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THÉÂTRE

L’Ennemi dans la glace

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 5 min

Pour sa nouvelle création au Sorano, Sébastien Bournac s’essaie à une adaptation lucide d’Un Ennemi du peuple, classique bilieux du dramaturge norvégien Henrik Ibsen. La reprise de cette œuvre de 1882 ambiguë et pleine de chausse-trapes, a donné à Boudu l’envie de réunir dans le décor de la pièce son metteur en scène et Aladin Larguèche*, spécialiste toulousain d’Ibsen. Tout cela pour un dialogue sans contraintes dont on retiendra ceci :  l’ennemi du peuple n’est pas à chercher dans les glaces de Norvège mais dans le miroir de la salle de bain.

BOUDU : Comment résumer Un Ennemi du peuple
en trois phrases ? 
Larguèche :
C’est l’histoire d’un homme qui, naïvement, pense que le seul pouvoir de la vérité va remettre les imperfections de la société en place. Il se rend compte assez vite que ça ne suffit pas, et qu’il faut être de plus en plus radical pour arriver à son but. C’est une pièce qui illustre la comédie des pouvoirs, des partis, de la presse et des médias, et qui étrille le caractère versatile de l’opinion publique.
Bournac : C’est l’histoire d’un homme qui a raison et qui finit par avoir tort. Le parcours d’un individu qui se perd dans la folie à force de chercher la vérité. C’est l’illustration de cette phrase de Michel Foucault : « De l’homme à l’homme vrai, le chemin passe par l’homme fou ».

 

BOUDU : Résumons la pièce : le Dr Stockman découvre que les eaux qui alimentent les thermes garantissant la prospérité économique de la ville sont polluées et nocives pour les curistes. Il attend que cette révélation fasse de lui un sauveur, mais le système et les intérêts de la communauté le broient, avec la complicité du maire, son propre frére, de la presse et des partis politiques, qui finissent par le qualifier « d’ennemi du peuple ». Stockman s’entête, en fait une affaire personnelle, et développe alors une pensée qu’on peut condenser ainsi : l’homme seul a raison contre la masse, et une société démocratique mue par des imbéciles mérite qu’on la détruise. Voilà qui fait étonnamment écho à l’actualité, non ?
Larguèche : Attention quand même à ne pas faire de contresens. Il faut considérer la pièce dans son contexte. Quand Ibsen l’écrit en 1883, il vit dans une société norvégienne persuadée que les grandes idées peuvent changer le monde, et qui croit profondément au progrès. De nos jours on a davantage de recul, d’ironie même, sur la politique et les grandes idées.
À l’époque, ce n’était pas le cas. Ce qui n’a pas changé en revanche, c’est la comédie du pouvoir, l’opportunisme des politiques et l’âpreté du débat. En cela, la révolte d’Ibsen est parfaitement d’actualité !
Bournac : Depuis des mois, quand j’évoque cette pièce autour de moi, on me parle d’actualité, d’écologie et de lanceurs d’alerte. Ce n’est pas mon propos. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la critique que fait Stockman d’un système pourri, mais le fait que l’individualisme forcené qu’il lui oppose ne soit pas si valable que cela, et qu’il conduise même à l’autodestruction.
Larguèche : Je n’ai jamais ressenti cette part d’autodestruction dans la pièce. Stockman est un homme en détresse qui crie sa colère, et qui, d’une certaine manière, porte la révolte de l’auteur lui-même. Il faut se souvenir qu’à la sortie d’Un ennemi du peuple, Ibsen vient de faire un énorme scandale avec sa pièce précédente, Les Revenants, dans laquelle il raille la société de son temps, avec une histoire sur laquelle planent l’inceste, la syphilis et l’adultère. Il en veut au monde entier d’avoir mal reçu sa pièce, et exprime clairement sa colère par Stockman et par le ridicule dont il couvre les journalistes, les élus et les partis.
Bournac : Je ne dis pas le contraire, mais ça n’enlève rien aux conclusions auxquelles le conduit sa colère ! Si on regarde bien la fin de la pièce, on y entre dans un processus d’autodestruction avec, en perspective, la création d’une milice. Ce qui me plaît, c’est justement de me demander comment un homme qui a la rationalité de son côté, et qui a positivement raison, dérape dans une pensée dangereuse, une abstraction douteuse, et finit par envisager d’exterminer une partie de la population !

BOUDU : C’est d’autant plus troublant que l’expression, « ennemi du peuple », utilisée à l’origine pour qualifier Néron, a été, depuis Ibsen, employée abondamment pour qualifier les adversaires du régime par Staline, Mao et Hitler, dont on dit qu’il aurait puisé des passages de ses discours dans les harangues de Stockman. Ironie du sort, Trump lui-même l’a employée l’an passé en parlant de la presse américaine… 
Larguèche :
On le voit bien dans les échanges que nous avons : le théâtre d’Ibsen est peuplé de personnages ambigus. Il ne faut pas chercher à tout prix à donner un sens dogmatique au discours de tel ou tel personnage. Ce n’est pas le dogme qui est au centre du théâtre d’Ibsen. C’est le doute.
Bournac :
C’est en gardant cela en tête qu’il faut questionner la pièce. Ibsen ne suit pas son personnage jusqu’au bout. Il le met en forme, le fait vivre et le laisse aller jusqu’au fond de sa démarche. La fonction du poète n’est pas de répondre mais de poser des questions, et c’est au spectateur de faire le reste. À certains moments il se trouvera parfaitement en phase avec Stockman, à d’autres il sera effrayé par ses propos. Et au bout du compte, c’est son propre comportement que le spectateur sera amené à interroger.

 

BOUDU : Et qu’y verra-t-il ? 
Bournac : Le parcours de Stockman et son rapport au collectif nous concernent tous. Il dit beaucoup de ces moments où, comme lui, nous sommes mus par une ambition démesurée et débordés par notre ego. L’ego, c’est le diable, et on en crève. Ainsi, l’ennemi du peuple, ce n’est pas Stockman, ce n’est pas le peuple lui-même ni je ne sais quel dictateur. L’ennemi du peuple, c’est chacun d’entre nous.    

 

Un Ennemi du peuple, de Henrik Ibsen du 8 au 16 mars au théâtre Sorano 

 

*Aladin Larguèche vit à Castelsarrasin. Il est docteur en histoire (Université du Mirail), spécialiste en histoire de la littérature et des idées en Norvège au xixe siècle. Il travaille actuellement à la rédaction d’une somme sur Ibsen (Henrik Ibsen au miroir de la Norvège) à paraître en 2019.

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.