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CONVERSATION

Stéphane Lévin : Seul sur Mars (ou presque)

PAR Sébastien VAISSIERE et Jean COUDERC
Temps de lecture 15 min

En 2003, Stéphane Lévin est sorti sain et sauf d’un hivernage inédit dans la nuit polaire canadienne. 121 jours en solitaire dans une cabane de trappeur soumise à des températures glaciales, et posée sur un itinéraire emprunté par les ours blancs. Expérience extrême à visée scientifique et médicale dont l’aventurier toulousain est rentré oursisé, déboussolé mais vainqueur.
15 ans après avoir récolté des données sur l’exposition du corps au froid extrême, il se prépare à faire de même dans la fournaise du Namib, le plus vieux désert du monde et l’un des plus chauds (jusqu’à + 70°C au sol et + 50°C à hauteur d’Homme). Les données collectées devraient considérablement améliorer les connaissances sur l’adaptabilité de l’être humain à la vie et au travail en milieu hostile, éléments cruciaux pour la recherche spatiale.  Les détails de la mission ont d’ailleurs été présentés au Centre d’entraînement des astronautes européens de Cologne, via l’Institut de Médecine et de Physiologie spatiale de Toulouse, et au Moon Village Workshop de Munich, sous l’égide de l’Agence spatiale européenne et d’Airbus. Les protocoles scientifiques de la mission intéressent en outre des chercheurs en France, Suisse, Allemagne et Finlande. Outre-Atlantique, l’Agence spatiale canadienne et des laboratoires de physiologie ont également manifesté leur intérêt. Adaptation en milieu hostile, résistance au stress, nutrition, eau, sécurité, rayonnements, traitement des déchets… les 121 jours brûlants de Stéphane Lévin en Namibie pourraient alimenter la préfiguration d’un plan B pour les séjours martiens ou lunaires, scénario catastrophe mais tout à fait probable, dans lequel un astronaute séparé de son groupe par un événement imprévu, est contraint de survivre en autonomie en attendant les secours. Un remake de Seul sur Mars, avec Stéphane Lévin dans la peau de Matt Damon, et le Namib en guise de planète rouge.

MISSION NAMIB

121 jours en totale autonomie (alimentation eau, énergie. Une première mondiale).
SITE : En Namibie, près d’un arbre mort au pied des dunes, dans une partie interdite et protégée du désert du Namib, l’un des plus chauds du monde.

Le danger du coup de chaleur
L’enjeu d’un séjour dans la fournaise réside dans la capacité du corps à s’adapter. Avec un air respiré atteignant les 50°C, et une baisse toute relative des températures la nuit (30°C), le coup de chaleur, qui mène inexorablement à la crise cardiaque ou à l’embolie pulmonaire, est le risque majeur de la mission. Vient ensuite la présence d’une faune hostile et parfois mortelle : scorpions, serpents et hyènes.

Camp de base
Conçu par l’explorateur lui-même, le camp de base (une tente tripode) a été pensé comme une station lunaire.
Les organisateurs du Moon Village Workshop écrvaient en 2017 : « Sa base et son isolement de longue durée représentent un cas concret de réflexion et de préfiguration de camp de base sur la Lune ».  Chaque dôme, autonome et recouvert d’une toile spéciale, abrite une activité spécifique (lieu de vie, d’expérimentation ou de fonctionnement). Le camp s’étend sur 200m2, avec une emprise au sol de 400m2. Tout autour, une clôture protège la base des animaux sauvages, notamment des redoutables hyènes, capables de détecter la moindre portion de nourriture à 2 kilomètres à la ronde.

La carte aux stressors
Pour gérer au mieux les situations de stress inhérentes aux milieux extrêmes, Stéphane Lévin a une arme fatale : la pratique de la visualisation mentale. Cet ensemble de techniques, développées à Toulouse avec le Dr Christian Bourbon, permet de se « désensibiliser des stressors » en visualisant mentalement, préalablement et des centaines de fois, d’hypothétiques situations critiques : « Ces techniques, assure-t-il, marchent aussi bien pour la peur d’une attaque d’ours par -40°C sur la banquise, que pour demander une augmentation à un patron qui vous intimide ! ».

Protocoles multiples
Les protocoles de la mission Namib intègrent trois volets différents. Le médical (sommeil, déshydratation, vue, audition, rayonnement solaire, épiderme, stress, alimentation, physiologie), le scientifique (météo, prélèvement de sol, biologie, géologie) et le technique (énergie solaire, éoliennes, condensateurs, géolocalisation, mapping, balises, robotique, mini-drone, télécom, tests de résistance des matériels). Ces volets concernent des technologies développées par des entreprises locales, françaises et internationales.

La quintessence du savoir-faire toulousain
Projet aux applications multiples, la mission Namib concentre de nombreux savoir-faire scientifiques toulousains, qu’il s’agisse de grandes structures de l’aéronautique et du spatial ou de startups. 5 jeunes entreprises toulousaines ont ainsi intégré la préparation du projet, œuvrant dans les domaines de la protection des data ou de la production d’énergie.

STÉPHANE_LÉVIN

Si Stéphane Lévin fait immanquablement penser aux explorateurs du XIXe siècle, c’est qu’il a gardé ce que les aventuriers de notre époque
ont perdu : le désir d’être utile et le refus de considérer la performance comme une fin en soi. Après 17 ans d’exploration au service de la science, il revient sur la genèse d’une vie hors normes faite de potagers dans la brousse, de concours de boules, de croisières de luxe et de rockabilly.

1963_ Naissance au Cameroun
1970_Arrivée en France
1972_Première pizza quatre fromages
1977_Découverte d’Elvis Presley
1995_Directeur de croisières de luxe
2001_Pôle Nord magnétique
2003_Seul dans la nuit polaire
2006/2008_Voyageur des Sciences
2009/2011_Consultant Astrium Cnes, Infoterra mission Orion (déforestation Amazonie et Kenya)
2018_ Publication en France et au Canada d’un livre mémoire  sur une vie d’exploration
2019/2020_Mission Namib

Que vous ont appris de plus précieux le grand froid, le grand stress, le grand danger, la solitude extrême ?
À relativiser l’importance des épreuves de la vie et à profiter des grands plaisirs qu’elle donne.

Quels sont les vôtres ?     
La famille, les amis, Elvis et la pizza quatre fromages.

Trouve-t-on dans les milieux hostiles des réponses aux questions fondamentales de l’existence ?
Disons qu’on y est aux prises avec des forces qui nous dépassent. Chacun les nomme comme il veut. Chacun s’adresse à elles comme il peut. Pendant mon hivernage de 121 jours en solitaire dans la nuit polaire, je suis sorti de la cabane pour gueuler contre la tempête qui menaçait le camp et ma vie. Je me souviens avoir hurlé : « Vas-y, balance tes 150 km/h, et détruis tout. J’en n’ai rien à carrer. Moi, je reste là. Je ne bouge pas. Je pars pas, t’entends ?  Je pars pas ! ». Je ne sais pas bien ce que j’espérais, mais sur le moment, ça m’a semblé utile.

Souvenir de camp de Scouts. 1975. Photo retrouvée il y a 2 ans par son ancien chef scout, à l’occasion de la remise de la Légion d’honneur à Stéphane Lévin.

Faut-il avoir la foi pour ne pas perdre pied dans ces moments-là ?
Dans la nuit polaire, il faut croire en sa carabine, son chien et son réchaud. Dans le désert, en son dromadaire, sa boussole et sa gourde. En Amazonie, en sa machette, son GPS et son chapeau.

Pourquoi chercher le risque à ce point ?
Je ne le recherche pas. Je l’accepte quand il est le passage obligé pour progresser, pour apprendre ou satisfaire sa curiosité. Je suis comme ça depuis tout petit.

À quoi ressemblait votre enfance ?
À Daktari ! Je suis né au Cameroun en 1963, sur une plantation de café dont mon père supervisait la production. On vivait dans une maison très isolée. Je me souviens des jeux avec ma sœur Nathalie, dans les hangars immenses où l’on stockait le café. Je me rappelle très bien les effluves chauds des grilloirs, et l’amertume des noix de kola que me faisait croquer le sorcier du village.

Vous alliez à l’école ?
Mes parents se chargeaient des cours. Nous étions trop isolés. Et le reste du temps, c’était l’école de la brousse. J’avais un petit lopin de terre. J’y cultivais la canne à sucre et le maïs. Je coupais la canne pour en boire le jus sucré. Je faisais griller le maïs sur un feu de camp. C’était mon petit potager. Ma responsabilité. L’origine, peut-être, de mon désir d’autarcie. Ce fut mon bonheur, en tout cas, jusqu’à ce qu’on m’annonce le départ définitif pour la France. J’avais 7 ans.

Comment avez-vous pris la chose ?  
On arrive à Nice un jour de neige. Le choc.
Je découvre la vie normale. Heureusement, je me prends de passion pour l’école. En cours, je me régale. Et à la récré, je peux faire le récit de mes aventures tropicales.

Du genre ?
Je raconte avec moult détails comment mon père m’a jeté dans une baignoire d’eau tiède pour me sauver d’une attaque de fourmis Magnan (des insectes carnivores particulièrement voraces), dont j’ai été recouvert de la tête aux pieds en quelques secondes. Comment on taillait les arbres pour protéger la maison des serpents qui y grouillaient. Comment on organisait des expéditions de plusieurs jours pour une simple visite chez des amis. Et comment les rats étaient tellement gros que c’est eux qui couraient après les chats et pas le contraire !

Votre arrivée à Toulouse ?
Elle se fait dans la foulée. Toulouse, c’est le fief de ma famille maternelle. J’arrive à Montalembert, où je ferai toute ma scolarité. J’ai adoré cet endroit. Les encriers, le tableau d’honneur, la compète avec les copains en dictée. J’étais hyper appliqué, respectueux des consignes et des autres. Je suis certain que c’est ce qui m’a structuré. Ça, et l’éducation simple et pleine de bon sens que j’ai reçue de mes parents et des scouts.

Le scoutisme, c’était un moyen de renouer avec la brousse ?
Exactement. Les grands feux, les jeux de nuit, la débrouille. C’était proche de mon enfance africaine. Ce que j’aimais, chez les scouts de France, c’était les grands projets et le désir de se rendre utile : fabriquer un bobsleigh de ses propres mains, repeindre une maison, aider un paysan. Et puis surtout, l’action et l’effort physique.

Je ne cherche pas le risque. je l’accepte quand il est le passage obligé pour progresser ou apprendre.

Aviez-vous déjà des rêves d’exploration ?  
Rien de tout cela. Ado, mon truc, c’était le sport à haute dose. Judo, karaté, voile, course, tennis, parapente, deltaplane, plongée… je ne faisais que ça. J’ai même fait une préparation militaire parachutiste à 18 ans à Pau. Étudiant, j’ai pratiqué à fond un grand nombre de sports, en poussant le plus souvent ces disciplines jusqu’au monitorat. J’avais une hygiène de vie qui ne correspondait pas à la vie de mes potes qui, comme tous les étudiants toulousains, étaient plutôt branchés rugby, bringue et castagne.

Un brin misanthrope ?
Pas misanthrope, mais tourné vers d’autres horizons. J’étais boursier, j’ai effectué ma deuxième année de fac de géologie à Sfax, en Tunisie, dans une université très réputée. J’ai passé une année fabuleuse sur le terrain à lire la roche, à bivouaquer avec des étudiants et des profs venus de tout le Maghreb. Alors en rentrant à Toulouse, les murs de la fac m’ont semblé bien hauts et bien gris… Je ne trouvais l’évasion que dans le sport, les week-ends dans les Pyrénées et la musique, mon autre grande passion. Un virus que j’ai chopé le 16 août 1977.

Que s’est-il passé ce jour-là ?
J’ai 14 ans. Il fait chaud. Je rentre de la piscine. J’ai les yeux rouges à cause du chlore. J’arrive chez moi, la radio est allumée. J’entends : « Le monde pleure le King ». Sur le moment, je me demande bien qui est ce king qu’on pleure. Et là, le poste crache le riff de Jailhouse Rock : « Taa daaaamm. Toum toum. Taa daaaamm. Toum toum. » Ça me fait complètement chavirer. On m’offre une guitare, et ça devient une obsession. Elle dort sous mon lit. Je me réveille la nuit pour en jouer. Je monte mon premier groupe en 2nde. Et par la suite, partout dans le monde, avec les Inuit, les Indiens, les Berbères, la musique me servira à communiquer avec les autres, au-delà des mots.

Justement, quand vous mettez-vous à courir le monde ?
Je commence par candidater en 1985 à l’émission de TF1, Les énigmes du bout du monde, animée par Gilles Schneider. C’était la grande période des prime time d’aventure, après l’ère Philippe de Dieuleveut, que j’admirais beaucoup. Je suis sélectionné, et je me retrouve à l’Île Maurice à répondre à des questions de culture générale et à participer à des épreuves physiques. Comme ça colle bien avec l’équipe de tournage, ils m’embauchent comme assistant cameraman et m’embarquent avec eux. C’était incroyable. En ce temps-là, la télé vivait avec des budgets illimités. On dormait dans des hôtels de luxe, et la production réservait des suites rien que pour le matériel !

Vous saviez manier une caméra ?
Non, mais j’ai appris sur le tas.  J’essaie de m’adapter quand il le faut. Un jour, j’ai même accepté de partir comme guide touristique en Chine, alors que je n’y avais jamais mis les pieds.

De retour de sa solitude dans la nuit polaire,Stéphane Lévin écrit : « Quand on sort du moule et de la conformité, que l’on se marginalise et que l’on veut donner un sens à sa vie, il faut l’assumer et s’attendre à payer plus cher le prix de la liberté ».

Comment ça ?
À la fin des années 1980, je travaillais dans le tourisme. D’abord comme animateur de club de vacances, puis comme responsable de club Framissima au Sénégal. J’ai adoré ça. Spectacles, cabarets flash, saynètes, soirées dansantes, grands jeux, 24 heures de nage dans la piscine du club, concours de pétanque non-stop sur trois jours… C’était fantastique et ça correspondait à mon côté boy-scout.  Un jour, après le Sénégal, la compagnie me demande de remplacer un guide malade qui devait accompagner un groupe de 30 touristes en Chine. J’ai pensé que maîtriser la Chine et le métier de guide en une semaine, c’était un challenge amusant. J’ai ingurgité tout ce que j’ai pu. Je m’étais fixé comme objectif que, dès mon arrivée à Roissy, le groupe soit convaincu que j’en étais à mon vingtième voyage en Chine. Et contre toute attente… ça a marché.

Comment passe-t-on des concours de pétanque et de la Muraille de Chine à l’exploration en milieu hostile ?  
Par les croisières haut de gamme. À partir de 1995, j’ai été animateur puis directeur de croisière pour une compagnie de bateaux de luxe. Le Clélia notamment, offert par un milliardaire grec à sa fille. 90 mètres, 80 passagers. Des affrètements pour des anciens de Yale, Stanford, Harvard, pour la high-society et les gars d’Hollywood. C’était vertigineux ! On organisait des concerts privés dans les arènes de Rhodes, ou au milieu de nulle part au Venezuela, avec un piano qui arrivait en hélico. Le mot d’ordre des passagers, c’était : no limit !

Vous, l’enfant de la brousse, trouviez votre compte dans cet univers de milliardaires ?
J’échangeais peu avec eux. Je ne suis pas un thuriféraire. Ce que j’ai aimé, surtout, c’est travailler pour le Levant, un yacht de 100 mètres sorti des chantiers navals de Saint-Nazaire en 1998. En plus de la direction de croisière, je concevais les circuits, de l’Arctique à l’Amazonie, en passant par Cuba. Ça consistait à voyager seul, à monter dans des avions de plus en plus petits, à pousser en voiture, en pirogue et à pied jusqu’à ce qu’on ne puisse plus avancer. J’allais dans les villages reculés voir ce qu’on pouvait y faire, je contrôlais la navigabilité des fleuves, enquêtais sur la stabilité politique des pays, sur les problèmes d’enlèvement, de terrorisme ou de drogue. Ça m’a pris jusqu’à deux mois quand il s’est agi de faire en sorte que le Levant soit le premier bateau français de ce type à remonter l’Amazone.

À vous entendre, ça ressemble à un job de rêve. Pourquoi l’avoir quitté ?  
Je donne ma démission en 2000 après un différend avec le capitaine. Je rentre à Toulouse. J’ai 37 ans. Il me faut réinventer ma vie. Et soudain, la lumière : un ancien des bateaux me dit qu’un de ses amis cherche un gars pour un raid jusqu’au pôle Nord magnétique. 700 km à six skieurs sur la banquise arctique en autonomie totale. Mais l’idée d’aller là-bas simplement pour l’exploit me contrariait un peu. Je me suis rapproché du Centre d’étude spatiale des rayonnements (CESR), qui m’a confié toute une série de prélèvements à effectuer.

JE SUIS RENTRÉ DU PÔLE OURSISÉ, HIRSUTE ET PERDU.

Et sur place, comment ça se passe ?  
Physiquement, c’est dur, mais supportable. Humainement, c’est l’enfer. Partir aussi loin et dans des conditions aussi difficiles avec cinq personnes qu’on ne connaît pas, je ne le conseille à personne. Avec la souffrance, et le froid qui annihile la volonté, ça finit forcément par des tensions énormes.
À part ça, le raid est une révélation. J’observe ce soleil qui ne se couche jamais, et je m’imagine vivre, ou survivre à la nuit polaire, en hivernant en un lieu fixe jusqu’à ce que le soleil réapparaisse. Dès mon retour à Toulouse, je travaille à la création de l’expédition Seul dans la nuit polaire.

En quoi consiste-t-elle ?
Un hivernage de 121 jours dont 106 sans soleil dans une cabane de trappeur du Nunavut, au Canada. Jusqu’à -46°C dehors (-75°C avec le refroidissement éolien), jusqu’à -30°C dans la cabane. L’obscurité, le froid intense, la solitude, la menace permanente de l’ours. Le tout dans un cadre strict, et nourri de protocoles destinés à servir la science. Bref, un grand point d’interrogation sur la capacité d’adaptation de l’être humain en conditions de froid extrême.

Pourquoi vouloir à tout prix être utile ?  
Parce l’exploration est plus noble quand elle est utile que lorsqu’elle est motivée par le simple dépassement de soi. Mieux vaut soumettre sa carcasse à des conditions extrêmes pour en apprendre davantage sur le corps humain. Mieux vaut emporter du matériel pour faire avancer la technologie. Mieux vaut accumuler des données pour qu’elles servent à d’autres.

Et ce fut le cas pour Nuit polaire ?
La mission a donné lieu à deux thèses de médecine, l’une sur le stress de performance, l’autre sur le comportement vigile de l’être humain. Mais l’aboutissement, c’est l’intérêt manifesté par l’Agence spatiale européenne dans le cadre des futures missions spatiales, notamment vers Mars, à propos notamment du protocole unique sur les cycles veille-sommeil et de la visualisation mentale.

Voyageurs des Sciences : 3 expéditions, 24 lycéens en milieu hostile et même pas un ongle cassé.

Quand vous songez à ce séjour inouï, quelle image vous vient à l’esprit ?
Le moment où les Inuit me déposent devant la cabane au début de la mission. L’intensité de l’émotion est colossale. Il fait -30°C. Je me dis : « Tu as tes mains, ta tête, ta carabine, ton réchaud et tes chiens. Tu l’as voulu, ce moment. Tu y es. Maintenant, vis-le ». Mon esprit et mon corps étaient structurés par la visualisation mentale pour la réussite de la mission. Je n’avais plus qu’une chose à faire : survivre et attendre le retour du soleil.

L’EXPLORATION EST PLUS NOBLE QUAND ELLE EST UTILE QUE LORSQU’ELLE N’EST MOTIVÉE QUE PAR LE DÉPASSEMENT DE SOI.

Que reste-t-il des moments difficiles ?
La réminiscence du grand stress ressenti quand j’ai failli y passer en glissant dans le trou de glace où je pêchais, ou en manquant de peu de me faire décapiter par mon éolienne. Mais ce qu’il me reste de plus fort, c’est la certitude que tout n’est qu’une question d’état d’esprit et de préparation. L’an dernier, une nuit, lors d’une session d’entraînement en Ariège, le thermomètre indiquait -23°C. Je n’ai même pas pu tenir une heure dehors.

Dans quel état êtes-vous rentré de Nuit polaire ?
Oursisé, hirsute et perdu. Oursisé parce que mon corps a réactivé de vieux réflexes d’hibernation objectivés par les analyses médicales. Hirsute parce que les gelures sur le visage m’empêchaient de me raser. Perdu parce que j’avais pensé à tout sauf à la réussite de la mission, aux sollicitations qui vont avec, et à la chaleur… Je suis rentré en mai 2003, l’année de la canicule. J’ai cru qu’après avoir survécu à un froid inhumain sur la banquise, j’allais mourir de chaud en ville.

Comment rebondit-on après un tel périple ?
On se pose les mêmes questions que les sportifs de haut niveau qui ont décroché le titre qu’ils convoitaient. On se demande comment faire mieux. Comment gagner encore. Pour ma part, j’ai trouvé la solution grâce à une promesse faite un peu vite à Carline, une collégienne de Montalembert.

Que lui aviez-vous promis ?  
Elle faisait partie d’une classe qui avait suivi Nuit polaire de bout en bout. J’avais même échangé quelques mots avec les élèves depuis la cabane, grâce à un téléphone satellite Iridium. À mon retour, elle m’a fait promettre de l’emmener un jour sur la banquise. Cette promesse m’a donné l’idée de partager mon expérience de l’extrême avec des jeunes. De créer une sorte de programme pédagogique qui allie les conditions extrêmes à la recherche scientifique.

Mission Orion. Chez les Indiens, en Amazonie, après la remise au chef du village des images satellites de son territoire menacé par la déforestation illégale.

C’est-à-dire les emmener sur place ?
Oui, les plus aptes d’entre eux, en tout cas. J’ai créé pour eux Voyageurs des Sciences, un programme éducatif de valorisation des filières scientifiques parrainé par l’astronaute toulousain Philippe Perrin. En cinq ans, j’ai accompagné avec mon équipe en Arctique, au Sahara et en Amazonie, dans des conditions de vie très difficiles, 24 lycéens chargés chacun de réaliser sur place des expériences liées aux applications spatiales dans le domaine public. Des lycéens préalablement préparés par mes soins… et à la dure !

Et finalement, vous avez tenu promesse ?
Oui, Carline a fait partie de la mission Voyageurs des Glaces, en 2006.
Vous avez 54 ans. Si tout se déroule comme prévu, vous partirez bientôt pour la mission Namib.
121 jours dans la fournaise du désert namibien.

Ce sera la dernière avant la quille ?
Non, je n’en ai pas fini avec mon exploration de l’adaptabilité du corps humain. Après, ce sera la même chose, dans un autre milieu. Une mission axée autour de la problématique de l’eau douce, qui est le grand enjeu de demain.

N’avez-vous pas l’impression, parfois, d’être votre propre bourreau ?
Quand j’étais dans ma cabane, pendant Nuit polaire, j’ai lu Cette aveuglante absence de lumière, de Tahar Ben Jelloun. L’histoire de putschistes marocains jetés en prison dans des tunnels sans lumière pendant 17 ans. Sur le moment, j’étais, comme eux, plongé dans le noir et aux prises avec la peur, mais j’étais libre. Et c’est là tout ce qui compte. On peut tout supporter quand on est libre.

L’une des 12 volontaires féminines de la mission Wise photographiée par Stéphane Lévin, consultant de l’opération. 60 jours d’alitement à la clinique spatiale de Toulouse pour reproduire les effets de l’impesanteur.

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.