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ENQUÊTE

Écoles : la bulle alter

PAR Sarah JOURDREN | Photographie de Juliette MAS
Temps de lecture 10 min

Elles s’appellent Tournesol, Découverte, Arborescences, Prairie ou Tour Rose. Elles sont de plus en plus nombreuses, ces écoles dites « alternatives », qui remettent souvent au goût du jour les « pédagogies nouvelles » du début du xxe siècle. En quelques années, leur notoriété grandissante s’est invitée dans la remise en cause de l’Éducation nationale. En surfant à la fois sur l’individualisme et l’altermondialisme, ces écoles sont devenues un reflet saisissant des contradictions de notre société.

Dans un raclement de chaises, les 15 élèves de la classe de monsieur Landron se lèvent à l’annonce de la date du jour. Les bras croisés sur la poitrine, ils récitent en chœur la « parole » du matin, sorte de prière au soleil, à la nature et à Dieu. Quand tout le monde s’assoit, l’enseignant attrape un bocal posé sur son bureau : « Jean nous a trouvé une drôle de bête. C’est une larve de courtilière, elle vit sous la terre et mange les légumes au collet. On ne devra surtout pas la relâcher dans le potager ! » Et la journée d’école commence, en douceur en cette fin d’année scolaire. Passées les premières minutes, la classe de monsieur Landron semble assez ordinaire, avec ses tables pour deux alignées face au tableau noir, ses bibliothèques dans les coins et ses dessins accrochés aux murs. Mais les parents ne choisissent pas Les Tournesols par hasard : dans cette école Steiner-Waldorf*, on prône « une confiance en l’enfant, en ce qu’il porte en lui et va développer » et un « lien avec la nature ». La directrice, Emmanuelle Chesneau, explique : « On est dans une société très intellectuelle. Les enfants y sont à l’étroit. Quand on les laisse libres, ils se dégagent. Chez nous, on se sent comme dans une bulle, on prend le temps de tout. Nous voulons préserver les élèves pour qu’ils vivent leur enfance. »

Nous voulons préserver les élèves pour qu’ils vivent leur enfance.

Ce discours-là est celui de beaucoup de parents qui ont fait le choix de l’école alternative. Ils sont de plus en plus nombreux à bouder l’Éducation nationale et le privé traditionnel pour se tourner vers ces pédagogies qui se veulent plus respectueuses du rythme de l’enfant et de son individualité. Et l’offre ne cesse de s’élargir à Toulouse : au moins quatre écoles ont ouvert en 2016, et trois autres sont prévues pour la rentrée 2017. Sans parler d’hémorragie, le secrétaire général du SNES-FSU (Syndicat national des enseignants du second degré) de l’académie de Toulouse, Pierre Priouret, observe « un phénomène réel qui touche surtout le premier degré, mais auquel le second degré ne va pas échapper ». En cause selon lui, une logique d’individualisation de la société : « Certains parents ne supportent pas l’idée que leur gamin soit mis à la sauce commune. Ils veulent préserver son individualité et le système scolaire, massif, inquiète. » Le syndicaliste dénonce aussi le discours ambivalent de l’institution qui « communique sur l’individualisation de l’enseignement » : « Les parents ne retrouvant pas cela dans les classes, ils sont déçus. Ceux qui ont les moyens investissent là où le taux d’encadrement correspond à leurs attentes. » Maître de conférence à l’université Toulouse – Jean-Jaurès et membre actif de l’université d’été Ludovia, qui réunit chaque année des acteurs de la communauté éducative, Patrick Mpondo‑Dicka insiste : « Il y a un travail de sape des institutions de la République. La sphère publique s’est progressivement privatisée et il était normal que cela rejaillisse sur l’institution scolaire : quand vous êtes clients de l’école et que vous voulez le meilleur pour vos enfants, plein de choses ne vous vont plus. » Et en premier lieu les effectifs : jusqu’à 32 enfants, par exemple, dans les classes de maternelle toulousaines.
Les écoles alternatives l’ont bien compris. Sur la base de pédagogies plus ou moins nouvelles (les plus connues – Freinet*, Montessori*, Steiner* – ont été développées au début du xxe siècle), elles proposent des classes à petits effectifs et, bien souvent, multi-âges. À l’école La Découverte à Castanet-Tolosan, la pédagogie Montessori* et la communication NonViolente* sont exercées avec une quinzaine d’enfants seulement, de trois à dix ans.

> Lire aussi : Muriel Paletou, « Les effectifs plombent l’école publique »

À l’école Arborescences, réservée aux enfants diagnostiqués précoces, Catherine Viès a mis en place, depuis la rentrée 2016, deux classes de dix enfants. Kim Lascurette, qui vient d’ouvrir une école dans un pavillon de Saint-Martin-du-Touch, a fait aussi ce constat : « Dans le public, les classes surchargées empêchent les instituteurs de prendre les élèves en considération. Les enfants fragiles sont mis à l’écart car ils ne disent rien. On ne s’occupe que des perturbateurs, qui eux aussi sont en souffrance. » La Boétie n’accueillera pas plus de 12 élèves afin de mettre en œuvre une pédagogie active au cas par cas.

“Faire école”
Mais les classes surchargées ne sont pas l’unique écueil que les parents reprochent à l’Éducation nationale. Les mots sont parfois durs pour l’institution, accusée de bourrer le crâne des enfants et de ne pas être au niveau, de brimer ceux qui apprennent vite et de ne pas respecter le rythme des autres. « L’école publique a déçu, déplore l’élue municipale d’opposition Gisèle Verniol. Elle ne joue plus son rôle d’ascenseur social, or les parents savent que la réussite professionnelle dépend encore en grande partie de la réussite scolaire. » Surtout, les parents n’acceptent plus d’être exclus : « Être au cœur de l’enseignement, c’est rassurant. L’école publique a commis une faute majeure en n’ayant jamais admis les parents en son sein. Alors que dans les écoles alternatives, ils ont une place. C’est même là-dessus qu’elles communiquent. »

Faute de moyens, mais aussi par conviction, beaucoup d’écoles alternatives sont en effet des écoles associatives. C’est le cas des Tournesols mais aussi de La Découverte, où les parents sont régulièrement conviés pour des petits travaux, des réunions, ou l’organisation de fêtes ou de sorties. Erwan Rino, parent de deux enfants inscrits à la Calandreta de Castanet-Tolosan, a rapidement été séduit par ce fonctionnement participatif : « L’un des piliers des Calandretas, c’est de « s’associer pour faire école ». Les parents sont nécessaires dans l’organisation, ils gèrent les questions d’emplois, de sécurité, de budget… Tout, sauf la pédagogie. » Certaines écoles vont plus loin, en offrant aux parents la possibilité d’animer des activités à destination des enfants. Emmanuelle Dufrenne, maman de la petite Éléna, inscrite depuis un an à La Découverte, s’en félicite : « Ça me tenait vraiment à cœur de m’investir. Je trouvais bien qu’on ait la possibilité d’observer, de prendre part à la classe. J’ai proposé de faire du chant une fois par mois, et j’ai mis en place le potager de l’école avec un autre parent. »

Quand vous êtes clients de l’école et que vous voulez le meilleur pour vos enfants, plein de choses ne vous vont plus.

Mais parfois l’association peut aussi décevoir, quand les promesses éducatives ne sont pas tenues. Arrivés à la Calandreta de Castanet-Tolosan avec leur fils ainé en 2008, Amandine et Stéphane viennent d’en claquer la porte. En cause, un conflit ouvert avec les enseignants qui durait depuis deux ans, vécu d’autant plus violemment qu’ils ont toujours été très investis dans l’association de parents qui gère l’école. « On n’était plus sur la même longueur d’onde. Quand en septembre dernier on a compris que la situation ne s’améliorait pas, on a contacté la fédération des Calandretas pour une médiation. Pour les enseignants, ça a été une déclaration de guerre. » Surpris par la lenteur de la réaction de la fédération et déçus par des méthodes pédagogiques qui ne leur convenaient plus, les deux parents n’ont pas réinscrit leurs enfants cette année : « Quand on vend des principes durant les portes ouvertes, il faut qu’on les retrouve dans la classe ! Or cette année, les pédagogies actives étaient parfois un peu laissées de côté. »

Les petits et l’écran
Qui sont ces parents, qui donnent tant de temps (et d’argent) pour faire vivre l’école de leurs enfants ? Les directions des différents établissements entendent (officiellement) préserver une certaine mixité. Aux Tournesols, Emmanuelle Chesneau parle même d’un « vrai melting-pot » –  la pédagogie Steiner, peu connue en France, est très populaire dans certains pays du monde – quand Kim Lascurette, de la Boétie, assure donner des coups de pouce aux parents en difficulté. Dans les écoles plus spécifiques, comme celle pour enfants précoces de Catherine Viès, ce sont souvent des ruptures scolaires qui amènent les parents : « Ils viennent me voir en désespoir de cause, préférant payer, tant ils ne savent plus quoi faire. » Car ces écoles coûtent généralement très cher : 3 500 euros par an en moyenne, même si les prix sont très variables d’une école à l’autre (de 75 euros par mois à plus de 500 euros par mois) et souvent calculés en fonction du quotient familial. Un tarif justifié par leur statut d’établissement privé, souvent hors contrat, qui les prive des subventions de l’État. Les médecins et le milieu éducatif sont donc unanimes : par la formation ou le niveau de revenu, les parents qui inscrivent leurs enfants dans ces écoles appartiennent à des catégories socio-professionnelles supérieures. Un peu cynique, Pierre Priouret décrit « des parents qui ont les moyens et qui cherchent un certain entre-soi, mais aussi des parents qui y croient sincèrement. Beaucoup d’enseignants sont séduits parce qu’ils sont eux-mêmes frustrés dans l’exercice de leur métier ». Erwan Rino est pleinement conscient du manque de diversité de l’école de ses enfants, notamment du point de vue du capital culturel, et le déplore : « Cela me gêne, cette idée qu’on ne rencontre jamais ceux qui sont peut-être nos voisins. Mais je fais aussi le pari d’éduquer des personnes qui, demain, vont réfléchir à ces questions. »
Au risque, entre temps, d’accentuer des inégalités déjà présentes dans la société ? Possible, si l’on en croit Jean-Philippe Gadier, représentant syndical au SNUipp-FSU (Syndicat national unitaire des instituteurs et professeurs des écoles et PEGC) : « Si l’État n’a pas d’ambition pour l’école publique, elle pourrait, comme cela s’est passé pour le secteur de la santé, devenir un standard minimal. Les parents qui en ont les moyens pourront s’en extraire pour trouver de meilleures conditions scolaires pour leurs enfants. » Pour Muriel Escribe, docteur en psychologie, un fossé existe déjà, particulièrement marqué par la relation aux écrans : « Une partie de la population prend conscience de leurs effets néfastes alors que l’autre partie en est surgavée. Dans la Silicon Valley, ceux qui fabriquent les jeux vidéo mettent leurs enfants dans les écoles Waldorf : des établissements sans écrans ! »

> Voir aussi : Montessori, itinéraire bis

Libéralisme altermondialiste
« Il est difficile de maintenir les idéaux républicains dans l’école publique, constate Patrick Mpondo‑Dicka. Elle n’est plus le sanctuaire des valeurs qu’elle a été, elle est en prise directe avec la société qui est de plus en plus libérale. » Paradoxalement, c’est aussi un rejet du libéralisme qui pousse les parents à se tourner vers l’alternatif : « Dans tous les domaines, ça devient une solution, y compris dans l’éducation. Si les parents sont séduits, c’est parce qu’ils ont intégré l’idée que l’école publique serait médiocre et qu’ils sont étonnés par les bons résultats obtenus par les pédagogies actives. »

Il y aura un décalage à l’entrée en sixième, mais les enfants peuvent compenser, car souvent ils savent s’adapter.

Si les résultats sont effectivement vantés par toutes les écoles, qui mettent en avant des enfants plus équilibrés, plus sociables et plus autonomes, ils sont toutefois à relativiser. Pour Muriel Cornic, les pédagogies actives sont excellentes pour la plupart des enfants et particulièrement pour les autistes, les dyslexiques ou les dyspraxiques (trouble de la planification des gestes entraînant des maladresses et des difficultés d’apprentissage), mais elles peuvent ne pas convenir à tous : « J’émettrais une réserve pour les enfants qui ont un trouble attentionnel, parce qu’ils ont besoin d’un cadre. Par ailleurs, ces écoles peuvent passer à côté de difficultés spécifiques comme la dyslexie, en considérant que ce n’est pas dans le projet de l’enfant d’apprendre à lire. »
Autre inquiétude : le niveau. « Les parents sont obnubilés par le diplôme, constate Marie Farré. Ils préfèrent parfois remettre les enfants dans le circuit traditionnel dès l’école primaire, pour être sûrs qu’ils soient au niveau. » Si la directrice de La Découverte, ancienne enseignante de l’Éducation nationale, s’assure que les fondamentaux au programme soient acquis par ses élèves, toutes les écoles ne fonctionnent pas ainsi. Et l’offre alternative s’arrête souvent de toute façon à la fin du primaire. Sandra Seignan est tombée par hasard dans cette pédagogie – sa fille Ninon était trop petite pour l’école publique et trop grande pour la nourrice – mais après un an, elle n’a pas l’intention d’en sortir de sitôt : « Pour le collège, on est très mal ! Les seuls qui ont un semblant de pédagogie alternative, c’est la Prairie. C’est ma seule réserve sur le fait de laisser ma fille tout le primaire à La Découverte. » Muriel Cornic se veut rassurante : « Il y aura un décalage à l’entrée en sixième, mais les enfants peuvent compenser, car souvent ils savent s’adapter. Quand ils ont fait tout le primaire dans l’alternatif, le niveau se rattrape. Les difficultés arrivent sur des périodes plus courtes, notamment du point de vue de la lecture. »
Reste que la question de la transition se pose pour de nombreux parents… mais aussi pour les enfants. Actuellement en CM1, la fille d’Erwan Rino insiste pour aller au collège Calandreta à Toulouse (un des seuls collèges alternatifs, avec La Prairie à Rangueil), quand son père préférerait qu’elle réintègre le public. Pour Paloma Brancato-Plana, le choc n’a pas été trop rude : après avoir fait toute sa scolarité à La Prairie, de la maternelle à la troisième, elle a intégré une seconde Arts appliqués au Mirail :  « Mon arrivée au lycée a été une bouffée d’oxygène. Je me suis intégrée dans un nouvel environnement que j’avais déjà l’impression de connaître. » Pour d’autres élèves, le monde qu’ils découvrent en sortant de leur bulle protectrice peut sembler injuste. Et même si Emmanuelle Chesneau certifie qu’ils « posent des jugements plus durs sur le système mais au bout du compte, ils l’acceptent », Jean-Philippe Gadier, au SNUipp-FSU, est plus prudent : « Toutes les expériences pédagogiques radicales sont bien sûr intéressantes d’un point de vue humain. Mais elles posent aussi la question de l’adaptation au monde tel qu’il est. Ce sont des utopies humaines et sociales qui, à un moment, peuvent se heurter aux normes. »

 

LA REVANCHE DES PROFS DU PUBLIC
« Je repars riche de l’expérience que j’ai eue ici, mais contente de pouvoir faire bénéficier de cette pédagogie le plus grand nombre. » Enseignante à La Découverte, Rachel Quesnel vient d’obtenir sa mutation dans une école publique toulousaine. Elle n’est pas la seule à vouloir changer les choses de l’intérieur : la loi laissant aux enseignants une grande liberté pédagogique, des initiatives fleurissent un peu partout dans l’Éducation nationale. Il y a un an, Clémence Poiron, frustrée par des méthodes « qui ne fonctionnent pas et laissent trop d’élèves de côté », découvre la gestion mentale* : « Je préfère parler de pédagogie des gestes de l’apprentissage, parce que gestion mentale, ça fait psychologie… Avec cette méthode, je savais que je tenais quelque chose de faisable. » Difficile pour la prof de maths d’abandonner ce qu’elle connaît pour tout reconstruire, mais elle s’accroche. « Sans ça, je crois que j’aurais démissionné. » Si ces expériences restent ponctuelles, l’arrivée du numérique dans l’Éducation nationale pourrait bien changer les choses, selon Patrick Mpondo‑Dicka : « Ce ne sont pas les fondamentaux de l’éducation qui changent, mais les moyens pour les mettre en œuvre. Internet est un levier pour amener les pédagogies actives dans l’école. Il y avait déjà des enseignants qui les expérimentaient, mais la nouveauté, c’est leur capacité à échanger. » Et à s’emparer des nouveaux outils, comme la classe inversée (utilisation du temps de classe pour expliquer et mettre en pratique le cours découvert à la maison) ou les twictées (dictées sur Twitter), pour réinventer la pédagogie.

LEXIQUE
Communication NonViolente

Langage qui vise à développer l’empathie en évitant tout jugement sur la situation ou sur l’interlocuteur, pour le remplacer par des observations objectives et des ressentis personnels.
Freinet
Pédagogie basée sur l’expression libre des enfants, la coopération et un fonctionnement démocratique de la classe.
Gestion mentale
Méthode qui vise l’autonomie de l’individu grâce à la connaissance de ses habitudes mentales d’apprentissage, basées sur cinq gestes mentaux (attention, mémorisation, compréhension, réflexion, imagination).
Montessori
Pédagogie créée à l’origine pour des enfants déficients puis défavorisés, qui repose sur du matériel sensoriel mis à disposition de l’enfant qui choisit son activité en fonction de sa motivation.
Pédagogie active
Méthode qui a pour but de rendre l’enfant acteur de ses apprentissages en le laissant expérimenter pour construire son savoir.
Steiner-Waldorf
Pédagogie inspirée de la doctrine ésotérique de Rudolf Steiner (l’Anthroposophie), qui recentre l’enfant sur son intériorité et sa créativité.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.