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INTERVIEW

« La franc-maçonnerie est toujours un laboratoire d’idées »

PAR Jean COUDERC | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 4 min

Pour la première fois, le Grand Orient de France organise ses Utopiales maçonniques, les 17 et 18 mars, sur tout le territoire français. L’occasion de s’interroger, avec Thierry Gervais, le délégué régional de la région Sud, sur le rôle joué par la franc-maçonnerie dans la société actuelle. 

Qu’est ce qu’un franc-maçon aujourd’hui ?

Exactement la même chose qu’il y a 20, 50 ans voire un siècle. Le monde a évolué mais un franc-maçon reste un être humain qui va faire un travail sur lui, de réflexion, pour s’élever, construire sa personnalité et la société pour bâtir un monde meilleur. On peut penser que c’est une utopie. Mais depuis des siècles, on s’aperçoit que ça a fonctionné.

Comment l’expliquez-vous ?

Au fait de pouvoir échanger avec des êtres humains de confessions mais aussi d’origines sociales différentes. Ce qui caractérise le Grand Orient, c’est qu’il s’agit d’une obédience libérale et adogmatique. C’est-à-dire que vous avez la liberté de croire ou pas en dieu. Au XVIIIe siècle, dans la franc-maçonnerie, se rencontraient des catholiques et des protestants. Dans une loge, on trouve également des gens de droite et de gauche. Et on n’est pas là pour se convaincre mais pour échanger de façon à construire un monde meilleur sur le plan spirituel et matériel.

POUR ARRIVER À FAIRE PASSER DES IDÉES, IL N’Y A PAS QUE LES HOMMES POLITIQUES. IL Y A LES CONSEILLERS, LES DIRECTEURS DE CABINET…

Quelles sont les grandes avancées attribuées à la franc-maçonnerie ?

Est-ce que ce sont les francs-maçons qui ont fait la franc-maçonnerie ou bien l’inverse ? Il est certain que le code du travail a été porté par Groussier, qui était franc-maçon. L’école obligatoire pour tous est un concept qui a été travaillé en loge maçonnique, tout comme la loi de 1901 sur les associations ou celle de séparation de l’Église et de l’État de 1905. Mais ce n’est pas la franc-maçonnerie qui va forcément porter un dossier. Ce sont les frères et les sœurs par les fonctions qu’ils occupent. L’idée est de véhiculer des idées. Sur l’IVG, par exemple, Henri Caillavet est moins connu que Simone Veil. Pourtant, il a fait travailler les frères sur cette thématique. Donc des interactions se créent entre la société et le travail en loge.

Les francs-maçons ont-ils gardé la même influence tout au long de l’histoire ?

À l’époque de la Troisième République, on estimait qu’autour de la table du conseil, les 3/4 étaient franc-maçons. Je pense qu’aujourd’hui, c’est plutôt l’inverse. Entre-temps, il y a eu la loi d’août 1940 qui a condamné les sociétés secrètes et, entre autres, la franc-maçonnerie. Il faut se rappeler qu’avant la Seconde Guerre Mondiale, les loges publiaient leurs travaux dans les journaux. Après la loi, on est entré dans une forme de discrétion. Du coup, on est passé de 29 000 membres avant guerre à 6 000 après. Aujourd’hui, même si on n’est plus sous la Troisième République, des francs-maçons, il y en a partout. Certains célèbres, d’autres non. Certains qui se dévoilent, d’autres non. Mais cela n’a pas d’importance. Et puis pour arriver à faire passer des idées, il n’y a pas que les hommes politiques. Il y a les conseillers, les directeurs de cabinet, beaucoup de postes dans la fonction publique ou les grandes entreprises.

Pourquoi a-t-on l’impression qu’elle est moins présente dans le débat public ?

Elle ne peut pas communiquer toutes les semaines sur tous les sujets. Sans compter que la communication ne se fait pas uniquement à travers des médias ou des prises de position. La semaine dernière, le président du Sénat nous a rendu visite. Il y a 3 mois, c’était François de Rugy. Donc il y a des échanges. On est tous perméables les uns aux autres. Le monde n’est pas manichéen, binaire. Mais la franc-maçonnerie est toujours un laboratoire d’idées.

Mais cette discrétion est la marque de fabrique de la franc-maçonnerie. Pourquoi ?

Ce n’est pas tout à fait exact. L’ouverture, ça fait longtemps qu’on la pratique. On n’est pas hermétiques au monde, au contraire. Il y a toujours eu des émissions à la télévision. Mais c’est vrai que la communication a évolué avec les changements de mentalité et l’arrivée des jeunes. Et des opérations comme les Utopiales, ou le salon du livre maçonnique, sont des occasions de s’ouvrir au grand public et d’informer ceux qui sont intéressés par la franc-maçonnerie.

Avez-vous l’impression d’être mieux compris par la société française ?

Je pense que de tout temps, il y a eu des fantasmes positifs et négatifs et qu’on n’arrivera jamais à les gommer. Tout simplement parce que la franc-maçonnerie a libéré l’être humain par les questions qu’il peut se poser. Pour certains, à partir du moment où les francs-maçons ont un pouvoir, ce sont des affairistes. Mais vu le nombre de frères et de sœurs, il y a de tout dans la franc-maçonnerie.

Dans une époque où règne l’immédiateté, n’y-a-t-il pas une crise de vocation au sein de la franc-maçonnerie ?

Je ne crois pas. D’ailleurs, l’augmentation des effectifs en atteste (53 000 membres au Grand Orient dont 1500 à Toulouse, ndlr). On s’aperçoit notamment que davantage de personnes frappent à la porte du Temple lorsque la société française a été en danger lors des derniers scrutins. C’est une sorte de rempart aux idées extrêmes. N’oublions pas que le festival de Cannes a été créé par Jean Zay pour répondre à la Mostra de Venise et au cinéma nationaliste de Mussolini.

Qui se dirige aujourd’hui vers la franc-maçonnerie ?

Ce sont souvent des gens d’un certain âge à qui  le travail ne suffit plus. Ils sont parfois déçus par les partis politiques. Ils ont envie de se poser des questions, d’échanger. Ils sont en attente d’un travail sur soi. Ils ont envie, inconsciemment, d’apporter une pierre à l’édifice, de contribuer à l’œuvre collective de la société.

Pourquoi est-ce le thème de la fraternité qui a été choisi pour ces Utopiales ?

La fraternité est mise en avant parce que c’est ce qui lie les hommes. On en parle beaucoup mais est-ce qu’on la pratique ? Quand on voit certains replis identitaires, communautaires, voire économiques, on peut en douter.

Quels sont les sujets chers à la franc-maçonnerie actuellement ?

On travaille sur la PMA, la GPA, la bioéthique ou le revenu universel. L’objectif n’est pas d’avoir le point de vue du sachant de la faculté de médecine, mais d’avoir tous les points de vue. C’est pour ça que sur certaines thématiques on n’arrivera pas forcément à arrêter une position.

Quelle est la finalité de vos travaux ?

D’éclairer, d’exprimer la pluralité des points de vue car le monde est tout sauf binaire. La différence entre la franc-maçonnerie et l’Église, c’est qu’une église révèle une vérité alors qu’en franc-maçonnerie, vous la recherchez. Il est vrai que dans le cadre de l’IVG, nous avons pris position parce qu’à l’époque, une majorité s’était dégagée. Mais il devait y en avoir qui étaient contre. Sur la fin de vie, par exemple, des points de vue très différents vont s’exprimer.

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