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REPORTAGE

Jours d’asile à Bruniquel

PAR Jean-Christophe MAGNENET
Temps de lecture 7 min

À l’automne dernier, l’État installait de jeunes migrants dans le village quercinois de Bruniquel. Les habitants étaient alors partagés entre émoi, inquiétude, et élans solidaires. Quelques mois plus tard, Boudu est retourné sur place.

C’était très tendu. Des gens étaient inquiets, et pour ne rien arranger, des militants du Front national, extérieurs au village, ont mis de l’huile sur le feu.

C’est une soirée d’été comme tant d’autres. En cuisine, Mokhles et « le petit Abdalla » préparent des frites et des cuisses de poulet avec leur « recette secrète ». Dans la salle à manger, Louisette et Jean-Claude mettent le couvert avec Issam et Bushara. Nous sommes à Bruniquel, commune de quelques centaines d’âmes, perchée sur une butte du Tarn-et-Garonne. Ses maisons de pierres à colombages, ses rues joliment fleuries et ses deux châteaux lui ont valu le label Plus beaux villages de France. À table, « le grand Abdallah » parle laïcité avec Valérie pendant qu’Issam et Henry plaisantent. Le repas se finit en chantonnant du Joe Dassin. Une soirée d’été comme d’autres en France… ou presque. Mokhles, Adballa, Issam et Bushara ont fui le Soudan et demandent l’asile à la France. Ils reçoivent pour dîner des villageois de Bruniquel et des alentours, dans le Centre d’accueil et d’orientation (CAO) où ils habitent.

Plus de 300 centres de ce type ont été créés dans l’Hexagone par le gouvernement depuis 2015 pour « mettre à l’abri » les migrants présents sur le sol français. « Un temps de répit », justifie le ministère de l’Intérieur, qui rappelle que la plupart d’entre eux viennent d’une zone de conflit. Ces CAO ont notamment offert une solution temporaire pour héberger les 7 400 migrants évacués à l’automne 2016 de la jungle de Calais. Issam est l’un d’entre eux. Il était parmi les premiers à débarquer dans le village, avec d’autres jeunes hommes exilés d’Afghanistan, de Libye, ou du Soudan. « Calais, c’était le froid et la pluie, entassés à huit dans un abri de tôle, se souvient-il. Et des clans qui se bagarraient sans cesse… »

Hadi, migrant afghan qui attend d’obtenir son statut de réfugié, au CAO de Bruniquel, et rêve de devenir footballeur à Paris.

No-stress zone
Le bus qui le sort de ce bidonville s’arrête le 26 octobre dernier à Bruniquel devant l’ancienne gendarmerie. Un petit parking, un bout de jardin, et cinq maisons aux toits de tuiles qui peuvent loger jusqu’à 24 personnes. Vides depuis le déménagement des fonctionnaires. « À leur arrivée, aucun ne voulait descendre du bus ! raconte Louisette. On leur avait dit qu’ils allaient dans une grande ville, et les voilà dans un petit village. Ils avaient l’air perdus. Et puis quand ils ont vu nos sourires, le café, l’atmosphère s’est très vite détendue », se souvient cette bénévole d’un village voisin. Les traits sont tirés, les mines fatiguées. Tous ont derrière eux des années de voyages éprouvants. Abdallah a quitté le Darfour très jeune : « Au bout d’une longue marche, on s’est réfugiés avec ma famille dans un camp au Tchad. » Puis il part pour la Libye. Encore les camps, les passeurs, et la traversée de la Méditerranée. Il franchira la frontière franco-italienne par le « Pas de la mort », sentier périlleux sur les hauteurs de Menton. Ishaq, arrivé en avril, a lui tourné le dos à l’Afghanistan et ses luttes armées voilà dix ans, pour un périple de plus de 7 000 km à travers l’Iran, la Turquie, puis les Balkans, l’Allemagne, et enfin la France. « Ils ont découvert à Bruniquel ce qu’est une zone de non-stress, explique Stéphanie Roger, la responsable du lieu. Aucun n’est obligé de rester sur place. C’est un lieu ouvert, chacun est libre de ses allées et venues. Quelques-uns sont d’ailleurs rapidement repartis à pied de leur propre gré pour tenter de rejoindre l’Angleterre, mais la majorité a trouvé ici un lieu de répit. C’est leur maison, ils sont chez eux. » Et deviennent ainsi de nouveaux villageois.

Mokhles, au centre, soudanais demandeur d’asile, discute en fin de journée avec Michel Montet, maire de Bruniquel, Gisèle et Jhislaine, bruniquelaises.

Mobilisation locale
À Bruniquel, ces nouvelles perspectives ont tout d’abord bousculé certains habitants. Le maire est en première ligne. « Quand les services de l’État m’ont contacté, j’ai tout de suite répondu oui. Et le conseil municipal a donné un avis favorable », se remémore Michel Montet, artisan-maçon et édile depuis 22 ans. Une réunion publique est organisée dans la foulée avec le préfet, pour répondre aux inquiétudes… et tordre le cou aux préjugés. « C’était très tendu. Des gens étaient inquiets, et pour ne rien arranger, des militants du Front national, extérieurs au village, ont mis de l’huile sur le feu », grince l’élu. Pourtant, qu’ils soient de Bruniquel, Cazals, Montricoux ou Montauban, des habitants des villes et villages alentours se mobilisent rapidement. Vide, l’ancienne gendarmerie est meublée en trois semaines grâce aux dons. Lits, vêtements, électroménagers, petits équipements de cuisine…  « Des gens du coin ont appris à se connaître et se sont retrouvés sur des valeurs communes, constate Michel Montet. Cela a créé une vraie cohésion, mais aussi une fracture avec ceux opposés au CAO. » C’est le cas de Frédéric. « On a eu peur. À la télé, on parlait de viols à Calais, à Cologne… Et puis j’habite vraiment à côté, et je pâtis de nuisances sonores », se plaint ce père de famille. Les gendarmes, eux, assurent n’avoir jamais constaté « aucun trouble à l’ordre public ».  « J’ai été moi aussi très inquiète pour ma sécurité, quand j’ai appris que 24 migrants allaient s’installer ici. » Valérie habite une maison mitoyenne au CAO. « J’étais très remontée, je n’acceptais pas que le bien-être de ces gars empiète sur le mien ! » Trois jours après leur arrivée, elle engage par hasard la conversation : « Là, j’ai compris que je m’étais gourée. » Valérie devient bénévole, donne des cours de français… Quelques mois plus tard, elle finit par rejoindre l’équipe salariée par l’Union départementale des associations familiales (Udaf) pour gérer le CAO.

Un nouvel horizon pour certains…
L’État a confié à cette association locale les clés du centre, en échange d’un financement. Une convention de mise à disposition des lieux a été signée avec le conseil départemental, propriétaire des murs. « Nous avons la charge de coordonnner le réseau de bénévoles, d’assurer la logistique du centre, et avant tout d’accompagner les migrants dans leur demande d’asile auprès de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) », détaille la responsable du CAO, Stéphanie Roger. Une procédure qui a abouti favorablement pour Mokhles. Juste avant l’été, le jeune homme a obtenu le statut de réfugié et une protection de l’État pour dix ans. Sa vie a basculé. Après des années sans avenir, « je me projette enfin, respire ce Soudanais de 28 ans. Dorénavant mon destin est ici. Maintenant j’apprends le français de manière intensive, avec les bénévoles et sur YouTube ». Son objectif ? « M’installer à Toulouse ! Je rêve de reprendre mes études d’histoire de l’art, que j’ai dû interrompre au Soudan. Mais je devrai sans doute prendre un travail pour commencer. » Il compte partager une chambre avec « le petit Abdalla », qui veut étudier le marketing à l’université et a lui aussi reçu des papiers pour dix ans. Une fois le statut de réfugié accordé, ces exilés ont en effet trois mois pour quitter le CAO, et l’obligation de suivre des cours de français. C’est une nouvelle vie qui commence pour eux. Stéphanie et son équipe continueront de les épauler jusqu’à qu’ils volent de leurs propres ailes. « Le temps, le rapport à l’argent… de nombreux repères culturels sont chamboulés pour eux, et nous sommes là aussi pour les sortir petit à petit du flou », décrit Boris, bénévole depuis l’ouverture du centre.

De gauche à droite : Shakib, afghan, Issam, soudanais et Hadi, afghan, tous demandeurs d’asile, posent dans une ruelle de Bruniquel.

… une vie de villageois pour d’autres

C’est avec les dizaines de volontaires comme lui, installés à quelques encablures, que l’intégration de ces jeunes en errance a débuté. Sandy les conduit à son club de badminton, Danièle à des projections de cinéma, Melvin à des matchs de foot, Anna assure des cours de français… Les initiatives ne manquent pas. Jusque dans le patio de l’école. « Tiens, salut coiffeur ! » Le petit Gabin vient d’y croiser Issam, qui a exercé ses talents sur sa tignasse. Ce jeudi de juin, il trace avec Bushara et Abdallah une grande fresque murale. Lou, Gabin ou Jules, élèves de maternelle, mettent la main à la patte. Un projet culturel mené sous la houlette du plasticien Philippe Poupet. « Ils sont intervenus de nombreuses fois en classe au cours de l’année, dans le cadre de la découverte de langues étrangères ou des musiques du monde, expose la directrice, Laurence Dallier. Au début il a fallu calmer certaines craintes des parents. Ils ont été enchantés par la suite. » Au fil du temps, les habitudes s’installent. Le clocher sonne midi et Ishaq sort de la seule épicerie ouverte toute l’année avec une dizaine de baguettes de pain. Derrière le comptoir, Philippe et Patricia sont « fiers d’accueillir ici ces gens. On les voit tous les jours, et ils sont à chaque fois très polis, humbles et souriants. » De vraies amitiés se nouent également. « Je me suis permis d’inviter certains gars voir des matchs de foot à la maison », sourit Melvin. Juste comme un voisin qui finit par sympathiser avec des gens du même âge. Par solidarité ? « Non, il s’agit juste de vivre ensemble », insiste-t-il.

Un demandeur d’asile suit un cours de français donné par une bénévole.

Un refuge en sursis
Pour ces néo-ruraux pas comme les autres, le temps est tout de même parfois long, et l’attente d’une réponse de l’Ofpra pesante. Tant qu’une décision positive n’est pas tombée, la loi n’autorise personne à travailler. Si certains, comme Issam, sont prêts à s’installer « n’importe où en France », beaucoup sont attirés par la ville. Hossein, solide Afghan au regard à la fois triste et rieur, n’hésite pas à avaler les kilomètres en vélo. « Montauban ? Une heure trente. Toulouse ? Quatre heures vingt. J’ai déjà fait l’aller-retour en une seule journée ! » Son compatriote Hadi, du haut de ses 19 ans, rêve de vivre à Paris pour devenir footballeur « dans le plus grand club du monde ». « Bruniquel n’est de toute façon qu’une étape de leur parcours », glisse le maire du village. Une étape en sursis. « Le conseil départemental souhaite vendre l’ancienne gendarmerie depuis plusieurs mois, et nous sommes donc à la recherche d’un autre lieu dans une commune du département, indique Véronique Ortet, directrice départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations. Une solution devra être trouvée d’ici à la fin de l’année. » Qu’en restera-t-il à Bruniquel ? « Une grande aventure, juge le maire, Michel Montet. Cette histoire aura éveillé des consciences et fait réagir la communauté. »

Issam, migrant soudanais qui attend d’obtenir son statut de réfugié, hébergé au CAO de Bruniquel, participe avec les élèves Gabin et Lou à la réalisation d’un fresque collective à la maternelle de Bruniquel.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.