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RENCONTRE

L’Eurékafé : sciences sur le zinc

PAR Julie GUÉRINEAU | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 6 min

À l’heure où un Français sur dix est convaincu que la Terre est plate, deux chercheurs toulousains ouvrent ce mois-ci à Toulouse un café dédié aux sciences. À la carte de leur Eurêkafé, ni alcool ni conversations de comptoir, mais des rencontres, des expériences, et du partage de savoir. À quelques jours de l’ouverture, Boudu a discuté vulgarisation, fake news, et éducation populaire avec ses deux fondateurs, Arnold Oswald et Samuel Juillot.

Comment est née l’idée d’un « anti-café » dédié à la science ?
Arnold Oswald : On cherchait un moyen de parler de sciences. Nous avons tous les deux vécu à Montréal, où les anti-cafés sont courants. J’y retrouvais régulièrement des amis pour discuter de sujets qui nous passionnaient. Comme le revenu dépend du temps passé dans le café, on a tout intérêt à organiser des rencontres, créer une communauté, pour que les gens restent et reviennent. Le modèle nous a paru intéressant. Alors on s’est lancés.

 

Pourquoi est-ce si important de parler de sciences aujourd’hui ?
A.O. : En ce moment, les avancées technologiques, scientifiques, et techniques majeures sont nombreuses et très rapides. Elles nous concernent tous et vont avoir un impact considérable sur l’Humanité. En parallèle, la société met plus de temps à comprendre et absorber ces avancées, à trier ce qui est important et ce qui l’est moins. Et l’écart entre les deux se creuse. Pourtant, dans un contexte de crise environnementale, de questionnements éthiques et génétiques, nous arrivons au moment où il faut prendre des décisions. On a des clous, et on a le choix : soit faire une très belle porte avec, soit se les planter dans la main. La société doit s’emparer de ces débats.
Samuel Juillot : On aimerait que tout le monde soit armé pour réfléchir à ces problématiques. On n’est pas là pour donner notre avis, mais pour donner des outils de réflexion en organisant des rencontres avec des scientifiques, en faisant des expériences, etc.

 

Est-ce d’autant plus important à une époque où un Français sur dix est convaincu que la Terre est plate ?
A.O. : Oui, nous travaillons beaucoup sur les fake news, et nous sommes de fervents militants de l’esprit critique et de la vérification des sources. Nous avons envie de re-sensibiliser le public au doute sain. Surtout à une époque où les jeunes générations sont plus sensibles aux théories du complot. Avec la profusion d’informations, comment sourcer, comment faire le tri, comment savoir à qui faire confiance ? L’idée, c’est de donner une boîte à outils. Dire où en est la recherche sur tel ou tel sujet, et laisser chacun libre de se faire une opinion. Parce que contrairement aux fake news, le principe de la méthode scientifique, c’est qu’on n’est jamais sûr de rien. On se repose sans cesse des questions. On dit juste qu’à un instant t on est suffisamment sûrs que ce qu’on dit n’est pas faux. La science, ce n’est pas prouver qu’on a raison, mais prouver qu’on n’a pas tort.

 

Les fake news font donc aussi des ravages dans les sciences ?
S.J. : Oui, mais les médias y sont beaucoup moins attentifs que lorsqu’il s’agit de politique ou de sujets de société. Il y a par exemple des chercheurs habitués des plateaux télé, mais peu appréciés dans la communauté scientifique. Parce qu’ils sont scientifiques, tout ce qu’ils disent est pris pour acquis. Ils racontent de belles histoires, expliquent des notions complexes de manière très simple, mais sont connus pour faire des raccourcis,  et ils font du mal à la science. Comme les frères Bogdanov, mais eux, ça se voit un peu plus…

 

Est-ce un phénomène nouveau ?
A.O. : Ça a toujours existé dans les sciences, mais les réseaux sociaux donnent plus de résonance aux théories fumeuses. Aujourd’hui, il y a aussi les problématiques posées par la vague bien-être. La crise environnementale suscite un désir de retour à la nature, de respect et d’harmonie avec la planète. C’est positif par certains aspects, mais ça génère aussi une somme d’informations qui poussent sur un terreau émotionnel fertile, et qui vont à l’encontre de notions scientifiques vérifiées bien plus complexes.
S.J. : Il y a aussi des séries de science-fiction très à la mode qui produisent un imaginaire que les fans pensent véridique. Et qui les pousse à croire dur comme fer en des pseudo-sciences.
A.O. : Le problème, c’est qu’une fois qu’on est accroché à une idée, c’est très difficile pour le cerveau de changer d’avis. Et puis ça fait partie de la construction de l’identité de certaines personnes. Si leurs idées sont fausses, qui sont-ils finalement ?

 

À force de vulgariser, n’y a-t-il pas un risque de simplifier à outrance le discours scientifique et de le biaiser ?
A.O. : On peut tout à fait vulgariser sans rendre le discours simpliste. D’ailleurs, certaines chaînes YouTube de vulgarisation scientifique qui ont des millions de vues proposent des vidéos de 30 minutes sur la relativité générale, ce qui n’est pas forcément le sujet le plus fun ou le plus accessible.  Ça fonctionne très bien, c’est exact scientifiquement, et ça reste de la vulgarisation.

Comment envisagez-vous de vulgariser les sciences ?
S.J. : À l’Eurêkafé, on pourra atteindre un niveau de technicité assez poussé pour ceux qui le souhaitent. Mais il faut que tous les profils y trouvent leur compte, de la raison pour laquelle l’herbe est verte à ce qu’est un trou noir.
A.O. : L’idée n’est pas d’être exhaustifs, ni d’être la seule source d’information scientifique. Bien au contraire. Nous voulons être une sorte de hub. Comme c’est un café, certains seront certainement moins intimidés d’entrer chez nous que dans un musée. On espère pouvoir éveiller leur curiosité et leur donner envie d’aller vers les musées et les associations toulousaines qui font des choses passionnantes pour compléter leur savoir. Et leur montrer que c’est pour tout le monde.

 

Pourquoi les Français ont-ils cette image si intimidante et élitiste des sciences ?
S.J. : Peu de gens ont accès aux chercheurs. Ils sont dans des laboratoires sécurisés dans lesquels on ne rentre pas comme ça. Alors ça paraît éloigné, inaccessible.
A.O. : Après l’élection de Trump, un article de The Atlantic expliquait ce résultat par un rejet de l’élite, de l’establishment, de quelque chose de froid et rigide dont faisait partie la science. Son auteur avait la conviction qu’il fallait trouver un moyen de recréer du lien local et humain autour de la science, et qu’il ne fallait plus que l’information scientifique se résume à des articles dans un journal inaccessible au grand public. Il faut un échelon un intermédiaire, des lieux où on l’on peut se retrouver pour discuter de science. Et ça nous conforte dans notre idée de café scientifique.

 

Et l’école dans tout ça ?
A.O. : On n’a pas tous vécu l’école de la même manière, mais pour beaucoup, le peu de science que l’on y a fait ne nous a pas forcément donné envie de poursuivre dans cette voie. Dès l’école, on sépare les sciences des matières littéraires. Et dès lors, les « littéraires » se sentent mis à l’écart et estiment que les sciences ne sont pas faites pour eux. D’ailleurs, quand on cherchait le nom du café, on se disait qu’on ne pouvait pas mettre le mot sciences dedans. Parce qu’on ne voulait pas que quelqu’un qui a fait un bac L se dise « ah, ce n’est pas pour moi ».
S.J. : Alors que ce n’est pas parce qu’on a eu un bac littéraire et qu’on n’aimait pas les maths à l’école qu’on n’aime pas la science. Ça n’a rien à voir. On voudrait remettre ce présupposé en question. Est-ce que vraiment vous n’aimez pas les sciences, ou est-ce que c’est juste le format scolaire que vous n’avez pas aimé ? On aimerait transformer un peu l’image de la science parce qu’au final, les scientifiques, ce sont des simplement des gens qui se posent des questions et qui essaient de comprendre le monde.

 

L’éducation populaire est une notion qui a l’air de vous tenir à cœur ?
S.J. : On a tous les deux été scouts, donc véhiculer des messages pédagogiques à travers des activités, des expériences, c’est une notion qui nous parle.
A.O. : L’idée n’est pas de convaincre tout le monde de faire de la science. Mais dans une société idéale, un menuisier ou un fleuriste aurait entendu parler de la thermodynamique, ça ferait partie de sa façon de voir le monde. Dire qu’on ne connaît pas Shakespeare, ça interloque tout le monde. Dire qu’on ne connaît pas Newton, ça ne choque personne. Alors que c’est aussi essentiel pour comprendre le monde qui nous entoure.

Vous évoquiez l’esprit critique et la curiosité. En manque-t-on aujourd’hui ?
S.J. : Quand on est enfant, on pose beaucoup de questions. Puis on en perd l’habitude, parce qu’on se retrouve à un moment face à quelqu’un qui ne peut pas ou ne veut pas nous apporter de réponse, ou parce qu’on ne trouve pas par soi-même. Alors on se lasse, et on arrête de poser des questions et de s’interroger. L’idée que l’on porte, c’est de reprendre l’habitude de se questionner.
A.O. : Disons qu’on a oublié que ça pouvait être gratifiant de chercher à comprendre le monde qui nous entoure, et de trouver des réponses. Même si ce n’est pas notre profession ou notre passion. C’est ce que faisait C’est pas Sorcier, et même les adultes se sentaient concernés.

 

Vous vous inscrivez dans cet héritage de C’est pas sorcier et la tendance actuelle à la vulgarisation scientifique…
A.O. : Oui, nous avons grandi avec C’est pas sorcier, ou Cosmos, de l’Américain Carl Sagan. Aujourd’hui, il y a une deuxième vague, avec Marion Montaigne, devenue une référence en bande-dessinée, et des intitiavives comme Ma thèse en 180 secondes, ou Pint of science. Et depuis 4-5 ans, de nombreuses chaînes YouTube scientifiques séduisent des millions d’abonnés. Nous nous inscrivons dans ce microcosme, avec une proposition différente. Et plusieurs études montrent que les Français sont très demandeurs en matière de sciences, qu’ils considèrent de plus en plus comme faisant partie de la culture à part entière.

 

Avez-vous des sujets de prédilection qui seront mis en avant à l’Eurêkafé ?
A.O. : Nous sommes passionnés d’espace et de biologie. La conquête spatiale est un excellent tremplin pour parler de la recherche fondamentale, de la coopération internationale. Et en biologie, nous nous apprêtons à affronter une quantité gigantesque d’enjeux éthiques.
S.J. : La place des femmes dans la science est un sujet qui nous tient aussi très à cœur. Elles sont à l’origine de grandes découvertes. Mais ce sont des hommes qui y sont associés, et elles sont méconnues. À notre niveau, en invitant des femmes scientifiques par exemple, nous pouvons montrer aux filles qu’elles ont autant de chances que les hommes de réussir.

 

Dans les médias, on souligne l’incongruité d’un café toulousain sans alcool…
S.J. : Oui… C’est un mélange de conviction personnelle et du fait que ça ne fait pas sens avec notre projet. Nous sommes bien conscients des bénéfices de l’alcool d’un point de vue social, mais il est très nocif d’un point de vue biologique. Vouloir porter un projet qui aurait un impact durable et positif sur la société en proposant des produits nocifs, est-ce vraiment adapté ? Si ça dissuade certaines personnes de venir sur certaines tranches horaires, nous verrons. Mais ce serait dommage d’en arriver là.

Ouverture le 9 avril, au 24 rue Gambetta

SAMUEL
1999 : Lance sa 1ère fusée chimique (vinaigre et bicarbonate de sodium)
2000 : Code son 1er site
2009 : Débute en tant que magicien et fait ses premiers pas dans le monde de la recherche au jardin botanique de Montréal
2015 : Devient directeur scientifique de Glowee, pour éclairer les villes du futur grâce à la bioluminescence

ARNOLD 

1996 : Rencontre Samuel Juillot à la maternelle de Cornebarrieu
2008 : Fait son 1er tour de piste seul dans un avion
2012 : Entre à l’école des Arts & Métiers
2016 : Dernier match de hockey avant de quitter Montréal
2017 : Lauréat français à la finale internationale du concours de communication scientifique FameLab

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.