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ENQUÊTE

Cousins germains

PAR Sarah JOURDREN | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 10 min

Pas un jour ne passe sans qu’un politique ou un intellectuel rappelle que le couple franco-allemand est le ciment de l’Europe. Cela n’empêche pas les deux peuples de se regarder en chien de faïence, et de se déchirer sur des sujets aussi divers que les migrants ou le football. À Toulouse, notamment avec Airbus, Français et Allemands ont appris à travailler ensemble et à s’apprécier en surmontant (parfois) des différences culturelles et managériales plus importantes qu’on ne croit. Enquête du Goethe-Institut à Airbus en passant par le bureau consulaire.

Michael Herbert, responsable qualité chez Diehl Aerospace Toulouse et allemand, n’a généralement pas le temps de régler les problèmes qui se posent à ses collaborateurs français : la solution, ils la trouvent seuls avant qu’il arrive, et ils le font bien. « Les Français sont plus pragmatiques que les Allemands, qui font des plans pour tout, même pour aller aux toilettes… » Ce cadre marié à une Française, en est donc persuadé : « La meilleure équipe au monde, c’est une équipe composée uniquement de Français, avec un Allemand… et cet Allemand, c’est moi ! ». Sur le site de Diehl Aerospace à Toulouse, ils sont en fait deux. Mais à force de travailler avec des Allemands, toute l’équipe semble avoir adopté un peu de leur culture. Michael Herbert y veille et organise en France et en Allemagne des séminaires sur les habitudes des uns et des autres. Le plus grand préjugé des Allemands sur les Français ? Une certaine obsession pour « la bouffe » : « Les Allemands sont convaincus que c’est hyper important, que les repas durent des heures… et c’est vrai ! Manger ici est un plaisir, l’occasion de passer un bon moment. Je le vois avec ma femme : quand on reçoit des gens à dîner le samedi soir, elle est dans la cuisine dès 9h le matin, à se demander combien d’entrées elle va faire ou ce que vont être les amuse-bouches ! ».
À première vue, donc, pas de quoi faire un fromage des relations germano-toulousaines. Ou plutôt si, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit : quelques clichés faciles mais inoffensifs, et souvent vites adoptés. La directrice du Goethe-Institut, pour qui le quart d’heure toulousain ressemble à une bénédiction, en est d’ailleurs le parfait exemple : « En Allemagne, j’étais toujours en retard. Je ne me suis donc pas adaptée, j’ai enfin le droit d’être moi-même ! ».

 

Lors de la crise entre Tom Enders et Fabrice Brégier, l’ex-duo dirigeant d’Airbus, en décembre dernier, il se murmurait que derrière la lutte de pouvoir se cachaient aussi des rivalités franco-allemandes.

À Toulouse plus qu’ailleurs, poser la question des relations franco-allemandes, c’est poser une question politique.

Guillotine, crémaillère et langue de bois
Abandonnons donc toute retenue pour y aller franchement. Voici, en vrac et sans nommer personne, quelques traits de caractère des uns et des autres…  « Si les Français donnent l’impression d’être impolis, c’est qu’ils ne discutent pas pour régler leurs problèmes : à un moment, ils coupent la tête du roi ou ils se mettent en grève ! » ; « Les Allemands sont parfois surpris de l’organisation du travail en France. C’est un peu flou, les tâches ne sont pas bien délimitées. Eux ont l’habitude d’être plus carrés. Ils sont plus organisés, mais moins démerdards. » ; « Les Français n’ont pas un sens social très développé, notamment en ce qui concerne le voisinage. En Allemagne, quand on emménage, on se présente aux voisins. En France, on le sait parce que les nouveaux pendent la crémaillère… » ; « Les Français sont polis, ils accordent de l’importance aux formes. La franchise allemande, à côté, peut paraître brutale. Mais c’est à double tranchant : les Français sont aussi meilleurs que les Allemands pour la langue de bois ! ».
Dans le détail, Susanne Salerno, présidente du Club d’affaires franco-allemand, retient « la souplesse des Français ». Quand l’avocate demande au tribunal un délai, elle affirme obtenir facilement un, deux voire trois renvois. « En Allemagne, si vous n’avez pas les pièces au moment demandé, tant pis pour vous. » Inge Riou, fondatrice de l’association les Amis du Goethe-Institut, ne s’est quant à elle jamais habituée aux repas « à la française : ces invitations sans fin entre amis, pour des repas qui durent toute la journée ». Même Viola, la plus française des Allemandes de Toulouse, a gardé en elle un petit bout d’Allemagne : « J’ai grandi avec le tri, alors mettre du verre dans une poubelle normale, ça me fait un peu mal. Je suis aussi très respectueuse des lois… même si maintenant je traverse au feu rouge et je trouve absurde d’attendre quand il n’y a personne ». D’un naturel plus indiscipliné, Inge Riou ne retournerait pour rien au monde en Allemagne : « Je me heurterais aux règles. À vélo, par exemple, il m’arrive de rouler la nuit sans lumière. En Allemagne, j’aurais déjà été verbalisée, car il faut montrer l’exemple aux enfants ». À Toulouse, la retraitée ose même passer la tondeuse entre midi et deux… « C’est totalement interdit dans le Bade-Wurtemberg, c’est l’heure de la sieste ! »

Une question politique
S’ils sont différents, Français et Allemands étaient aussi faits pour s’entendre. C’est la position défendue par l’ancien maire de Blagnac, Bernard Keller : « Les Français aiment boire de la bière et les Allemands sont de joyeux lurons, festifs, qui adorent la gastronomie locale. Ça ne pouvait que fonctionner ». Nos cousins germains n’auraient en fait aucun mal à laisser tomber leur rigueur légendaire pour se fondre dans la « toulousianité ». Jacques Michel, le chef du chœur franco-allemand de Toulouse, l’a également constaté. Ses choristes allemands, si ponctuels quand ils démarrent – « Si la répétition commence à 8h, ils sont devant la porte fermée à 7h50 » –, font rapidement comme les Français : « Ils arrivent en retard ». Tant et si bien que Bernard Keller, aussi ancien responsable de la communication chez Airbus, penche plutôt pour une trop grande intégration des Allemands, qui adopteraient  « une certaine insouciance propre aux sudistes ». Il l’a souvent constaté, notamment lorsqu’il accompagnait des visites officielles sur les sites de l’avionneur : « Ce qui me faisait râler, c’est que les Allemands, qui sont si rigoureux chez eux, faisaient preuve d’un grand laisser-aller. Dès qu’il y avait trois rayons de soleil, on les retrouvait torse-poils sur la pelouse. Parfois, le coin des Allemands était le plus bordélique. Mais ils rentraient dans le rang aussitôt qu’on le faisait remarquer ». Et pourtant, la question des relations germano-toulousaines n’a pas produit que sourires et anecdotes cocasses. Dans la salle Munich du Goethe-Institut ce 16 février, l’impatience monte. Il est 18h05 et la conférence sur les relations franco-allemandes au travail organisée par les amis du Goethe-Institut n’a toujours pas démarré. Alors forcément, les plaisanteries fusent : « On est en plein dans le thème. On ne pouvait pas commencer à l’heure en France, ça ne fonctionne pas ! » Il faut dire que le sujet est inépuisable, et les deux petites heures qui lui sont consacrées bien justes pour en faire le tour. Ce qu’on avait pressenti en lançant le sujet prend ce soir-là toute sa substance : à Toulouse peut-être plus qu’ailleurs, poser la question des relations franco-allemandes, c’est avant tout poser une question politique.

Pour Michael Herbert, « la meilleure équipe au monde, c’est une équipe composée uniquement de Français, avec un Allemand… ». Et cet Allemand, c’est lui !

En Allemagne, j’étais toujours en retard. Je ne me suis donc pas adaptée, j’ai enfin le droit d’être moi-même !

C’est l’histoire de l’avion
L’histoire des relations franco-allemandes à Toulouse est une histoire très airbusienne, faite de passions, d’intégration, d’amitié et d’enjeux économiques et industriels. Pour maître Nicolas Morvilliers, consul honoraire de la République fédérale d’Allemagne, cela ne fait aucun doute : « Historiquement, c’est Airbus qui attire les Allemands sur le grand Toulouse ». Karsten Fröhlke, délégué du syndicat allemand IG Metall Hamburg à Toulouse, est encore plus précis : « Les Allemands sont arrivés en 1972 avec la construction de l’A300B, le premier avion d’Airbus construit en commun. Avec le temps et au fil des programmes, il y a toujours eu des détachés ». Une centaine au départ, 1000 en 2001 et jusqu’à 2500 en 2008. C’est pour leurs enfants que la Deutsche Schule (école allemande financée en partie par le ministère des Affaires étrangères allemand et aujourd’hui installée sur le campus international de Colomiers) est créée en 1973. Par eux que s’organise dans les années 80 une paroisse protestante allemande, la Deutsche Evangelische Gemeinde, animée par un pasteur venu d’Outre-Rhin. Peu à peu, sommés par l’avionneur de fournir tous les sites, les sous-traitants d’Airbus se sont mis eux aussi à employer des Allemands.
Des associations ont vu le jour, comme Leben in Midi-Pyrénées, qui œuvre pour approfondir les relations entre Français et Allemands. Autant d’îlots germanophones appréciés par une communauté de plus en plus importante. Faute de déclaration (espace Schengen oblige), le consulat ne tient pas les comptes. Le consul honoraire estime tout de même qu’ils seraient aujourd’hui entre
6000 et 9000, surreprésentés dans l’ouest-toulousain.

Deux fois par mois, Lars Aue, le pasteur allemand de la Deutsche Evangelische Gemeinschaft, accueille ses ouailles au temple de la Côte Pavée pour une heure de culte dans la langue de Goethe.


La fin des nationalités
« Quand on est arrivés, il y avait un vrai esprit de pionniers, raconte Karsten Fröhlke. On était là pour créer des avions, travailler ensemble sous la direction des nations. » Cet objectif commun gomme pour un temps les différences culturelles. Mais au tournant des années 2000, les choses changent : EADS se privatise et lance un programme d’intégration des différentes entreprises du groupe. Français, Allemands, Anglais et Espagnols devront désormais travailler ensemble, sous la direction d’un manager de l’une ou l’autre de ces nationalités. Pour Karsten Fröhlke, « l’entreprise a introduit des objectifs de réduction des coûts et d’optimisation des processus. Moins d’attention a été portée aux caractéristiques culturelles. Ils ont même supprimé les désignations nationales dans les noms des différentes entreprises d’Airbus. Ils voulaient faire passer un message : « Nous travaillons tous dans la même entreprise. » ». Officiellement, pour l’avionneur, la question franco-allemande n’en est pas une. Mais sur le terrain, les choses n’ont pas toujours été aussi simples. En 2008, des bribes de ces discordes franco-allemandes filtrent dans la presse. Au moins un millier d’Allemands ont été envoyés à Toulouse pour aider à rattraper le retard dans la construction de l’A380. Mais entre ouvriers français et allemands, rien ne va plus. Dans un article daté du 20 juin, La Dépêche du Midi accuse : « Cette fois, il s’agit bien d’une guerre intestine qui traduit l’ambition majuscule de certains Allemands : prendre le contrôle d’Airbus. Rien que ça. Louis Gallois a d’abord essayé d’expliquer ces frictions par les retards de l’A380. Cadres et ouvriers en France sont moins nuancés: pour eux, c’est clair, les Allemands sont passés à l’offensive, et sur tous les fronts ». Et le quotidien de décrire l’ambiance délétère qui règne dans l’usine Jean-Luc Lagardère : des bâtiments conçus pour 1000 salariés qui en abritent le double, des Français qui refusent de travailler sur les avions quand les Allemands y sont, des salaires plus élevés côté allemand (grâce aux primes de détachement), des croix gammées dans les vestiaires, des voitures immatriculées en Allemagne dégradées… Jean-Marc Escourrou, délégué syndical de FO à Airbus SAS, se souvient de cette période : « Les tensions étaient sévères. FO et IG Metall étaient en guerre. Tout le monde imputait le retard à l’autre, alors que le vrai problème, c’est qu’il y avait deux systèmes d’information qui ne se parlaient pas. Résultat, on construisait un bout de câble à Hambourg et au moment de l’assemblage à Toulouse, il manquait deux centimètres ». Karsten Fröhlke se souvient quant à lui que « beaucoup d’Allemands en intérim avaient été obligés de venir à Toulouse. C’était ça ou le chômage. C’était compliqué car il y avait trop de personnel partout. Dans l’usine, il n’y avait qu’une cantine prévue pour 1 000 personnes… alors qu’il y avait 3000 ouvriers ! ». Le succès de l’A380 finira par tasser l’épisode et l’entreprise en tirera, semble-t-il, les enseignements qui s’imposent.

Le mercredi, le food-truck bavarois Hans’l & Bretz’l régale les salarié d’Airbus de choucroute, Bratwurst et Currywurst.

Descartes vs Bismarck
Mais chez l’avionneur, d’autres services ont connu – et continuent de vivre – des intégrations difficiles. Le témoignage de cet ancien haut responsable d’Airbus est sans équivoque : « Même dans une équipe mixte, les conditions de travail, l’environnement social, la culture locale et les critères d’évaluation restent nationaux. Quand les gens ont la perspective de revenir dans leur pays d’origine, ils soignent leur image dans la hiérarchie de ce pays ». Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les différences dans le management et dans les pratiques sont légion. Dans le contexte industriel d’Airbus, elles peuvent parfois conduire à des incompréhensions profondes : « La notion de compromis est par exemple très différente en fonction de la nationalité. Pour les Allemands, le Kompromiss est une solution qui satisfait toutes les parties et permet d’avancer ensemble sur une troisième voie. Alors que pour les Français, le compromis ne satisfait personne. C’est une concession qui est moins douloureuse pour l’autre que pour soi, surtout si l’autre est allemand ». Et quand les conflits deviennent trop intenses, les vieilles rivalités reviennent au galop. « Les Allemands avaient le sentiment que les Français se présentaient comme LA grande nation, dotée d’une logique cartésienne si imparable qu’elle devait s’imposer au reste du monde. » Côté français, la vision des Allemands n’était guère plus évoluée, bloquée sur les casques à pointe et les saluts nazis. « Dans mon service, on avait pour règle de ne jamais faire référence à cette histoire avant le vendredi midi. On se lâchait le vendredi après-midi et beaucoup de plaisanteries pas toujours fines faisaient référence à la guerre. On interprétait les réactions des Allemands comme la caractéristique d’une culture de domination du reste du monde ».
Ce récit passionné d’une époque compliquée est bien sûr à nuancer. Il souligne néanmoins les difficultés qui surgissent lorsque l’on tente de faire travailler ensemble des équipes qui n’y sont pas préparées. Pour un autre employé d’Airbus, « manager une équipe franco-allemande demande un effort que je fais tous les jours. Je suis à Hambourg environ 50 % de mon temps et l’entreprise met en place des valeurs managériales transnationales ». La condition du succès ? Un projet commun et le respect des cultures de chacun. « On n’oblige pas les Anglais à conduire à droite. De même, ce n’est pas aux Allemands de se mettre à boire du pastis. On doit prendre le meilleur de chacun pour construire une multiculturalité. »

À Toulouse, le vendredi matin, on s’accorde de la saucisse au petit-déjeuner ! 


Saucisse party
En réalité, cette idée semble faire son chemin dans l’entreprise. La plupart des personnes rencontrées salue une collaboration qui fonctionne, même si petites et grandes différences persistent. Michel Pierre, délégué syndical CFDT chez Airbus SAS, estime que « la présence des Allemands et des Anglais a permis d’instaurer une culture d’entreprise qui s’est exprimée à travers « l’airbusien » », un anglais ponctué de français parlé dans l’entreprise depuis les années 80. Pour Jean-Marc Escourrou, c’est encore plus facile pour les jeunes générations, « plus digitalisées » : « Comme c’est le même mode de communication dans tous les pays, c’est plus facile pour eux d’échanger. Ils se comprennent, parce qu’ils ont les mêmes références ». Les rivalités qui demeurent feraient presque sourire Bernard Keller, qui évoque plutôt des luttes de pouvoir interne : « Il y a bien sûr une compétition entre les Français et les Allemands.Ça se frite parfois avec des mots doux bien choisis jouant sur la nationalité. Mais franchement, on dit « Il commence à m’emmerder ce Teuton. » comme on pourrait dire « Il me fatigue ce Parigot ! » ». Les Toulousains se sont ainsi habitués à la présence massive de leurs lointains cousins germains, devenus presque plus importants que leurs voisins espagnols. Et chacun pioche désormais chez l’autre ce qui lui convient. Les bonnes, comme les mauvaises habitudes, conclut Karsten Fröhlke : « Les Allemands ont appris à être plus relax sur les horaires. Et certains services à Toulouse ont adopté une habitude des usines hambourgeoises : le vendredi matin, on s’accorde de la saucisse au petit-déjeuner ! ». 

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.