TAT Productions : Dans l’antre des As

PAR Julie GUÉRINEAU | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 10 min

Au collège, déjà, David Alaux et les frères Tosti (Éric et Jean-François) réalisaient des saynètes en pâte à modeler. Et rêvaient, sans oser y croire, de voir leurs créations projetées sur grand écran. 30 ans et un Emmy Award plus tard, le rêve est devenu réalité ; leur premier long métrage sort cet été en salle face aux dernières productions de Disney-Pixar et d’Universal, les mastodontes du secteur. Entre créativité, ruses, compromis, course contre la montre et guerre contre les machines, Boudu a suivi pendant plusieurs mois les 80 artistes de TAT qui ont participé à la fabrication des As de la Jungle.

«On se disait que ce serait bien de faire un film quand on serait grands. Il en aura fallu de la patience ! » À quelques minutes de la toute première projection des As de la Jungle, David Alaux, minuscule face à la grande salle du Gaumont Wilson pleine à craquer, a la gorge serrée. Il y a un peu plus de 30 ans, il rencontrait au collège les frères jumeaux Éric et Jean-François Tosti. Ensemble, les trois ados passaient tout leur temps libre à donner vie à des personnages de pâte à modeler, en rêvant de cinéma. Aujourd’hui, TAT, leur studio toulousain créé en 2000, fait rayonner le film d’animation d’Occitanie jusqu’aux États-Unis. Et cet été, il sort son premier long-métrage, Les As de la Jungle, adaptation de la série télé qui a fait son succès dans le monde entier.

Avec cette série d’animation, TAT s’est imposé ces dernières années comme l’un des studios français avec lesquels il fallait désormais compter. Diffusées depuis 2013 sur France 3, les aventures de Maurice le pingouin tigré et sa bande de super-justiciers ont séduit toute une génération, et se sont exportées en 40 langues dans près de 200 pays. Un succès récompensé par trois nominations et un prix aux prestigieux Emmy Awards, l’équivalent américains des Oscars pour la télévision, dont le trophée longiligne trône fièrement dans le studio.

Les As ont coûté 6 millions d’euros. Concrètement, c’est 3 minutes d’un Pixar.

Après avoir enchaîné pendant des années contrats de pubs et courts-métrages, les trois complices sentent qu’il tiennent, avec les As, leur ticket pour accéder enfin à leur rêve ultime : le cinéma. « On savait très bien qu’on ferait du cinéma un jour. C’était l’objectif dès la création de TAT », confie Jean-François Tosti. « Mais on est autodidactes, et on a vite compris qu’il était illusoire de penser qu’on pourrait travailler sur un long-métrage en sortant de nulle part. Le format de la série – à laquelle on a choisi dès le début de donner un son et une esthétique plus cinématographique que ce qui se fait ailleurs – était un moyen de démontrer de quoi on était capables. »

Si le succès de la série a facilité la recherche de financements et de distributeur – le film est déjà vendu dans plus de 30 pays – TAT a dû composer avec un budget loin d’être hollywoodien. « Les As ont coûté six millions d’euros. Concrètement, c’est trois minutes d’un Pixar », souligne Jean-François Tosti. Pour l’équipe le challenge est d’autant plus relevé qu’en sortant en juillet, Les As se retrouvent en concurrence frontale avec des mastodontes de l’animation : les troisièmes volets de Moi, moche et méchant (Universal, 70 millions d’euros de budget) et Cars (Disney-Pixar, 180 millions d’euros).

Au-delà d’un budget serré, les Toulousains ont aussi dû surmonter leur inexpérience en matière de long-métrage. Évaluation trop optimiste du calendrier, lenteur des serveurs informatiques : pendant près de deux ans, les 80 collaborateurs du studio ont dû courir contre la montre pour finir dans les temps un film à la hauteur de leurs ambitions. Après les avoir suivis pendant plusieurs mois, Boudu vous raconte les dessous de la fabrication des As de la Jungle.

Synopsis :

Épaulé par son armée de babouins, Igor, le koala diabolique, s’est juré de détruire la forêt. Pour la sauver, les As de la Jungle, une bande de justiciers menée par Maurice le pingouin tigré, vont devoir convaincre Les Fortiches, leurs prédécesseurs, de sortir de leur retraite pour leur prêter main forte.

Les As de la Jungle. Au cinéma à partir du 26 juillet.
« Les As de la Jungle : Mission Museum », exposition au Museum de Toulouse, du 14 juillet 2017 au 17 juin 2018.

Scénario : une intrigue sur un timbre poste

Les trois fondateurs de TAT ont dû se retrousser les manches pour passer de l’écriture d’épisodes de dix minutes pour la télé, à 93 minutes pour le cinéma. « Sur 1h30, si on ne se concentre que sur l’action, et qu’on n’arrive pas à intéresser les spectateurs aux personnages, ils s’ennuieront ». Prévoyants, David Alaux, Jean-François et Éric Tosti se sont « gardé des cartouches pour le cinéma dès l’écriture de la série ». « Omettant » ainsi d’évoquer à la télé la mère de Maurice, le pingouin tigré. Quoi de mieux pour créer de l’empathie que de faire se réconcilier l’anti-héros et sa mère, tigresse justicière retirée des affaires ? Jean-François Tosti en convient : « l’intrigue principale, très classique, tient, elle, sur un timbre poste ». Un méchant veut détruire la jungle, les As doivent l’en empêcher. Pendant neuf mois, le scénario passe d’un auteur à l’autre. « C’est un ping-pong permanent. Et on ne se fait pas de cadeau ! » Les trames narratives se tissent, s’enrichissent de nouveaux personnages, d’une pincée d’humour et d’un trait d’action. « On a tout rentré aux forceps avant de trouver un équilibre. »

Kick off : coup d’envoi de la production

C’est le grand jour. En ce matin de mai 2016, les équipes sont réunies dans les studios de TAT, rue Riquet, pour la réunion de lancement du projet : le kick off. Après des mois de préparation, ils sont impatients de commencer. Mais avant qu’ils ne dégainent leurs tablettes graphiques, David Alaux, réalisateur du film, s’assure que tous partent sur la bonne voie. « J’ai une vision du film assez précise en tête dès l’écriture du scénario. Mon boulot, c’est qu’on s’en approche au plus près. » Esthétique, mise en scène, caractère des personnages : le réalisateur balise le terrain. Il veut un film « qui donne la banane aux spectateurs et qui mette la barre haut en terme de qualité ». La longue chaîne de production peut démarrer.

Recherches graphiques : l’univers se dessine

Dans un coin de l’open space, Laurent Houis étudie le dessin d’un rhinocéros à la carapace cabossée. Depuis l’automne 2015, bien avant le lancement officiel du projet, son département de recherches graphiques est à pied d’œuvre pour concevoir tout ce qui apparaîtra à l’écran. Des personnages aux 51 décors, en passant par le moindre caillou, Laurent Houis et son équipe de trois dessinateurs ont près de 1 000 éléments à créer en 2D. Un travail qui implique des heures de recherches documentaires, une bonne dose de créativité, des connaissances anatomiques et des talents d’ingénieur. « Le design aura un impact sur la façon de bouger des personnages, et les machines doivent être mécaniquement crédibles. » Coudes rabotés, oreilles plus droites, le passage des As au grand écran est aussi l’occasion de faire un lifting à certains des anciens personnages. Tous les dessins, photos de textures, et autres indications d’échelle seront ensuite consignés dans la « Goyave », un document de référence sur lequel s’appuieront tous les départements.

Storyboard & animatique : premier aperçu du film

Scénario et extraits de la Goyave scotchés en bas de l’écran, piles de croquis sur le bureau, les storyboarders ont eux aussi investi les studios dès octobre 2015. Cadrages, position et mouvements des personnages et des caméras… Dès la finalisation du scénario, ils mettent pour la première fois l’intrigue en images. En dessins d’abord, puis avec une animation très succincte : l’animatique. « Cette étape essentielle nous permet de voir tout de suite des problèmes de rythme ou des incohérences qu’on n’avait pas identifiés, et qui demandent des réécritures du scénario », explique Jean-François Tosti. Habitués à la télé, les trois storyboarders, dont Benjamin Lagard, doivent eux aussi s’adapter au cinéma. Exemple ? « On oublie les gros plans, trop agressifs en cinémascope, et on réduit au maximum les plans larges dans les scènes de bataille, très long à faire, et donc très chers ».

Doublages et son : Julia Roberts et Harrison Ford dans la jungle

Alors que le travail sur l’image se met en place à Toulouse, celui sur le son débute à Paris. Dès que l’animatique est prête, les doubleurs enregistrent une première version des voix pour vérifier la pertinence des dialogues et aider les animateurs à s’imprégner des personnages. Comme sur la série, TAT a fait le choix d’un casting trois étoiles. « Au lieu d’aller chercher des stars du cinéma pas forcément bonnes en doublage, on a choisi des stars du doublage qui plongent le spectateur dans un environnement sonore de qualité », explique Jean-François Tosti. Au générique donc, les voix françaises de Julia Roberts, Harrison Ford, Whoopi Goldberg, ou Sylvester Stallone. Doublage définitif, musique, bruitage et mixage seront finalisés bien plus tard, une fois que le film ne sera plus susceptible d’évoluer.

Modélisation : les As prennent du volume

Retour à Toulouse. En se basant sur la Goyave, les onze modeleurs sculptent en 3D les personnages, décors et objets. D’un bloc gris et lisse, ils font émerger sur leurs écrans une tête de tigre, un palmier ou une île déserte. « Comme à chaque étape, il y a forcément une dose d’interprétation quand on transpose un dessin en 2D à un objet en 3D », reconnaît Thibaut Lamouroux, lead* modélisation accessoires et environnement. « Alors il faut respecter le travail des autres et savoir déconstruire son ego. » Surtout quand on découvre que les rochers que l’on a passé des heures à ciseler seront finalement cachés par un palmier…

Textures : du charbon et des poils

De l’autre côté du couloir, petit carré brun et sourire aux lèvres, Hollie Gach peint sur un arbre une couche d’écorce brûlée encore incandescente. Avec cinq autres textureurs, elle applique couleurs et textures aux objets et personnages 3D encore gris et lisses. « La texture donne pour la première fois un côté palpable à l’image ». Plus loin, un département entier est dédié à l’implantation des centaines de milliers de poils et des dreadlocks qu’arboreront les personnages les plus velus.

Animation : quand tout prend vie

En parallèle, une fois les décors assemblés, une vingtaine d’animateurs commence enfin à donner vie aux personnages et aux objets. « Il faut avoir de l’empathie pour le personnage, le comprendre, le saisir. Souvent, c’est son design qui va nous inspirer ou non », explique Tom Madeuf, lead animation. Particulièrement inspiré par le crabe Surimi, larbin du grand méchant, il a eu beaucoup de mal à appréhender Maurice et « sa forme de patate ». Les animateurs s’inspirent aussi de leurs contemporains et vont puiser dans les références de la pop culture. La technique de combat de Tony, le paresseux, as du kung-fu ? Jackie Chan version Drunken Masters. « Mais en animation, aller trop loin dans le réalisme créé de la froideur. Il faut un peu caricaturer, tout en équilibre. » Résultat, le personnage peut devenir selon celui qui l’incarne, « un peu plus agressif, ou plus précieux ». Charge à Tom Madeuf de veiller à ce que ces variations de tempéraments ne virent pas aux troubles bipolaires.

Effets spéciaux : vagues et champignons explosifs

Tout près de là, un animateur s’applique à dynamiter un champignon explosif. En véritable film d’aventure, Les As de la Jungle regorge d’effets spéciaux. Explosions, incendie, eau, mousse expansive, ou encore feuilles d’arbres, les effets complexes présents dans 500 plans du film sont réalisés par l’équipe de Mickaël Lalo. « On doit beaucoup tricher pour que l’effet soit crédible visuellement, même si c’est physiquement improbable. » Et pour celui qui anime depuis deux mois des vagues qui s’écrasent sur le sable, l’eau reste l’effet le plus complexe. « Contrairement à une explosion, tout le monde sait comment réagit l’eau. Si c’est mal fait, le spectateur le verra tout de suite. »

Éclairage, rendu, et compositing : les dernières couches de maquillage

Février 2017. À six mois de la sortie du film, la course contre la montre a débuté. Certains départements ont levé le camp. Ceux qui interviennent en fin de chaîne, comme l’équipe du lighting, sont sous pression. Le film commence à prendre forme, mais l’image est toujours aussi chaleureuse qu’un couloir éclairé au néon. Ambiance nocturne, coucher de soleil ou incendie : l’équipe de Yannick Moulin joue le rôle du chef opérateur et positionne les sources lumineuses dans les décors. Touche par touche, le chef du département éclairage fait émerger de l’obscurité les parois rocheuses acérées d’une immense grotte. L’open space est très silencieux, et la tension palpable. Les retards s’accumulent et tous les plans doivent encore passer par un serveur informatique, qui peut mettre plusieurs jours à calculer et finaliser chaque image de synthèse. Et le film compte 24 images par seconde. « Le temps de calcul, c’est le nerf de la guerre », soupire Yannick Moulin.

À la sortie de la ferme de calcul, Kévin Kergoat, lead compositing doit encore affiner l’ambiance visuelle du film, « toujours un peu brute » : léger voile de brume, simulation de flou, ajustement de la profondeur de champ. Et malgré un timing serré, il accorde une attention particulière à certains plans : les 150 money shots. « Ce sont les plans qui coûtent cher mais peuvent rapporter gros. Ceux qui vont marquer les esprits, et être mis en avant dans la bande annonce… et dans nos CV. »

Stéréoscopie : les As sortent du cadre

Plus que deux étapes avant la ligne d’arrivée. À la demande des distributeurs, le film doit être préparé pour des projections avec lunettes 3D. Novice en la matière, TAT a fait le choix d’un relief léger. « Le scénario n’a pas été écrit avec le relief en tête et c’est tant mieux, se félicite Alexandre Jacquet, lead du département stéréoscopie. Et contrairement à pas mal de films à gros budget, on n’a pas rajouté de plans prétextes pour justifier le relief… » Sur son bureau, gobelets de café et touillettes s’empilent entre deux paires de lunettes 3D. Frédéric Cassan, son voisin étalonneur, s’active pour finir d’harmoniser les plans et les confier au laboratoire qui fabriquera les copies remises aux projectionnistes.

Avant-première : la fin du marathon

Début juin. Passé quelques frayeurs, le film est bouclé dans les délais. David Alaux est soulagé. « Le résultat correspond à ce que j’avais en tête. Mais on a tous des regrets parce qu’il faut lâcher le film alors qu’on y voit encore plein de défauts… Nos exigences étaient élevées, mais on a dû faire des concessions par manque de temps. » Quelques jours plus tard, aux côtés de ses deux complices devant une salle de cinéma toulousaine bondée pour la première projection du film, le réalisateur semble plus serein lorsqu’il s’adresse à ses équipes. « Bravo à tous parce que le résultat est à la hauteur de nos espérances, et c’était pas gagné ! Le marathon s’achève ce soir, et ça va faire un gros vide demain. Mais on va se mettre sur un nouveau projet et tout ira bien. »

Changement de décor

Au bout de deux ans de travail acharné, dessinateurs, storyboarders, modeleurs, animateurs, et graphistes sont plutôt soulagés d’en avoir fini avec les As. Après des années passées dans la jungle, ils s’ouvrent désormais à de nouveaux horizons, de nouveaux décors et de nouveaux héros. Science-fiction, Moyen Âge et mythologie : TAT travaille déjà sur la production de trois long-métrages d’animation dans des univers bien loin des forêts luxuriantes des justiciers de la jungle. Un changement de décor qui déstabilise certains producteurs et distributeurs de cinéma, plus difficiles à convaincre pour le prochain film, Terra Willy. « Beaucoup voudraient qu’on reste sur ce qui marche, regrette Jean-François Tosti. C’est frustrant parce qu’on sait faire bien d’autre choses et qu’on a très envie de le montrer ! »

* lead : terme désignant le responsable de chaque département d’un studio d’animation.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.