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REPORTAGE

SOS amitié, au coeur de l’écoute

PAR Maud BENAKCHA | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 4 min

Dans l’immeuble, même les voisins immédiats ignorent ce qui se cache derrière la porte de l’appartement du fond. C’est pourtant le siège de SOS amitié Toulouse, où se succèdent jour et nuit une quarantaine de bénévoles. Pour les 50 ans de l’association, Boudu est allé à la rencontre de ces femmes et de ces hommes qui portent secours à leurs contemporains, avec pour seule arme un combiné téléphonique.

Pour atteindre la base secrète de SOS amitié, il faut monter une longue avenue. Une fois sur place, la structure grisâtre évoque l’architecture des années 1960. L’ascenseur, étroit, est éclairé par une lumière plombante. Au quatrième, au fond du couloir à droite, un homme d’une cinquantaine d’années grand et musclé ouvre la porte. L’accueil est chaleureux. À l’intérieur, contrairement à ce que laissait présager la façade, l’appartement est coloré : orange, anis et bleu. « Nous l’avons repeint il y a cinq ans. C’est plus sympa que les couleurs pastel non ? », sourit l’hôte. À Toulouse, une quarantaine de bénévoles anonymes sont engagés dans l’association. Ils écoutent patiemment ceux qui se demandent s’il faut être, ou ne pas être. Ou plus précisément, comment être, avec qui et pourquoi. Les appels au numéro vert, tout comme le tchat et la messagerie de l’association, sont gratuits pour les appelants… et anonymes pour les deux parties. Pour Gérard, écoutant depuis 2003, l’anonymat de l’écoutant est fondamental : « Les personnes appellent pour raconter leur vie, leur histoire. Pas pour qu’on leur donne des détails de la nôtre ». Sa crainte : que dès le début de l’appel, la vie de l’appelant et celle de l’écoutant se confondent. Au bout du fil, un cadre surmené, une boulangère exténuée ou une étudiante rejetée par sa famille. Les échanges sont tous différents, mais la solitude est partout.

Être écoutant, ça bouscule.

Comme une dette sociale
Quatre heures par semaine, les écoutants se rendent dans les locaux de l’association, se concentrent et offrent une oreille attentive aux appelants. Cécilia est l’une de ces bénévoles de l’ombre. Elle a rejoint l’équipe il y a tout juste dix ans : « En m’approchant de la retraite, j’ai eu besoin d’une certaine forme d’humanité. Tout ce que je ressens par les écoutes me fait grandir. J’ai appris à être plus tolérante, ouverte et à l’écoute des autres. Il y a quelques années, j’ai eu des problèmes médicaux et je ressentais comme une dette sociale. La société m’a aidée, et j’ai eu envie de le lui rendre. Aujourd’hui, je donne de mon temps et j’en profite ». Autour d’elle, l’aménagement est simple. Un bureau, un lit pour se reposer avant ou en fin d’écoute, et une bibliothèque où quelques livres se battent en duel.
Le plaisir est un sentiment que partage l’ensemble des bénévoles : « Souvent, les appelants me remercient du temps que je leur consacre. Parfois, ils s’excusent même des moments qu’ils considèrent me voler. Je crois qu’ils n’ont pas conscience que ça me fait du bien. », reconnaît Gérard.
L’un des buts de l’association est de proposer un service d’écoute en continu. Malheureusement, ce n’est pas encore le cas, le recrutement ne s’avérant pas chose aisée. Chaque année, plus d’une centaine de Toulousains postulent pourtant pour intégrer l’association. Mais devenir bénévole de SOS amitié n’est pas une simple formalité. Après des sessions de formation échelonnées sur six mois, seule une petite dizaine sera bel et bien écoutante. La première sélection est celle de l’âge. À Toulouse, il faut avoir au moins 22 ans. La formation comprend deux phases, une théorique et l’autre pratique. Les étapes peuvent être longues. « Être écoutant, ça bouscule » confie Anne. Après la formation, le passage devant un psychologue et la mise dans le grand bain, beaucoup jettent l’éponge.

Le bruit du silence
« SOS amitié Toulouse bonjour ». Toutes les conversations débutent de la même manière. Puis la voix de l’appelant éclot du combiné. Autant d’hommes que de femmes décident de composer le numéro vert. Des voix tantôt dynamiques, tantôt éteintes. Puis des temps sans parole : « Il faut savoir apprécier la longueur du silence. On arrive assez vite à se mettre dans le rythme » décrit Gérard. Des moments comme éloignés de l’espace temporel habituel. La nuit en particulier où une simple lampe de bureau éclaire le téléphone. Où les bruits sont décuplés. Gérard, devant son poste d’écoute, parle peu : « La plupart du temps, les gens trouvent les solutions eux-mêmes. J’ai toujours été impressionné par leur capacité à rebondir malgré des situations souvent dramatiques ». Lorsqu’il prend la parole, aucun jugement ne sort de sa bouche : « Écouter, c’est comme conduire. Face à nous, il y a les émotions de l’appelant, et dans le rétroviseur, les nôtres. Ne pas parler de ma vie ne m’interdit pas d’être émotionnellement impliqué dans l’appel. Au contraire, décrire ce que je ressens aide souvent la personne avec qui je parle ».
Avec le tchat et la messagerie, les échanges sont différents. Pour la plupart, ce sont des jeunes qui privilégient ce moyen de communication. Cécilia fait partie de ceux qui sont derrière les ordinateurs : « Alors qu’au téléphone, certaines personnes vont mettre jusqu’à quarante minutes avant d’évoquer le nœud de leur problème. Avec le tchat, les jeunes abordent directement la problématique dure ». En y réfléchissant, elle ne trouve aucune explication concrète à ce phénomène. Peut-être le sentiment d’anonymat est-il plus grand derrière l‘écran. Pour ces adolescents, les questions de harcèlement, de scarification et de rapport à son image reviennent le plus souvent. « On les accueille avec bienveillance et on leur propose des pistes d’ouvertures. Leur demander s’ils connaissent une personne de confiance vers qui se tourner par exemple ».

La plupart du temps, les gens trouvent les solutions par eux-mêmes.

Un punching-ball social
En 2016, le poste de Toulouse a reçu 14 000 appels de la France entière. Dans le lot, il n’est pas rare que les bénévoles soient la cible d’insultes. Certains coups de téléphone proviennent de malades psychiatriques, et d’autres, de gens qui ont simplement beaucoup de haine à déverser. Alors que pour la plupart, le réflexe serait de raccrocher, les bénévoles de SOS amitié ont une autre manière de voir les choses. Quand Gérard est face à cette situation, il essaie de comprendre la réaction de son interlocuteur : « Ses propos me touchent, mais si je réagis avec agressivité, je n’aurais pas fait mon boulot. Ca démontrerait que je n’ai rien compris à sa situation. Par contre, dès que je sens que ses mots vont trop loin, j’explique que je vais raccrocher et je lui souhaite une bonne journée ».
Pour les femmes, les insultes sont aussi monnaie courante, mais elles sont en plus sujettes à d’autres styles d’insultes. Souvent, des phonofiles se glissent dans leurs appels, la plupart du temps la nuit. Ces personnes, le plus souvent des hommes, appellent, écoutent la voix des femmes et prennent du plaisir de cette manière. Pour Jean, l’un des bénévoles « il faut voir ces appels comme une matérialisation d’une misère sexuelle profonde ». Une explication plus facile à entendre qu’à mettre en pratique. Pour autant, la réaction des bénévoles est toujours la même : être poli, souhaiter une bonne soirée et raccrocher.
En baissant la tête vers son bureau, Gérard avoue que « Même si j’aime ce que je fais, parfois, les écoutes sont usantes ». En moyenne, les écoutants restent actifs quatre ans dans l’association. Gérard, Jean, Cécilia et Anne sont restés bien plus longtemps. Chacun y trouvant son compte. Anne a en revanche quitté le navire des écoutes en janvier dernier : « Aujourd’hui, je ressens un épuisement. Je n’éprouve plus le même plaisir à écouter ». Après les écoutes, les bénévoles referment la porte, reprennent le même ascenseur dans la même lumière oppressante, et reprennent la même avenue. « Ma voiture est un peu plus haut, par là-bas ».

 

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.