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ENQUÊTE

La galère des étudiants étrangers à Toulouse

PAR Sarah JOURDREN | Photographie de Juliette MAS
Temps de lecture 8 min

Chaque année en octobre, Toulouse résonne des rires enivrés des étudiants, où se mêlent toutes les langues du monde. Pourtant, loin de l’image joyeuse de L’Auberge espagnole, les études pour les étrangers ne sont pas toujours une sinécure. Pour certains, la réalité, en débarquant en France, peut même s’avérer cruelle.

Il faut passer devant l’imposante entrée de l’église Saint-Pierre-des-Chartreux et pousser la petite porte en bois qui la jouxte pour trouver la distribution alimentaire de la pastorale étudiante. Tous les mercredis soir, quelques bénévoles catholiques et musulmans distribuent aux étudiants qui en ont besoin de quoi manger pour la semaine : un paquet de pâtes, deux ou trois conserves, une bouteille de lait… En ce début d’année universitaire, ils ne sont qu’une dizaine à évoluer timidement dans la grande pièce en pierre. Certains attrapent leur lot et repartent rapidement. Yassin, Issam et Yassmine, trois étudiants marocains, s’attardent pour discuter. Il y a un an, Yassmine était inscrite à la fac à Toulouse. Mais la bourse qu’elle aurait pu obtenir en tant que franco-marocaine ne lui a pas été octroyée. « Je n’avais pas de logement, je me suis retrouvée à la rue. C’était trop dur de rester. Je suis retournée au Maroc. Aujourd’hui je reviens plus forte… et avec la bourse du Crous. » Le cas de Yassmine n’est pas isolé. À la pastorale étudiante, comme aux Restos du cœur, où un horaire spécial (en dehors des heures de cours) est désormais dédié aux étudiants, la plupart des bénéficiaires sont étrangers. Et la problématique de la nourriture n’est que la partie émergée de l’iceberg : difficultés financières, problèmes de logement, galères administratives… en dehors des programmes d’échange, les études en France peuvent parfois tourner au cauchemar.

Les free movers
Sauveur*, étudiant haïtien de 33 ans inscrit en master de psychologie, a bien failli laisser tomber. Quand il arrive àToulouse en septembre 2016, il n’a ni logement, ni argent. Pour intégrer un studio, on lui demande trois mois de loyers – presque 900 euros. « Pour obtenir le visa, l’État exige qu’on ait 7 380 euros sur notre compte (environ dix fois le salaire minimum annuel en Haïti), ou quelqu’un qui se porte garant. J’ai choisi la deuxième option. Du coup je n’avais pas d’argent et je ne pouvais pas payer ce qu’on me demandait pour le loyer. » En désespoir de cause, et pour ne pas dormir dehors, Sauveur demande à un groupe d’étudiants croisé sur le campus de l’aider. Pendant un mois, ils se relaient pour l’héberger. Jusqu’à ce que le Crous débloque une chambre, avec un ultimatum : deux mois pour trouver un garant résidant sur le territoire européen… et un travail pour payer le loyer. Sauf que son visa, délivré par le consulat, est alors encore en attente à l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII) : « L’OFII délivre une vignette, mais ça peut prendre du temps. Sans elle, on ne peut pas travailler. »
Combien sont-ils, ces étudiants qui se retrouvent dans ces situations kafkaïennes, qui peuvent parfois conduire à une grande précarité ? Impossible à dire, tant il est compliqué déjà de comptabiliser ceux que le milieu universitaire appelle les free movers (les étudiants qui viennent en dehors des programmes d’échange). Les chiffres de Campus France, l’agence française pour la promotion de l’enseignement supérieur, l’accueil et la mobilité internationale, – 15 261 étudiants étrangers dans l’académie de Toulouse durant l’année universitaire 2015-2016 – sont imprécis. Ceux de la préfecture – 4 597 titres de séjour étudiants renouvelés et 2 392 visas de long séjour valant premier titre de séjour délivrés (dispositif qui ne concerne que les étudiants algériens) – incomplets. Pour Céline Respaud, assistante sociale au Service interuniversitaire de médecine préventive (SIMPPS) de
Paul-Sabatier, c’est même une des origines du problème : « La difficulté, c’est de repérer le public pour mener une véritable action d’information. »


Sur le papier pourtant, tout semble fait pour que le séjour se déroule parfaitement. Le site de Campus France explique, dans le détail, le fonctionnement de l’enseignement supérieur français, les formations, le déroulement des études, leur coût et celui de la vie en France, jusqu’au prix de la baguette.
Pour octroyer le visa, le consulat vérifie en amont que l’étudiant maîtrise la langue française, est inscrit dans une université ou une école, et qu’il justifie de ressources minimales (615 euros par mois ou 7 380 euros sur le compte). Mais ce dernier critère n’est que déclaratif. À la préfecture de Haute-Garonne, Sophie Pauzat, chef du service de l’immigration et de l’intégration, en a bien conscience : « La logique qui prévaut à la délivrance du titre de séjour est facile, sur le papier. Ensuite, il y a la vie des gens. Quand vous arrivez dans un pays étranger sans votre famille, il faut vous adapter à une vie qui n’est peut-être pas celle que vous avez eue jusqu’à présent et à un niveau d’étude auquel vous n’étiez peut-être pas préparé. Il faut se loger, se nourrir, vivre. Et c’est difficile de vivre en France avec 615 euros par mois. » Ça l’est encore plus avec moins.

 C’EST DIFFICILE DE VIVRE EN FRANCE AVEC 615 EUROS PAR MOIS.
Or de nombreux étudiants n’ont même pas cette somme en poche quand ils arrivent. « Bien sûr, la France prend ses précautions, concède Céline Respaud. Mais il faut savoir que, parfois, la famille entière, et même élargie, se réunit pour mettre sur un compte la somme demandée. Une fois que le visa est acquis, il faut rendre l’argent. » Elle cite l’exemple de cette jeune fille, arrivée dans son bureau avec 25 euros. « Dans ces cas-là, que voulez-vous faire ? On mobilise les réseaux associatifs pour l’hébergement, on envoie vers les Restos du cœur… Et parfois, on appelle le 115. » Pour faire face aux urgences, l’assistante sociale a même dans son bureau une
armoire remplie de vêtements chauds.
L’impuissance des réseaux d’aide face aux difficultés de ces étudiants est frappante. Robin, militant à l’Union des étudiants toulousains (UET), y est confronté chaque année. « Les étudiants étrangers n’ont pas de famille en France, ils doivent travailler à côté de leurs études et sont donc souvent en situation d’échec à la fac… Pour eux, on n’a pas vraiment de solution, et les temps de précarité sont plus longs, de six à huit mois, jusqu’à plusieurs années. » Pour les questions d’inscription ou d’orientation, l’UET s’arrange. Pour tout le reste, c’est la débrouille qui prime. Au SIMPPS, où les solutions se doivent d’être plus institutionnelles, Céline Respaud fait le même constat : « Face à un étudiant qui n’a rien prévu et pas de budget, on ne peut rien. Or une fois qu’ils sont arrivés, ils sont là. Et les dispositifs d’aide d’urgence des universités ne résolvent pas le problème de manque de moyens annuel. » Cette incapacité de l’institution à trouver des solutions à leurs difficultés déroute les étudiants étrangers, qui ne savent pas forcément à quelle porte frapper. Selon la vice-présidente de l’université Toulouse – Jean-Jaurès, Marie-Christine Jaillet, « il est difficile de détecter les difficultés des étudiants de licence ou de master, car ils sont souvent isolés. Surtout, un certain nombre ne s’autorise pas forcément à alerter l’institution ». Et quand ils le font, l’université ne leur apporte pas toujours les réponses espérées, souligne Céline
Respaud : « Ce qui est très compliqué à comprendre pour les étudiants, c’est que l’université et la vie privée sont deux choses distinctes. Ils ont un sentiment d’injustice quand l’université ne les aide pas à résoudre leurs problèmes. »

Largués dans un quotidien inconnu
Fraîchement sortis du cocon familial et soudain projetés dans un environnement nouveau, les étudiants étrangers doivent apprendre, comme les jeunes français, à gérer le quotidien dans ce pays dont ils ne connaissent souvent ni les règles, ni les habitudes. « Quand ils débarquent en France, tout prend des proportions énormes. Il faut envoyer un papier par courrier ? Mais ils ne savent même pas comment acheter un timbre ou trouver la Poste ! » Pour l’assistante sociale, le logement est le « vrai problème » : « Tant qu’ils n’ont pas de logement, ils n’ont pas d’adresse. Pas d’adresse, pas de compte en banque. Pas de compte en banque… rien du tout. » Et pas de logement non plus, puisque la plupart des bailleurs demandent de joindre un RIB au dossier. À ce point, la situation peut sembler inextricable.
Marie-Christine Jaillet, évoque pourtant des « bricolages intelligents », comme la colocation ou l’hébergement par un pair.
Jasmine*, originaire d’Algérie, a ainsi changé quatre fois de logement en un an : dix jours dans une colocation, trois mois dans une autre, les mois suivant dans une chambre étudiante, avant de trouver un studio dans une résidence. Beaucoup profitent de la solidarité entre ressortissants de même nationalité. C’est ce qui a manqué à Karim* quand il est arrivé à Toulouse, à tout juste 18 ans : « Généralement les Algériens sont solidaires, ils se filent les bons plans. Les deux premières 
années, je n’en ai pas rencontré. »

Mais les solutions, quand ils les trouvent, demeurent souvent provisoires. Et tout peut rapidement basculer. Au Welcome Desk mis en place par l’Université fédérale de Toulouse, où les étudiants trouvent un soutien à leurs démarches, Rébecca Pustoc’h souligne que la précarité n’apparaît pas forcément dans les premiers mois : « Au début, on peut avoir l’impression que ça roule, parce qu’on est hébergé, on a un petit pécule. Mais quand ces solutions arrivent à échéance, quand l’argent vient à manquer, les étudiants entrent dans le circuit de la précarité ordinaire ».

 ILS ONT UN SENTIMENT D’INJUSTICE QUAND L’UNIVERSITÉ NE LES AIDE PAS À RÉSOUDRE LEURS PROBLÈMES.

Une dégringolade vitesse grand V
En choisissant Toulouse, où il avait vécu enfant, pour ses études, Ahmed* n’aurait jamais cru en arriver là. Pour ce fils de diplomate, éduqué en Europe dans des écoles françaises, « faire mes études à Toulouse était naturel, d’autant plus que ma copine, avec qui je suis depuis cinq ans, habite ici. » Obligé de travailler dans une agence d’intérim pour financer son année universitaire, il échoue à l’examen de fin d’année. Avant de connaître une véritable descente aux enfers.
« Verrouiller la première année ne résout pas le problème de la deuxième année, analyse Céline Respaud. Et puis il y a des imprévus. » En tête des grandes questions de la deuxième année, le visa. Selon Robin, de l’UET, « le renouvellement des papiers, c’est la grosse galère, car il est conditionné à la réussite universitaire. À terme, c’est donc ce qui pose le plus de problèmes. » Sophie Pauzat, à la préfecture, affirme que « les refus de renouvellement des titres de séjour ne se font jamais sur les ressources ». Mais le manque d’argent peut avoir un impact considérable sur un critère décisif : le caractère réel et sérieux des études. « L’étudiant ne doit pas être inscrit depuis plusieurs années dans un cursus sans avoir validé ne serait-ce qu’une année d’étude. » Pour Audrey, l’OQTF (obligation de quitter le territoire français – document transmis suite à un refus de renouvellement du visa) est tombée en 2016, car elle ne justifiait pas « de la réalité de ses études et des ressources demandées ». La jeune fille, originaire de l’Île Maurice, a tout de suite intenté un recours devant le tribunal administratif : « La décision a été annulée et le tribunal a ordonné à la préfecture de délivrer un titre de séjour dans un délai de trois mois. J’ai donc eu une autorisation provisoire de séjour… sans autorisation de travail. » En pleine période d’examen, Audrey a donc laissé son appartement et trouvé refuge chez son amie, en attendant que la préfecture réexamine son dossier.
Si la perte de leur titre de séjour peut être décourageante pour les étudiants, beaucoup choisissent d’ignorer l’OQTF. Car pour eux, il est impensable de rentrer au pays sans diplôme. La famille est souvent la dernière au courant de leurs déboires. Pour Karim, qui a reçu une OQTF suite à un redoublement, pas question d’en dire un mot à ses parents : « Ils seraient hyper inquiets, et ils ne peuvent rien faire d’où ils sont. » Il n’a même pas voulu solliciter son oncle, qui vit en France, pour payer l’avocat censé l’aider à récupérer son visa : « J’ai validé mon année avec 14 de moyenne. Il n’y a pas de raison que ma situation ne s’arrange pas. La préfecture m’a donné le titre de séjour quand j’avais échoué, pourquoi ne me le donnerait-il pas quand je réussis ? » Pour plus de prudence, il ira s’inscrire à Montpellier à la rentrée 2017, où la préfecture est réputée « moins dure » qu’à Toulouse. Une croyance évidemment balayée par Sophie Pauzat qui martèle : « Il faut avoir une inscription, des ressources, et suivre ses études de manière sérieuse. Point, à la ligne. Il n’y a pas plus de difficultés que ça. Les règles sont les mêmes partout. » Les chiffres – une centaine de refus de renouvellement en 2016 – semblent lui donner raison. Alors à qui la faute ? Pour Céline Respaud, la recherche d’un responsable est peut-être vaine : « La précarité des étudiants étrangers a plein de causes qui ne sont en réalité la faute de personne. »

* Le prénom a été changé pour respecter l’anonymat du témoin.

L’IMPENSABLE ENGRENAGE

Ahmed* a tout juste 18 ans quand il débarque à Toulouse pour ses études. Pour les financer, il doit très vite travailler dans une boîte d’intérim. Conséquence ? Il échoue à l’examen de fin d’année. Et en septembre, il ne peut s’inscrire faute d’argent. C’est le début des ennuis. En décembre, il est contraint de lâcher son appart : « Le premier soir, j’ai dormi avec mes potes dans une voiture. Le lendemain, chez une copine, puis dans l’escalier d’une tour. » Pendant des semaines, le jeune homme est hébergé à droite, à gauche, avant de trouver un hébergement stable… dans un T1 sous-loué par des clandestins : « On est quatre, parfois six ou sept. » Un peu par hasard, pour manger et payer son maigre loyer, Ahmed se retrouve à dealer. « Je me suis fait attraper, deux fois, à quinze jours d’intervalle. » Convoqué devant le juge, sans argent pour assurer sa défense, il prend deux mois de prison avec sursis. Pour conserver ses papiers, le jeune homme envisage alors toutes les solutions, se pacser ou même se marier. En mai, sans inscription à l’université, sans argent et avec un casier, la préfecture ne renouvelle pas son visa étudiant. Une décision qui ne l’empêche pas de se réinscrire à l’université en septembre, bien décidé à reprendre – et terminer – ses études de communication. Avec ou sans papiers.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.