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REPORTAGE

À Montbrun-Bocage, soixante-huitard jusqu’au bout

PAR Julie GUÉRINEAU | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 7 min

Dans la foulée de mai 68, des dizaines de soixante-huitards en quête d’un autre mode de vie ont posé leurs valises là où Haute-Garonne et Ariège se confondent. Certains ont déchanté face à la réalité de la ruralité. D’autres, comme Jean-François Boniface, sont restés. Boudu l’a rencontré chez lui, à Montbrun-Bocage, quelque part entre sa maison, son atelier de menuiserie, son potager et son four à pain.

Pour arriver chez Jean-François Boniface, dans les collines où Haute-Garonne et Ariège s’entremêlent, rien de plus simple. « C’est au bout du chemin. Et aux embranchements, dans le doute, c’est comme en politique, toujours à gauche. » Tout au bout du chemin donc, au sommet d’une colline, le bitume s’échoue dans la cour d’un ancien hameau. Beauregard. À gauche, un long corps de ferme restauré. À droite, un parc planté de chênes centenaires, un fournil et un atelier.  Jean-François Boniface, grand gaillard dégarni, nous fait faire le tour du propriétaire. Un terme qui l’amuse et l’embarrasse à la fois… En bon soixante-huitard, la propriété ne faisait pas forcément partie de ses plans lorsqu’en 1973, à 18 ans, il fuit l’Oise pour échapper, au choix, à une famille conservatrice, à la prison pour avoir refusé de faire son service militaire, ou au conformisme de la vie banlieusarde. Quarante-cinq ans et quelques péripéties plus tard, le voilà donc qui dresse rapidement l’inventaire de sa propriété, achetée, comme le reste, par hasard ou par la force des choses. Dans le fournil réchauffé par la fournaise, trois jeunes wwoofers – travailleurs bénévoles dans des fermes bio –  s’activent au four et au pétrin sous le regard attentif mais bienveillant du maître des lieux. Derrière la petite boulangerie, un atelier de menuiserie monté dans les années 90 pour gagner quelques sous, et qu’il partage avec deux amis. Dans un coin, un mantra tracé à la main, « agir local, penser global », et des planches destinées à un dressing « pour un ami qui s’embourgeoise ». « Ça n’a jamais beaucoup payé. Ma femme, directrice d’école, apporte le revenu. Moi, je fabrique tout ce qu’on peut ne pas acheter. »

Je fais aujourd’hui beaucoup de choses que je rejetais autrefois parce que c’était ce qu’on attendait de nous.

Un peu plus bas, un jardin d’hiver fait de fenêtres de récup’, une serre, et un potager flanqué de deux rangs de vigne et quelques arbres fruitiers. Juste assez pour vivre en autonomie sans produire en excès. À flanc de colline s’étendent encore 8 000 m2 de terrains travaillés en communauté pour un maraîcher. L’ensemble est ouvert à tous, « pourvu que le projet corresponde à la philosophie des lieux ». Installée dans une yourte, Kim s’essaie au maraîchage. Comme Lolita et Valentin, wwoofers récidivistes, venus donner un coup de pouce à Jean-François avant de se lancer. Ce lieu de vie collectif, de production, de formation, de rencontres, c’est l’aboutissement de 45 ans de réflexion et d’expériences plus ou moins fructueuses pour penser un monde nouveau.
« J’avais 13 ans en 68, mais je me suis toujours senti soixante-huitard. Être soixante-huitard, c’est ne pas accepter les choses telles qu’elles sont sans les remettre en question. C’est repenser notre rapport aux femmes, à l’éducation, à la sexualité, au travail, à la nature… »

Prolos vs. pseudo-intellos
En 1973, à 18 ans, en rébellion contre une famille très conservatrice et amoureux d’une femme mariée à un homme qui est lui-même en couple avec une autre, le jeune Jean-François prend son sac, son scooter, et part s’installer avec tout ce petit monde en Ariège. « Je suis plutôt parti par idéalisme écologiste que par idéologie politique », précise-t-il. Rapidement, il trouve du travail et part tous les matins à 5h installer des poteaux pour relier les fermes les plus reculées au téléphone. Mais très vite, les premières tensions apparaissent au sein du foyer recomposé. « J’étais un prolo dans l’âme, j’aimais travailler. Les autres étaient des pseudo-intellos qui gagnaient de l’argent sans trop de mal en tant qu’éducateurs et qui n’avaient pas d’obligation de résultat. Ils étaient dans la tchatche, j’étais dans le concret, à bosser dans le froid au marteau-piqueur pour trois sous. Entre nous, il y avait déjà une forme de lutte des classes. On a fini par s’engueuler. » L’aventure communautaire tourne court. « J’ai vu d’innombrables communautés se dissoudre parce que le rapport dominant-dominé réapparaissait systématiquement. On a beau essayer, difficile de trouver un autre fonctionnement. »
L’amour aussi a fait long feu. Jean-François rencontre une autre femme, a des enfants, et s’installe à deux pas, à Montbrun-Bocage. Il vit tour à tour dans une maison prêtée par des amis, un bus anglais à impériale, une grange squattée dans un hameau de hippies… Régulièrement, les premiers néo-ruraux – à ne pas confondre avec « les fanatiques d’énergies, de pierres et de thérapies en tout genre arrivés à Montbrun dans les années 80 » – se retrouvent pour refaire le monde. « C’était une époque stimulante et amusante. On ne s’inquiétait pas. Les gens vivaient à moitié à poil. Les enfants grandissaient tous ensemble. Ça me gêne un peu de dire que c’était mieux avant, mais en même temps, c’est un peu vrai… »

Collés sur le comptoir de la cuisine, des feuillets de l’ Huma et dans les toilettes, une citation de Chomsky.

Ça me gêne un peu de dire que c’était mieux avant, mais en même temps, c’est un peu vrai… 

Ruraux vs. néoruraux
Pourtant, la cohabitation avec les locaux n’est pas simple. Au début des années 70, les jeunes désertent les campagnes pour chercher du travail en ville. Et les seuls hommes qui restent sont bien souvent célibataires. « On ne voyait pas à quel point on était différents. Aujourd’hui, je me rends compte qu’on était un peu olé-olé… On était sapés n’importe comment, on avait des mœurs très différentes, et surtout de très jolies filles. Forcément, ça a suscité l’incompréhension et la jalousie… »
Surtout que les néo-ruraux ne cherchent pas vraiment à se mêler à la population locale. « On restait beaucoup entre nous. Mais il arrive toujours un moment où on a besoin des autres, ne serait-ce que pour obtenir un permis de construire. » Alors les nouveaux venus mettent de l’eau dans leur vin bio et créent la Maison de Montbrun, relancent un marché dédié aux producteurs locaux – « devenu depuis un marché de babas pour les bobos en quête de folklore » – montent des foires saisonnières et une buvette dont les bénéfices sont réinvestis dans une programmation culturelle gratuite. « Ça a permis de calmer le jeu. Le marché a eu beaucoup de succès. Et on s’est faits accepter parce qu’on a contribué à faire connaître le village. »
Sur le plan professionnel, Jean-François monte dès 1980 les Ateliers d’Emergence, un projet de ramassage, de tri et de recyclage des déchets qui convainc les politiques du coin. Ils fonctionnent jusqu’en 1995, quand des industriels récupèrent le marché. Retour à la case départ pour Jean-François qui, entre temps, a été contraint d’acheter sa maison pour pouvoir y rester. Celui qui se définit « plus comme un bâtisseur que comme un fêtard » se remet à l’ouvrage, suit une formation de menuiserie, gagne quelques sous en vendant sa production de pain, et se met en couple avec celle qui deviendra la mère de trois de ses six enfants puis sa femme, 23 ans plus tard.

Après 28 ans passés à Beauregard, Jean-François pense à la transmission de ses outils de travail et de son savoir-faire.

Révolution vs. concessions
À 63 ans, Jean-François est marié pour des commodités administratives, propriétaire et épaulé par de jeunes wwoofers qui lui donnent du « patron » pour le titiller. « Patron de bénévoles, ça, ça plairait au Medef ! Je fais aujourd’hui beaucoup de choses que je rejetais autrefois parce que c’était ce qu’on attendait de nous. Et finalement, en essayant de faire différemment, on se rend compte que c’est parfois plus simple en restant classique, comme le couple ou la propriété. Être propriétaire, c’est le seul moyen de mener ses projets comme on l’entend. Mais il fallait que je le découvre par moi-même, que j’en fasse le choix en conscience. »
Assis devant un thé à une table de ferme taillée pour les grands repas, dans un séjour accueillant, empli de livres et de meubles éclectiques, les riffs de Zappa en fond sonore, Jean-François s’interroge sur le devenir de son « petit paradis ». « J’ai mis des années à créer ce projet, à mettre en place des outils de travail. Je lui ai donné une valeur, et c’est important de savoir que ça va perdurer dans le temps. » Et comme en toute chose, Jean-François n’a pas prévu de suivre les chemins tracés par la société. Pour régler la question de la transmission, pas question de donner priorité aux enfants. « S’ils veulent se greffer au projet, ils devront le faire comme les autres. » Alors qui pour reprendre Beauregard ? « Qui le voudra bien et aura une idée intéressante à proposer. »
Derrière lui, dans la cuisine ouverte au comptoir tapissé de feuillets de L’Humanité, Agathe, Lolita et Valentin préparent les pizzas pour le déjeuner.
« Il faut surtout que j’accepte que ce soit fait différemment par ceux qui prendront la suite, et que j’apprenne à le vivre sans jalousie et sans aigreur. »
En préparation du passage de relais, Jean-François réaménage depuis quelques mois la menuiserie en logement pour y couler ses vieux jours et laisser sa maison aux futurs maîtres des lieux. 

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.