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CONVERSATION

Fatiha Agag-Boudjahlat, une promesse française

PAR Jean COUDERC | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 10 min

Enseignante à Toulouse, Fatiha Agag-Boudjahlat tient sur la laïcité, le féminisme, la tolérance et la République, un discours inédit qui pulvérise les clivages gauche/droite, croyants/laïcs, réacs/progressistes et même bons/méchants. Son essai, Le grand détournement, l’a propulsée dans le tourbillon des grands débats médiatiques et lui a valu l’adoubement d’Élisabeth Badinter, qui en a loué la rigueur intellectuelle et le courage.

Vous êtes féministe mais pas gauchiste ; souverainiste mais pas de droite ; de culture musulmane mais opposée au voile. Ce ne sont pas des positions idéales pour se faire des amis… 

Je fais l’unanimité contre moi auprès des indigénistes obsédés par la race, et des identitaires qui ne jurent que par la souche. En clair, face à moi, je n’ai que de la biologie et de l’horticulture. Et moi, je veux du politique, cette idée selon laquelle ceux qui sont français depuis hier sont aussi français que ceux qui le sont depuis des générations. C’est la promesse française, réjouissante et exigeante.

D’où votre engagement au Mouvement Républicain et Citoyen de Jean-Pierre Chevènement ?

Étudiante, je suis devenue une grande fan de Chevènement. Une méchante souverainiste, quoi ! Je pense que l’autorité appartient à la nation, et que ce qui compte, ce n’est pas la souche, mais l’enracinement, le fait de se sentir chez soi. J’encourage d’ailleurs mes élèves à utiliser le slogan du FN : « On est chez nous ! ». Si je les vois dessiner un drapeau de l’Algérie ou du Maroc sur leur agenda, je les oblige à faire un drapeau français à côté. Parce que s’ils grandissent hors sol, ils seront malheureux. Seuls les enfants d’immigrés peuvent comprendre ça, pas les bobos.

Être citoyen, ce n’est pas revendiquer des droits tout le temps, mais s’obliger à être plus fort que ses pulsions, meilleur que ses instincts.

La politique en général et la gauche en particulier, sont-elles encore capables de tenir cette promesse française ?

La vraie gauche, oui. Souverainiste, qui émancipe et qui sait parler aux classes populaires. Pas la gauche actuelle un peu à l’américaine, libérale et dans le culte de la diversité, qui a renoncé à l’émancipation, qui véhicule un nouveau féminisme qui trahit les femmes, qui ne fréquente ni les ouvriers ni les classes populaires, et qui a besoin de fixeurs pour aller de l’autre côté du périph’. Cette gauche-là enferme les gens dans une identité subie et communautaire. Alors que moi, je dois tout à l’école et aux rencontres.

En quoi le nouveau féminisme que vous évoquez trahit-il les femmes ?

Parce qu’il crée un deux poids deux mesures. Il combat le patriarcat de l’homme blanc mais trouve des circonstances atténuantes à celui de l’homme oriental sous prétexte de fait culturel, et considère que le critiquer serait discriminatoire. Il veut dépénaliser l’excision pour ne pas juger la culture des autres. Il fait du voile un objet de liberté arguant du fait que la plupart des femmes voilées le sont de leur plein gré, alors qu’elles se soumettent, ce faisant, aux injonctions intégrées de tous les patriarcats : virginité, pudeur, modestie. Or, une femme orientale ne souffre pas moins qu’une blanche. Et il n’y a aucune raison de considérer que ce qui est bon pour les blanches ne l’est pas pour les autres. Ça n’est rien d’autre que du racisme et une résurgence de la figure du bon sauvage.

Vous qualifiez ces tenants de ce féminisme à géométrie variable de bourgeois pénitents. Qui sont-ils ?   

Ceux qui se sentent coupables d’avoir des privilèges sans vouloir y renoncer. Ils sont dans cette hypocrisie de la parole experte blanche alors qu’ils la critiquent en même temps. Ils ne fréquentent tellement pas les racisés qu’ils ont besoin que des militants activistes coincés leur expliquent ce qu’ils sont. Ils se donnent le beau rôle et se pensent généreux, alors qu’ils ne font que renvoyer les gens à leur origine. Ils veulent pénaliser le harcèlement de rue des blancs, mais, quand il s’agit de maghrébins, proposent d’élargir les trottoirs. Mais qu’est-ce que ça veut dire ça ? Que c’est dans leurs gênes ? Que c’est culturel ? Ça n’a pas de sens ! Un harceleur, en Algérie, se ferait défoncer par la police.

Le dialogue est-il tout de même possible ?

Ils disent qu’il faut laisser parler les racisés, mais si ces derniers ne tiennent pas le discours qu’ils attendent, ils les accusent de trahir leur communauté. Ces positions font que certains me traitent aujourd’hui de collabeurette, de harkyette, d’arabe de service ou de négresse de maison, sous prétexte que je ne porte pas le discours qu’on attend de la part de « gens comme moi ».

Voilà qui rebat les cartes et perturbe la conception classique de la droite et de la gauche… 

Il faut sortir de l’imposture politique et nommer les choses : les indigénistes et les islamistes sont des conservateurs d’extrême-droite. Leurs soutiens gauchistes sont des réactionnaires racialistes. Et moi, je suis de gauche, et j’ai une lecture sociale des choses, pas ethnique.

À vous lire, d’ailleurs, on comprend que vous considérez la lutte des classes bien plus d’actualité que la lutte des races…   

Le mépris de classe me dévaste. C’est mon point faible, ma kryptonite, parce que j’ai parfois un manque de confiance en moi lié à mes origines modestes. Quand Elisabeth Badinter a dit à la télé que mon bouquin était d’une grande rigueur intellectuelle, ça m’a fait du bien. Je crois que mon livre serait d’autant plus valable si c’était une Marie-Charlotte qui l’avait écrit, mais je ne suis pas dupe. Mon discours a de la valeur parce que je suis maghrébine. C’est gênant, mais c’est inévitable. 

Outre le détournement des idées féministes, vous abordez dans votre livre le dévoiement du concept même de racisme par addition de celui d’islamophobie.

Il y a une idée que j’aime bien citer, c’est la loi du sociologue et homme politique américain Daniel Moynihan, qui dit que plus il y a de plaintes pour racisme dans un pays, meilleure est la situation. Car si je vais porter plainte pour racisme, c’est que j’ai conscience d’avoir subi un préjudice, et que je pense que l’État va le réparer. On ne va pas porter plainte pour racisme dans un état raciste… Donc, comme ils ne peuvent plus vraiment fonder leurs théories sur le racisme, les leaders musulmans les plus orthodoxes ont inventé l’islamophobie. D’une part pour faire taire les gens, d’autre part pour coaliser les musulmans et créer une communauté qui n’existait pas. Structurellement, il n’y a pas un pape chez les musulmans, ce qui permet à chacun d’entre eux d’emprunter des chemins de vie différents… 

Je suis de gauche, et j’ai une lecture sociale des choses. Pas ethnique. 

Et vous, quel a été votre chemin de vie ?

Je suis de Montbéliard. Fille unique… avec sept frères !  Mon père était un immigré classique, c’est-à-dire venu chercher du boulot. Quand mon père a vu qu’il y avait autant d’aides sociales en France, il a fait venir toute la famille, mais son intention était de repartir après avoir économisé de l’argent. Au début, il vivait dans une maisonnette installée dans une sorte de bidonville avec les toilettes au fond du jardin. Puis il y a eu le HLM, un luxe pour l’époque. J’ai d’abord vécu à Etupes. Quatre grandes tours. Que des immigrés. Puis on est arrivés à Montbéliard où mon père était intérimaire. On vivait dans une Zup, La Petite Hollande, qui avait tous les défauts urbanistiques de l’époque. 

Un souvenir amer ?

Je ne suis pas comme certaines personnes de mon âge, bercées par la nostalgie du quartier embaumant le thé ou la coriandre comme en Algérie. Ils sont dans la reconstruction. La vérité c’est que les pères arabes travaillaient dur, qu’ils n’étaient pas particulièrement sympas avec leurs enfants, assez violents même. Et puis, il y avait cette pauvreté, surtout dans ma famille, parce que mon père n’avait pas la paie sûre qui tombait. Une année, il nous a amenés en Algérie, a piqué nos papiers français, nous a laissés à la rue et s’est acheté une deuxième femme. Ma mère a été d’une grande intelligence en disant au consulat qu’elle avait perdu ses papiers. Sinon, l’autorité parentale appartenant au père, on serait restés coincés là-bas. On est revenu par un train de nuit, il n’y avait plus de place. J’avais 13 ans. Très vite, j’ai compris que le système patriarcal n’était pas très égalitaire. Mon père était allé trois fois à La Mecque, donc c’était un saint homme, mais il n’a jamais payé sa pension alimentaire. On allait aux Restos du cœur, on s’habillait au Secours catholique. On était des plus pauvres parmi les pauvres. Aujourd’hui, je ne suis que prof, mais je suis le produit de la vraie méritocratie.

Vous êtes professeur d’histoire en 6e et 3e, et donc au contact d’enfants en plein éveil aux idées. Comment réagissent-ils aux problématiques liées à la religion, à la République… ?

On a dans les classes des gamins soumis à des injonctions contradictoires : il y a ce que dit l’école, ce que dit le quartier, ce que disent les parents, les copains etc. Il faut les aider à faire un tri. Ils entendent par exemple que la musique, c’est haram (interdit, ndlr). Ils en écoutent, mais se considèrent comme de mauvais musulmans. Et les pères sont fiers d’eux en plus ! Je vois des enfants passer de 16 de moyenne en 6e à 8 en 3e. Pourquoi ? La pression des pairs, les autres gamins qui se moquent d’eux s’ils sont bons à l’école, et les parents qui placent mal le curseur de la fierté : plus fier du jeune qui fait ses cinq prières par jours que de celui qui ramène 18 en maths. En 6e, on arrive à parler de la République et à convaincre les élèves. Ils m’écoutent d’autant plus que je m’appelle Fatiha et que je leur ressemble.

N’est-il pas regrettable que les élèves n’écoutent que les profs qui leur ressemblent ?

C’est vrai. Et j’essaie de les sortir de cela. J’ai fait venir dans mon collège Latifa Ibn Ziaten. Elle a tenu aux élèves un discours que les politiques ne leurs tiennent plus : « Je suis française, marocaine et musulmane. J’aime la France, la laïcité et le Maroc ». Je leur ai fait toucher du doigt le fait qu’ils avaient ressenti de l’empathie parce qu’elle leur ressemble. Puis, deux semaines plus tard, j’ai invité Rachel Roizès, présidente de la MEJD (Mémoire des enfants juifs déportés). Pour la plupart, c’était la première juive qu’ils croisaient. Je me souviens d’un élève qui était très crispé, et qui ne s’est décrispé, non pas quand elle a raconté que son père avait été déporté à Auschwitz sur dénonciation de la concierge mais quand il l’a entendu dire « maman » et « papa ». L’empathie, on le voit bien là, est au cœur du sujet.  Il faut à la fois encourager l’empathie, et l’exigence.

Vous insistez beaucoup, dans votre livre, sur cette notion d’exigence… 

On a trop tenu au peuple le discours des droits, et pas assez celui des devoirs. Je dis souvent à mes élèves qu’être citoyen, ce n’est pas revendiquer des droits tout le temps mais s’obliger à être plus fort que ses pulsions, meilleur que ses instincts. Et qu’il ne faut jamais quitter le registre politique. Sans ça, qu’est ce qui m’empêche de donner des tartes à tout le monde ? D’appliquer la loi du talion ? D’être favorable à la peine de mort ? L’État a été trop laïc avec lui-même et pas assez avec les religions. Il a cessé d’enseigner le patriotisme et le sens du devoir. Il se contente de dire qu’il faut voter et respecter la loi. Ce n’est pas suffisant. Ce n’est pas avec ça qu’on crée de la transcendance.

Plus encore que le patriotisme, vous exaltez le compatriotisme. Quelle est la nuance ?

J’ai eu cette idée en lisant une interview croisée entre Pascal Bruckner et Patrick Weil, dans laquelle ce dernier disait que le plus important était de créer des liens entre compatriotes. J’ai trouvé l’idée très belle, et je me suis dit qu’il fallait faire exactement cela : privilégier le compatriotisme, considérer ses concitoyens comme des frères et des sœurs en nation, à l’égard desquels on a des droits, mais surtout des devoirs. Mais, encore une fois, on ne tient pas suffisamment ce discours aux enfants. Si on ne propose aucune transcendance, si on ne crée plus cette envie d’être meilleur que soi, pour certains, la seule logique qui pousse à être meilleur, à faire un effort sur soi-même (un des sens du djihad, d’ailleurs), c’est la religion.

Vous attribuez donc la radicalisation islamique aux vides laissés par la République ?

Pas uniquement, mais en partie. Et paradoxalement, je l’attribue tout autant à la réussite de la République. Dans le quartier de mon enfance, les gens ont gagné en pouvoir d’achat parce qu’ils ont eu du boulot, grâce à la France. Et le premier cadeau qu’ils ont offert à leurs parents, c’est un pèlerinage à La Mecque, pas une thalassothérapie ! Donc toutes les mères arabes qui avaient enlevé leur fichu sont revenues avec le vrai foulard islamique. Je ne les reconnais plus. Elles ont même honte des beaux tatouages kabyles. Même chose à l’école. Les enfants sont de plus en plus éduqués, ont des capacités intellectuelles de plus en plus grandes, et davantage d’exigence du point de vue religieux. Ils ne se contentent plus du côté culturel. Ils veulent savoir. Donc, ils lisent le Coran, les hadiths, ils vont à la mosquée, suivent des conférences. Chez moi, à l’époque, on était musulman sans jamais avoir ouvert un Coran de sa vie !

 

Vous êtes pourtant une musulmane vous-même…

Sur le principe, ma foi ne regarde personne. Mais c’est une bonne question à se poser aujourd’hui que Yacine Bellatar dit qu’il n’y a pas de musulmans modérés, ou que le CCIF essaie de coaliser les musulmans autour de la pratique la plus orthodoxe. Et quand je dis orthodoxe, c’est un élément de langage cool pour ne pas dire radical : c’est ne pas serrer la main aux femmes, ce sont des parents d’élèves qui refusent de regarder les profs femmes dans les yeux, etc. Je suis profondément croyante. Intellectuellement parlant, j’ai même du mal à comprendre l’athéisme. Et je suis de culture musulmane. J’ai grandi dedans, et j’ai vu, enfant, ce qu’il y avait de beau dans cette religion : l’accueil, la générosité et la façon de faire des croyants. Mais il faut accepter qu’il y existe plusieurs degrés de piété. C’est le cas dans toutes les religions, pourquoi pas dans l’islam ? Je refuse d’établir une hiérarchie parce que sinon, le meilleur musulman sera toujours le plus rigoriste, le plus radical, et au bout de compte, ce sera le djihadiste puisqu’il tue au nom de l’islam ! Moi je suis laïque, donc je ne parle jamais de ma foi. Ou alors seulement pour répondre à ceux qui m’accusent de ne détester que l’islam. Ce qui est faux. Tous les systèmes monothéistes s’entendant parfaitement pour faire chier les femmes.

Qu’arrivera-t-il si cette pratique orthodoxe, que vous analysez, venait à se généraliser ?     

Plus personne ne se rencontrera. Je parlais il y a peu avec une femme qui travaille dans une école de formation pour infirmières. Elle m’expliquait que grâce au CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France), les élèves avaient obtenu le droit de porter le foulard. Ces filles, qui refusent par ailleurs d’assister aux cours sur la sexualité au nom de leur religion, ne veulent pas non plus faire la toilette des hommes. On se dirige donc vers une société d’apartheid, où les gens vont vivre les uns à côté des autres sans jamais se croiser. C’est déjà ce qui se passe en Angleterre dans les hôpitaux, et dans un supermarchés Aldi, qui autorise une caissière à ne pas encaisser l’alcool ou le porc. C’est de la ségrégation inversée, et ça pourrait devenir de la sécession.

Existe-t-il un moyen de l’éviter ? 

Le rôle de l’école est essentiel. C’est pour cela que, lorsque j’étais face au ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer, en février sur France 2, je lui ai demandé s’il trouvait normal qu’il soit plus facile en France d’ouvrir une école qu’un kébab. Il y a beaucoup d’écoles confessionnelles musulmanes qui ouvrent à Toulouse comme partout en France. Et les juifs ne sont plus dans les écoles publiques. Quant aux catholiques, ils ont aussi leurs écoles. Mais alors, dans ce cas, quand est-ce qu’on se mélange ? 

Le Grand détournement, les éditions du Cerf, 18€

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