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REPORTAGE

Sarragachies, les sarments éternels

PAR Axelle SZCZYGIEL
Temps de lecture 4 min

En 2012, l’État décidait pour la première fois de classer une vigne « Monument historique ». L’argument qui a fait mouche ? L’exceptionnelle longévité des souches plantées sur ce lopin de terre de Sarragachies, en plein cœur de l’appellation Saint-Mont (Gers), couplée à l’étonnante biodiversité qu’on y a trouvé : pas moins de 21 cépages emblématiques du Piémont pyrénéen – dont 7 inconnus – sur à peine 2000 m2 ! Mais à l’époque, cette reconnaissance avait soulevé quelques interrogations, notamment sur la possibilité de protéger un patrimoine vivant.
Cinq ans après, Boudu fait le point.

Sa célébrité récente n’a pas eu raison de sa discrétion. Pour rencontrer cette vieille dame fascinante, impossible de s’appuyer sur un parcours fléché depuis l’autoroute A65, qui passe pourtant à proximité. On ne peut la découvrir qu’après avoir trouvé l’antre de ses protecteurs, qui veillent sur elle depuis les années 1830 : les Pédebernade. En ce samedi de la fin septembre, la génération actuelle, menée par Jean-Pascal et son épouse Isabelle, nous guide vers l’arrière de la maison familiale. Derrière une haute haie, à flanc de colline, elle se découvre enfin, juste en-dessous du brouillard : Sarragachies, l’une des plus anciennes parcelles de vignes de France, inscrite à l’inventaire des Monuments historiques en 2012.
Aujourd’hui, certaines de ses souches vont peut-être connaître leur 150e voire leur 200e vendange. Voilà qui impose le respect. Et la douceur. Entourés pour l’occasion de leur famille, amis et voisins, les propriétaires des lieux en ont bien conscience. « Désormais, on fait tout à la main pour préserver ce patrimoine », explique Jean-Pascal, très attaché à ce morceau de terre. « Mon père adorait ses vignes, il avait ça dans le sang. Il m’a transmis sa passion. Aujourd’hui, on sait que c’est une chance de travailler et vendanger cette vigne. »
Pas question pour autant de trop donner dans le solennel. La fantaisie a toute sa place dans ce rite annuel. La vingtaine de vendangeurs a ainsi revêtu toges, sandales et couronnes de laurier pour coller au thème de l’année : les vendanges romaines ! Ambiance colonie de vacances. On s’embrasse, heureux de se retrouver, on se moque gentiment les uns des autres, on prend des photos. Mais quand le soleil perce enfin le brouillard, les choses sérieuses commencent. Tous s’emparent d’un seau et d’un sécateur puis se dispersent le long des premiers rangs de vigne, sous l’œil bienveillant d’Eric Fitan, président du syndicat des vins de Saint-Mont, qui a beaucoup œuvré à la reconnaissance de la parcelle.

Cépage d’histoire
« Le lien d’attachement qu’a noué cette famille avec sa vigne a joué un rôle non négligeable dans sa préservation, explique-t-il. Elle aurait pu disparaître lors de la restructuration du vignoble, dans les années 1980 et cela aurait été une énorme perte. » Certes, il existe sur l’AOC Saint-Mont quelques autres parcelles centenaires qui, comme celles de Sarragachies, ont résisté au phylloxéra – cet insecte qui ravagea la quasi totalité des vignes françaises dans la seconde moitié du XIXe – grâce à leurs sols sablonneux. Mais « de toutes, celle-ci est la plus spectaculaire », affirme Eric Fitan. Et pour cause : sur 20 ares, elle regroupe pas moins de 21 cépages dont 7 étaient jusqu’alors inconnus.
Si cette diversité étonnante, que nul ne s’explique, ne permet pas de produire une cuvée à part entière (trop de cépages différents, en petits volumes, qui n’arrivent pas à maturité en même temps), il faut désormais la préserver à tout prix. Faute de quoi, l’inscription de la parcelle deviendrait caduque.
Mais comment s’assurer de la pérennité d’un patrimoine vivant, soumis aux maladies, aux rigueurs du climat et à la voracité des nuisibles ? « Personne ne peut dire combien de temps elle résistera, mais tout est mis en œuvre pour qu’elle se perpétue avec la même philosophie, indique Olivier Yobregat, ingénieur agronome-œnologue à l’Institut français de la vigne et du vin (IFV). Il s’agit dans un premier temps de préserver au mieux les vieux troncs par l’utilisation de techniques de culture ancestrales, manuelles. La vigne est attachée à de hauts piquets en châtaignier avec de l’osier, sa courbure naturelle est respectée, le rognage se fait à la faucille… » Lorsqu’un pied donne des signes de faiblesse, on pratique le recépage : le tronc est coupé très près du pied pour faire repartir une nouvelle pousse pleine de vigueur. Les choses se compliquent lorsqu’un pied succombe. Pas question de faire entrer un cépage qui ne viendrait pas d’ici.

Handicap d’hier, atout d’aujourd’hui
Il n’y a donc que deux issues : le marcottage, lorsque la souche voisine est du même cépage (une tige de cette souche est enterrée à la place du pied mort pour que de nouvelles racines se développent sur cette portion de tige) ou le bouturage à partir d’une souche identique à celle qui a disparu. « Ainsi, la parcelle conservera quoi qu’il arrive son aspect global, indique Olivier Yobregat. Il y a toujours eu et il y aura toujours des pieds très anciens qui côtoieront des pieds très jeunes. » Figeant ainsi la vigne, d’une certaine manière, pour l’éternité. Dans un souci de protection toujours, la vigne reste plus ou moins à l’écart des circuits touristiques pour éviter trop d’allers et venues, et ainsi les risques de dégradation. « Elle n’est ouverte aux visiteurs que quelques jours dans l’année, notamment pendant les Journées du patrimoine et en été », précise Eric Fitan. La préservation d’un tel patrimoine n’est donc pas chose aisée. Mais le jeu en vaut la chandelle pour Saint-Mont qui, grâce à l’inscription de cette parcelle aux Monuments historiques, a vu sa notoriété grimper et son travail de redécouverte de ces anciens cépages mis sous le feu des projecteurs. « Beaucoup de vignobles sont aujourd’hui sur ce créneau, que ce soit à Cahors, à Gaillac ou dans le Comminges, indique Olivier Yobregat. Mais à Saint-Mont, c’est une volonté collective qui est née dès les années 70-80 !  « gardons nos vieilles vignes » sans trop savoir ce qu’ils en feraient et ils y ont mis les moyens, assurant aux propriétaires de ces parcelles une rémunération fixe pour éviter l’arrachage. »
Différents spécialistes (INRA, IFV…) se sont rapidement intéressés à ces cépages oubliés ou inconnus. Puis en 2002, la coopérative Plaimont Producteurs (qui représente 98% de l’appellation Saint-Mont) a créé le premier conservatoire privé, pour y répertorier les cépages de Sarragachies et ceux d’autres parcelles centenaires, soit 37 cépages au total, tous endémiques du Piémont pyrénéen.

Grâce à l’inscription de cette parcelle aux Monuments historiques, la notoriété de l’appellation Saint-Mont a grimpé.
« L’objectif est de faire toutes les études possibles sur ce matériel végétal (sensibilité aux maladies, production…) afin de voir s’il serait intéressant pour nos viticulteurs de les travailler à nouveau, explique Nadine Raymond, directrice de recherche et développement chez Plaimont. Nous faisons également des micro-vinifications pour avoir une idée du vin que pourrait donner chacun de ces cépages. » Des études qui portent déjà leurs fruits. « On s’aperçoit que si certains ont été abandonnés à une époque pour de bonnes raisons (ils n’étaient pas assez productifs par exemple), ils pourraient correspondre à nos besoins d’aujourd’hui », souligne la jeune femme. C’est le cas du Tardif, dont on a retrouvé deux pieds à Sarragachies. Ce cépage arrive à maturité très tard dans l’année, ce qui pourrait permettre de lutter contre des dates de plus en plus précoces des vendanges, préjudiciables pour le raisin. « Ce cépage a par ailleurs un côté poivré, épicé qui serait parfait en complément du Tanat, indique Nadine Raymond. Cela donnerait une ouverture aromatique intéressante à nos vins tout en préservant leur authenticité. »
Derrière l’inscription aux Monuments historiques, se cache donc un travail de longue haleine mené depuis plus de 30 ans pour permettre au vignoble de se développer, de mûrir et de se singulariser. « Le vignoble du Sud-Ouest, dont nous faisons partie, est coincé entre les deux mastodontes que sont Bordeaux et le Languedoc, rappelle Eric Fitan. Mais nous avons la chance de pouvoir nous différencier par notre grande diversité de cépages autochtones (la négrette à Fronton, le prunelard à Gaillac, le pinenc à Marcillac…). C’est une carte à jouer pour l’avenir de nos appellations ! »

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.