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CONVERSATION

Jean-Claude Sensemat, américain sans filtre

PAR Charles MATHIEU-DESSAY | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 15 min

Il ne s’est fait ni à la poutine, ni au hamburger. C’est Chez Alexandre, brasserie parisienne de la rue Peel, en plein Downtown montréalais, qu’il y a le plus de probabilité de croiser Jean-Claude Sensemat à l’heure du déjeuner. Ici, tout le monde l’appelle Jean-Claude. Son prénom est d’ailleurs gravé sur le couteau glissé dans sa serviette de table, un privilège réservé aux plus respectables des habitués de cette institution de la principale ville du Québec.
En prenant place, il souffle, irrité : « Le type au fond à droite est un ancien prêtre, il a été poursuivi en justice pour avoir violé des enfants ». Plus tard pendant le repas, les lumières s’éteignent et la salle entonne un timide « Bon anniversaire, nos vœux les plus sincères ». Constatant que c’est l’ancien prêtre qu’on célèbre, le Gascon siffle dans ses deux doigts à s’en décoller les poumons, et le conspue : « Ordure ! Connard ! ». Il sera le seul à élever la voix.
Dix ans après avoir quitté la Ville rose, l’ex-entrepreneur gersois, ancien consul d’Albanie à Toulouse, porte désormais passeport canadien mais n’a rien perdu de son franc-parler légendaire. Pour Boudu, il revient sur ses déboires avec la justice, l’aventure LIP, ses voyages de jeunesse en Asie ou ses médailles. Bref sur son passé sur les rives de la Garonne et sur son présent au bord du Saint-Laurent.

Vous ne faites plus parler de vous à Toulouse. Comment se porte Jean-Claude Sensemat ?

À merveille ! Je suis l’acteur de ma propre vie. J’ai la pêche. Je fais 3-4 heures de piscine par semaine et les affaires marchent bien. Mon fils est marié à une Québécoise et j’ai la chance d’être aujourd’hui grand-père de trois petits Québécois. Arrivé ici, j’ai investi dans l’immobilier à travers mon trust, Gestion Geneen. À partir de cette société, nous opérons en bourse exclusivement sur le marché nord-américain. Les rendements aux États-Unis montent à +11% en ce moment. En somme, nous avons réussi notre immigration, je suis content d’avoir quitté la France.

Vous n’avez plus d’affaires en France ?

Voilà presque deux ans, j’ai vendu la marque de montres LIP, que j’avais achetée en 1990. En France, j’ai encore de l’immobilier qui sert juste à me faire payer l’ISF. Mais je suis en train de vendre. Ça va représenter plus de dix actes notariés à Toulouse. En juin dernier, j’ai pris cette décision parce que je me suis rendu compte que je n’avais pas d’affect sur ces bâtiments. Je ne vais pas payer des impôts pour rien. Sans parler des coûts de succession qui sont immenses. Ces ventes vont me permettre de faire des investissements ici. Pour le business, la France, c’est trop compliqué.

Est-ce plus facile de faire des affaires ici ?

Non. L’Amérique du Nord c’est très dur. Si je n’avais pas eu les capitaux que j’ai amenés, que j’étais arrivé sans argent, je ne serais pas dans l’état dans lequel je suis aujourd’hui. D’autant que lorsque je suis arrivé, le gouvernement canadien m’a offert un congé fiscal de cinq ans. Tout vous est permis mais il y a beaucoup de monde sur les marchés. Des lobbies, des groupes de pression… Il y a la mafia italienne, les Calabrais et les Siciliens, qui sont très bien structurés. Je l’ai compris parce que je me suis rendu compte que sur certains biens que j’achetais, le constructeur, par exemple, ne mettait pas la bonne taille de tuyau, ce qui générait des problèmes ensuite. Dans les réunions de chantiers je commençais à gueuler et on m’a fait comprendre qu’il fallait que je fasse attention. J’habite au vingt-cinquième étage. Mais ici c’est l’Amérique, on se lève tôt le matin et on sait qu’il faut travailler. L’autre jour, j’ai été pris en Uber par un expert financier qui faisait de l’argent en plus sur son temps libre. Il y a une vraie éducation à ces valeurs. Et comme je suis un passionné des affaires et du travail, cet environnement me va bien.

Tous les ans, j’organisais cette garden party légendaire à la fin de l’été. Le préfet rentrait de vacances exprès pour venir. Il y avait 500 personnes, un service spécial de la gendarmerie, un parking VIP etc…

Si pour les affaires vous avez totalement oublié la France, vous continuez à vous intéresser à ce qui s’y passe. Politiquement, vous avez même fondé le groupe des amis de Nicolas Sarkozy au Canada.

Je suis né en France et j’en suis fier. Aujourd’hui, je suis citoyen canadien, mais je n’oublie pas ce que mon pays d’origine m’a apporté. Je suis à jour de mes cotisations chez Les Républicains et veux continuer à apporter ma contribution pour que le pays puisse se sortir du bourbier dans lequel il se trouve. J’ai des convictions. Le socialisme a fait tellement de mal à la France et à son esprit. On a beaucoup d’assistés, on glorifie les associations et nivelle toujours tout par le bas. Et puis, un des secrets des émigrés est de faire de l’entrisme dans tous les réseaux. Mon engagement dans la politique française fait aussi partie de cette démarche. J’ai besoin de ce lien social, de parler. Cette Amérique du Nord est tellement inhumaine. Le lien que nous avons nous en Europe n’existe pas. Si vous téléphonez à un Québécois que vous connaissez bien à neuf heures du soir pour papoter il va vous dire « mais qu’est ce qu’il se passe ? ». Il ne faut pas oublier que ce sont avant tout des Américains, comme ceux que l’on peut trouver de l’autre côté de la frontière, à 80 kilomètres d’ici. Même s’ils parlent français, c’est la même mentalité. Pour en revenir à la politique, pour tout vous dire, Trump m’intéresse beaucoup plus que Macron. 

Vous avez des relations fortes avec la communauté française ?

Il y a beaucoup de Français à Montréal, certes, mais la plupart sont étudiants. Ils viennent temporairement et ils repartent. Ici, ils sont contents, les études sont un peu plus faciles. Ils picolent, ils baisent et se droguent ! Puis ils s’en vont. J’ai été vice-président de l’association des Français de l’étranger du Québec. Sept Français et demi sur dix repartent. Je ne peux pas trouver dix vieux Français de mon âge pour faire un repas tous les trimestres. Il n’y en a pas. L’hiver est rude à Montréal, il y a la neige, le froid. En janvier pendant deux ou trois jours il fait – 40°C. Vous savez ce que c’est – 40°C ? C’est la Lune. Enfin, quand on décide d’émigrer au Canada, on est au courant qu’il neige. Ça m’espante toujours quand j’entends des Français qui disent « moi je rentre parce qu’ici il fait froid ».

1995 : Les époux Sensemat durant la garden party qu’ils organisaient chaque année © DR

Comment un jeune gersois, sans formation supérieure, peut-il avoir l’idée au début des années 1970 d’aller en Asie chercher de la marchandise ?

Mon parcours d’entrepreneur ne commence pas là, mais à la mort de mon père. Il vendait des clôtures électriques pour garder les vaches, et avait appelé sa marque Médor. J’estime que c’est de lui que j’ai tiré ma fibre marketing. Il avait inventé un slogan : « La clôture Médor n’aboie pas mais elle mord ». Il était dépressif et a fini par se suicider. Par mimétisme je me suis donc retrouvé dans l’atelier en blouse bleue à réparer les clôtures que m’amenaient les paysans à six heures du matin avant de sortir les vaches. J’avais 19 ans. Ma démarche intellectuelle a été assez simple. Il n’y avait plus de forgeron, les paysans commençaient à acheter des tracteurs, nous sommes en 1970. Ils n’avaient pas d’outils. Je me suis dit, « je vais foutre la merde en faisant du discount », en cassant les prix. Je me rappelle bien ma première transaction, j’ai acheté chez Black & Decker cinq meuleuses SD082S – 230 à moyeu déporté 2000 Watts, j’ai eu 37,5 % de remise et j’ai fait 10 % de remise au client. Le quincailler du coin méprisait celui qui pouvait faire une remise, il ne comprenait pas que nous changions d’époque. Mais moi je vendais beaucoup. Là, au lieu d’acheter une Triumph Speed fire, qui était la voiture de mes rêves, j’ai commandé un camion Peugeot J7 pour faire les marchés. Je vendais tant que je pouvais. Puis un jour, un importateur parisien me fait venir dans son hangar et me montre des étaux d’établis venant d’URSS. Dans la spirale de Doumeng, ils s’étaient maqués avec les Russes. Mais il me lâche qu’il y en a en Inde qui sont moins chers. J’ai pris ma machine et j’ai écrit à des industriels là-bas. Beaucoup m’ont répondu et l’un d’eux m’a demandé de venir. C’est là où j’ai fait preuve d’audace. C’est ça le déclic en fin de compte. Je suis allé à Auch, j’ai pris un billet d’avion à huit mille francs et je me suis retrouvé en Inde.

Et de là, les établissements Sensemat prennent de l’ampleur…

Je faisais venir ces étaux d’établis par dizaines de milliers de pièces, et je les revendais aux supermarchés qui commençaient à naître. Mais rapidement, j’ai compris qu’il fallait que je reprenne l’avion pour trouver de nouveaux marchés. Je suis donc allé en Chine et à Taiwan, ce qui était un exploit diplomatique à l’époque parce qu’ils étaient en guerre. Si on me donnait une chemise en Chine communiste, il fallait que je coupe l’étiquette Made In China pour ne pas passer pour un espion. Mais quand on a 24 ans, on n’a pas peur de tout ça. C’était très exaltant, d’aller où personne n’allait. Je ne suis pas le centre du monde, mais dans le métier de l’outillage un peu quand même. Les autres ont vu que j’étais en Asie, ils ont suivi. Donc je suis allé dans les pays de l’Est dont l’Albanie, assez rapidement. Les voyages m’ont fait. Je n’ai pas fait Harvard, ni aucune autre école d’ailleurs, mais j’ai fait des voyages. C’était une époque où le monde était aveugle, il fallait avoir le courage d’aller dans ces pays reculés pour faire des affaires.

Pourquoi l’Albanie ?

Ma démarche c’était d’aller partout où les autres n’allaient pas. Plus le pays était fermé, plus j’essayais d’y aller. L’Albanie, c’était comme le régime de Pyongyang aujourd’hui. D’ailleurs j’avais aperçu les gens de la Corée du Nord là-bas, même à l’époque. Finalement on n’importait pas grand-chose. Des masses, des trucs simples. Je ne veux pas faire la caricature de la faucille et du marteau mais c’était presque ça. Mais l’Albanie, ça m’a servi plus tard dans ma vie.

À propos de vos voyages, la rumeur vous a souvent prêté des activités peu honorables.

Je le sais, et je m’en suis toujours défendu. On a tout raconté sur moi. Que j’étais un trafiquant de drogue, que mes bilans étaient faux. Moi je veux dire aujourd’hui que, malgré la réputation qu’on m’a faite, j’ai un casier judiciaire vierge. Je n’ai jamais été condamné ni même mis en examen.

Entretemps, vous rachetez LIP. Pourquoi ?

Quelqu’un m’appelle de Besançon pour me dire qu’un groupe horloger est en faillite avec plein de trucs dont je ne voulais pas dedans. Ce qui m’intéressait, c’était la marque LIP uniquement, pour son histoire. Il y avait eu de Gaulle, les luttes syndicales etc… Une marque détient le lien avec le consommateur final. Je renonce à l’achat dans un premier temps puis un jour, dans l’avion, je lis dans les pages saumon du Figaro que cette boite va être liquidée. La marque est donc en vente au tribunal de commerce. Cartier en voulait mais c’est moi qui ai réussi à l’avoir. Il ne s’est pas méfié. Il pensait qu’un paysan du Gers ne pouvait pas l’emporter devant un tribunal de commerce. Puis je l’ai ramené à Lectoure, ce qui leur faisait dire que je ramenais LIP au pays du cassoulet. Ils n’ont pas le sens de la géographie, à Besançon.

Mon gros défaut est d’avoir trop aimé les Gersois. J’aurais dû partir et ouvrir des entreprises dans une autre région.

On ne peut pas éviter le sujet. Alors que jusque là tout vous réussissait, en 2000, c’est une véritable descente aux enfers pour vous ?

C’est au moment de la fête des pères que tout commence. Carrefour me déréférence. Ils étaient allés se servir dans l’usine où j’achetais. Les banquiers sont affolés, arrivent en suant, me disent « vous allez être
en surstock
 », mais pour moi c’était une péripétie.
À l’époque j’ai une compagnie avec des fonds propres, 30 ans d’expérience… Ils ont voulu me faire signer une caution sur mes biens personnels. Je n’ai pas voulu puisque je suis une machine à faire de l’argent. On fait une réunion avec le pool bancaire, il y avait une quarantaine de personnes autour de la table. Je rentre dans la salle et je salue « messieurs les banquiers, bonjour ! », il y a un type de la BNP qui lève la main subitement et me répond : « monsieur le président, aujourd’hui nous ne sommes pas les banquiers mais les créanciers ». C’était le jour de ma mise à mort. Ces mêmes banquiers, qui avant cette petite difficulté, me disaient que j’étais un être extraordinaire ! C’était la vengeance du médiocre, du petit banquier, l’avantage du gris. Ils voulaient ma peau. Ils voulaient que je mette ma fortune personnelle alors que l’entreprise avait des capitaux propres.

Rapidement, vous êtes contraint de déposer le bilan.

Je me tourne vers les tribunaux de commerce, et les tribunaux de commerce étaient en grève. Qui doit juger ça ? Par substitution ce sont les tribunaux de métier, je retrouve donc en face de moi le président du tribunal de grande instance, un ami. On se tutoyait en public, il venait manger à la maison avec sa femme, il m’invitait chez lui. Je l’amenais dîner chez Castel à Paris, un des clubs privés les plus fermés de la capitale. Il me dit : « Je vais t’arranger ça mais il faut que tu déposes le bilan ». Il nous amène nuitamment à Auch, les présidents de mes filiales et moi-même, pour signer les papiers. Le lendemain, il n’a plus le même discours et me nomme un administrateur judiciaire. Ledit administrateur judiciaire commence à voler dans les caisses, il faisait des factures de transport qui n’avaient pas lieu d’être ou des trucs comme ça. Je suis allé voir la police judiciaire à Toulouse pour le dénoncer. Là, ils m’avouent qu’ils le filent depuis des années. Donc je les ai aidés. L’administrateur qui savait que j’avais une fortune personnelle fait l’erreur de me demander de lui donner un million de francs pour tout solutionner. Je lui ai donné rendez-vous dans mes locaux, deux petits jeunes arrivent avec des jeans pourris, c’étaient des flics, ils m’ont mis un micro pour tout enregistrer et il a réitéré ses demandes de corruption. Ils l’ont mis en garde à vue, et, comme toute personne qui va en garde à vue, il a craqué et avoué. Il est parti en prison mais ça n’a rien changé pour mon entreprise.

Vous en voulez au juge ?

J’en veux surtout aux institutions de la France. En justice normalement lorsqu’il y a amitié ou inimitié un juge ne peut pas juger la personne. Je n’ai pas été jugé avec équité. Les juges en France sont tout-puissants car ils n’ont de compte à rendre à personne. Il y a des pays où, quand vous croisez un flic, il faut changer de trottoir. En France, c’est quand vous croisez certains juges qu’il faut faire ça.

Extraits de la photothèque Facebook
de Jean-Claude Sensemat © DR

Et les banquiers ?

Les banques, elles ont eu peur. Pour eux, il y avait quelque chose qui clochait, je ne pouvais pas être honnête. Mais il n’y a que du talent devant vous ! Et puis la justice s’acharnait… Les banquiers sont allés voir mon directeur financier, ils lui ont dit : « vous direz à Monsieur Sensemat que puisqu’il n’a pas voulu en remettre au pot – c’est-à-dire utiliser ma fortune personnelle – il n’aura plus jamais de crédit en France ». Et ça, c’est mafieux. Il n’y a pas si longtemps que ça, dix ans après la fermeture définitive de mon groupe d’outillage, je me suis fait refuser l’ouverture d’un compte par Boursorama pour ma société française. En France, il n’y a qu’un corps de commerce qui peut refuser un client sans être obligé de l’expliquer : la banque. J’ai eu une fatwa bancaire. D’ailleurs, cela m’a très largement incité à partir. Ici je peux vous dire que les banquiers m’ont accueilli à bras ouverts.

Dans la Dépêche du Midi en 2016, vous avez parlé « d’Outreau économique » … 

Ça a été un raté pour la justice. Prendre le travail à un type qui emploie des centaines de personnes dans le département du Gers, qui est un exemple, j’appelle ça un fiasco. On m’a remis le Mérite national à 36 ans et la Légion d’honneur à 45 ans quand même. C’est incroyable la Légion d’honneur à 45 ans ! Le jour où le sous-préfet à Condom m’a dit qu’ils allaient me remettre le Mérite national, je suis rentré chez moi et j’ai ouvert le Larousse. Je ne savais pas ce que c’était. En Gascogne, devenir politique, on dirait que c’est la réussite suprême. On croyait que je voulais devenir député, il fallait m’arrêter à tout prix. Les politiques sont allés voir le juge, ils se sont fait engueuler comme des manants. Ça, je dois quand même lui reconnaitre. Il y a quand même la séparation des pouvoirs dans notre pays. 

Vous aviez des ambitions politiques ?

Je n’en ai jamais eu. Mais mon attitude pouvait le laisser penser. En revanche, j’aime bien tirer les ficelles parce que je suis un homme de pouvoir. J’avais des « cadres » au tribunal de commerce, d’autres aux prud’hommes, donc (Il prend la voix de Vito Corleone, ndlr) j’avais le pouvoir. Mais je faisais cela d’une forme pas très orthodoxe pour la région. Le Gers ne connait pas l’économie. Le Gers c’est l’agriculture et la fête. Mon gros défaut est d’avoir trop aimé les Gersois. J’aurais dû partir et ouvrir des entreprises dans une autre région. Le scénario idéal, maintenant, je peux vous le faire. Mais après coup bien sûr, c’est toujours facile.

Vous décrivez un scénario dans lequel tout le monde veut vous abattre. 

J’étais le plus gros patron du Gers. Le groupe a eu 518 employés et un milliard de francs de CA. C’est beaucoup. C’est trop parce qu’en France, un patron est un salaud. Et qui plus est un salaud de la campagne qui devient le plus gros industriel dans un département où les fils de famille de ce département sont des couillons. Quelle stupeur de découvrir dans le journal que les Doligé, les Camozzi, les Trouette, les Bragatto, tous ces gens-là qui m’étaient proches, ont voulu racheter mes stocks comme des vautours ! Ils étaient jaloux et ne m’ont jamais accepté parmi eux. La jalousie, en France, c’est incroyable, il faudrait en faire des thèses. Ils essayaient de m’isoler, colportaient que j’étais de gauche ou tout un tas de bassesses dans le genre. Je vais raconter une anecdote. Comme j’étais devenu incontournable, ils m’avaient mis vice-président de l’Union Patronale du Gers. Organisme qui, au passage, est une absurdité. À quoi sert une organisation patronale dans un département où il n’y a pas de patrons ? J’apprends qu’un gars, du côté de Nogaro, fait une grève de la faim pour sauver sa boîte. Lors d’une intervention publique, je lui manifeste mon soutien. Aussitôt après je suis convoqué pour un recadrage avec tous les pontes du Gers dans l’arrière salle chez André Daguin, qui à l’époque était président de la CCI. Je savais qu’ils voulaient me donner une leçon mais je ne me suis pas laissé faire. J’avais acheté un pistolet à bouchon dans un magasin de farces et attrapes. Quand ils ont eu fini j’ai sorti le pistolet par surprise. Ils sont passés sous la table et j’ai vu dans le visage de certains un rictus de peur. Ils se sont relevés, on s’est empoignés, on a failli se battre, je les avais humiliés. J’ai conscience que ce jour-là je me suis fait beaucoup d’ennemis. Mais je suis sincèrement comme ça. Je n’ai jamais voulu faire carrière sur des institutions inutiles qui pillent la France comme les CCI ou tous ces trucs, les fameux millefeuilles. J’ai une autre mentalité.

En plus de ce côté self made man, vous étiez très ostentatoire…

C’est vrai. Je reconnais que j’ai fait beaucoup de maladresses. J’étais un personnage en vue, je fumais le cigare, j’avais des voitures de luxe, un chauffeur… Tous les ans j’organisais cette garden party légendaire à la fin de l’été. Le préfet rentrait de vacances exprès pour venir. Il y avait 500 personnes, un service spécial de la gendarmerie, un parking VIP etc… Ce sont des choses qui dans un certain niveau d’affaires se font couramment. Mais dans le Gers non. Aujourd’hui, j’ai conscience que ça faisait le type qui se la pète.

Vous vouliez prouver quelque chose ?

J’avais cette réussite, je voulais en faire profiter tout le monde. Contrairement à ce qu’on disait, que chez Sensemat on était mal payé etc., chez moi, il y avait le treizième mois, même quand la convention collective ne l’exigeait pas. J’étais à la première heure des 35 heures. Les patrons en France, dans leur globalité, étaient contre. Moi non. Il y a cette loi pour que les gens vivent mieux, on va l’appliquer et on va faire de l’argent pour pouvoir l’appliquer. C’est ça ma mentalité, ce n’est pas de mégoter. Je suis du Gers, donc j’ai du panache ! Nous avons cela dans le Sud-ouest que personne d’autre n’a.

Vous avez beaucoup souffert en perdant votre entreprise ?

Avec mon fils, ma femme et ma mère, on a fait bloc. Mais il s’agit d’une blessure énorme. Trente ans de travail qui partent en trois mois ! La plaie ne se refermera jamais. Aujourd’hui je suis bien dans ma peau parce que je n’ai rien à me reprocher. J’aurais pu devenir fou. Certains pensaient que j’allais me suicider. Mais je n’ai pas eu envie, ça m’avait immunisé que mon père parte de cette façon. Je ne suis pas un homme qui a fait faillite, je suis un homme qu’on a spolié. 

L’Amérique du Nord c’est très dur. Il y a la mafia italienne, les Calabrais et les Siciliens, qui sont très bien structurés.

Mais qui n’a pas tardé à rebondir !

J’ai su que l’Albanie avait besoin d’un consul pour 33 départements du sud de la France, mes réseaux là-bas se sont vite réactivés. J’ai rencontré le ministre des Affaires étrangères chez Maxim’s à Paris. Les gouvernements albanais et français m’ont donné l’exequatur. Deux ans après ce qui venait de m’arriver je devenais Monsieur le consul. C’est un métier intéressant, et on a une petite immunité diplomatique. Elle n’empêche pas d’aller au trou si on a fait des malversations, mais ça permet de faire sauter quelques PV. C’était bien mais j’étais toujours à Toulouse. Les bruits couraient encore sur moi et je commençais à être beaucoup trop imposé. Les fiscalistes m’ont conseillé de m’expatrier. Mon fils étant déjà venu au Québec faire un stage, on s’est décidés à venir à
Montréal. Quand j’ai fermé à clef la porte du 2, rue du Poids-de-l’Huile je savais que c’était pour toujours.

Dans votre parcours, on note un intérêt certain pour la presse et l’édition. Encore aujourd’hui, vous écrivez sur un support internet, Le Français Magazine…

L’info m’intéresse parce que la presse est le quatrième pouvoir. J’ai été le premier employeur du Gers, j’étais donc en constante lutte de pouvoir avec les politiques. Un jour, j’ai eu un conflit sur un bâtiment qu’il fallait reconstruire avec Yves Rispat, alors qu’il était président du Conseil général. Il a reconstruit mais m’a augmenté le loyer du bail. Il me détestait. Je me suis juré de le faire battre. J’ai donc monté un journal trimestriel que j’écrivais moi-même, La Gascogne, dont je me servais pour faire face à un politique dont les magouilles ont été avérées. Et je l’ai fait battre. Il faut dire aussi que j’aime bien écrire, j’ai publié cinq livres dans ma vie. Après La Gascogne, je faisais la même chose avec Le Capitole, un titre que j’ai vendu à  La Dépêche.
À Bernard Maffre (PDG des journaux du Midi, ndlr) plus exactement, dans un avion entre Toulouse et Paris. Ces histoires de presse pour moi c’est tout à fait accessoire, ça n’a aucune valeur pratiquement. Le Français Magazine, actuellement, je le fais pour m’amuser, pour exprimer mes opinions.

Dans l’un de vos ouvrages, France quand tu trahis, vous évoquez votre désamour avec le système français. Il n’y a donc plus rien qui vous manque de la France ?

Rien. À part les paysages du Gers. Je vais en France le moins souvent possible. Le temps passe, les amis que j’avais étaient en général plus âgés que moi. Bientôt je ne connaîtrais plus personne à Toulouse. Dans le Gers, je vais voir la tombe de ma famille à Fleurance, point. Je vais souvent à Bangkok où j’ai une propriété. J’y vais surtout pour faire des examens médicaux généralement. L’Asie m’a apporté la fortune, je ne l’oublie pas. 

Est-ce vraiment si simple de partir sans se retourner ?

C’est très dur d’immigrer. Un immigré, riche ou pauvre, il pleure. Quand vous arrivez, vous n’avez pas d’amis, vous ne connaissez personne. Votre communauté -en l’occurrence pour moi la française- n’a de cesse de vouloir vous escroquer. Il faut le savoir, ça. Petit à petit on fait son réseau. Mais on n’a plus jamais les couleurs, les odeurs, l’expression. Et on ne l’aura plus. On est orphelin de ça. En France on râle sur les immigrés parce qu’on entend les Arabes mettre de la musique à fond. Moi, aujourd’hui je les comprends, parce qu’il est bon de se régénérer un peu avec ses racines. Quand on est parti d’un pays, on ne peut plus véritablement y retourner.

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.