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REPORTAGE

Le tour du lit en 88 jours

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 5 min

Depuis 20 ans, la clinique spatiale de Toulouse (Medes) mène des études d’alitement de longue durée pour préparer les vols spatiaux de demain. En clair, elle tient couchés des quidams pour reproduire les effets de l’impesanteur sur l’organisme. Boudu a profité de la dernière campagne en date, qui s’achevait le mois dernier, pour cueillir ces Pesquet du plumard au saut du lit.

Dans l’espace, la microgravité fait vieillir les artères de 10 ans en 6 mois. D’où l’utilité d’expérimenter des contre-mesures pour ralentir ces phénomènes, en vue de séjours martiens dont le trajet durera une année entière.

La vue est pourtant triste à pleurer : un ciel laiteux de vent d’autan, une ribambelle de mauvais arbres, un moineau qui volette autour d’une Panda cabossée, une femme en blouse qui vapote, et le reflet de warnings dans une flaque d’eau croupie. Le nez collé à la vitre, dans sa chambre de la clinique spatiale de Toulouse, Grégoire sourit comme s’il contemplait la Muraille de Chine par le hublot de la Station spatiale internationale. Les médecins du Medes l’ont levé la veille, et depuis, ce volontaire de 28 ans ne peut s’empêcher de regarder dehors : « En 60 jours, je n’ai vu que des bouts de ciel, des écrans, des visages, des murs et des plafonds. Couché la nuit, couché le jour, couché en mangeant, couché dans la douche. Alors forcément, je me fais une fête de tout ».

Les médecins du Medes l’ont levé la veille, et depuis, ce volontaire ne peut s’empêcher de regarder dehors.

Il s’est porté volontaire pour les 16 000 euros de rémunération. La somme lui permettra de payer les heures de vol qui lui manquent pour passer son brevet de pilote, étape indispensable à l’accomplissement de son rêve : devenir pilote de ligne. Participer indirectement à la recherche spatiale est pour lui une satisfaction supplémentaire, et vivre cette expérience dans la capitale de l’aéronautique la cerise sur le gâteau. Une seule chose le chagrine : « Quand je suis arrivé, il faisait beau et chaud. Et pendant les deux mois d’alitement, j’ai rêvé d’un pastis en terrasse. Ça m’a aidé à tenir.  J’avais pas réalisé que je sortirais en décembre et qu’il ferait si froid. Franchement, ça me fiche le moral à zéro ».

Depuis qu’il est levé, et quand il n’a pas le nez à la fenêtre, il subit la même batterie de tests qu’avant de se coucher. Il s’agit de mesurer les modifications physiologiques provoquées par ce séjour sur un lit incliné à – 6°. Plus tard, le Dr Marie-Pierre Bareille, médecin spatial et coordinatrice de l’étude, nous expliquera que cette inclinaison à – 6° est celle qui simule le plus fidèlement les conditions de l’impesanteur : « Elle entraîne une migration des liquides de l’organisme vers la partie supérieure du corps, comme on l’observe dans l’espace. Les conséquences sur les performances cardiaques, la résistance vasculaire, la densité osseuse et les muscles sont très nombreuses. L’étude en explore les mécanismes et teste des contre-mesures nutritionnelles ». Pendant les 60 jours d’alitement, précédés de 14 jours de pré-alitement et d’autant de réadaptation, 16 équipes de scientifiques européens se sont relayées auprès des volontaires. Comme souvent, ces recherches destinées au spatial enrichiront les connaissances de la médecine traditionnelle, en particulier sur les maladies type diabète ou ostéoporose, liées à la sédentarité et au vieillissement.

Le premier tue le temps sur son ordi, le second profite d’un massage. Dans une atmosphère virile et un fumet de vestiaire de judo, les deux hommes partagent leurs souvenirs récents. Récits grimaçants de biopsies musculaires, faces attendries à l’évocation du personnel du Medes, confidences sur l’envie de manger des huîtres ou de revoir ses enfants, et sourires polis quand s’agit de mentionner l’absence d’intimité : « Rendez-vous compte, analyse le Dr Bareille, deux mois sans rien contrôler, sans choisir ce qu’on mange, ni l’heure du coucher, ni celle du lever… 

Après 60 jours d’alitement, les volontaires subissent une batterie de tests complémentaires pendant 14 jours. Ici, un contrôle de l’adresse et de la visée.

Moi, je n’aurais pas supporté. Après trois jours, j’aurais été odieuse ! ». Anthony tempère : « Je travaille dans un hôpital à la Réunion. Je n’avais pas pris de vacances depuis des lustres. J’étais épuisé. Quand j’ai découvert l’annonce du Medes, j’y ai vu l’occasion de passer deux mois sans rien faire. Et je n’ai pas été déçu. Finalement, ça passe vite ». Sébastien non plus n’a pas vu le temps passer. Ces deux mois sans marcher et sans visites (elles sont interdites) n’ont pas altéré sa bonne humeur. Avant l’étude, il était sans emploi, et dit sortir de cette expérience avec un regard neuf sur sa vie. Mais l’auto-analyse s’arrête là. Les volontaires ont été sélectionnés pour leur équilibre psychologique, et ne sont pas du genre à sonder leur âme sous prétexte d’hypersédentarité.
Reste que ce voyage immobile n’est pas vide de sens. Grégoire raconte à quel point ces 60 jours ont changé le regard qu’il porte sur le sort des malades dans les hôpitaux, et modifié son rapport à la liberté : « Vous voyez, ce matin, pour la première fois depuis deux mois, je suis allé pisser debout, tout seul, sur mes deux jambes, dans une pièce fermée à clef et sans l’aide de personne. Eh bien, c’est peut-être drôle à entendre, mais je ne m’étais jamais senti aussi heureux et libre de ma vie ». Dehors, le ciel est toujours blanc, les arbres nus et la Panda cabossée. Mais la vue, tout compte fait, n’est pas si triste que ça.

L’inclinaison des lits permet de reproduire la microgravité de l’espace : « On s’y fait très vite,
confie Sébastien. Au bout de 24 heures, on a l’impression d’être parfaitement parallèle au sol ».

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.