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DÉBAT

Que reste-t-il de mai 68 ?

PAR Jean COUDERC et Sébastien VAISSIERE | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 10 min

C’est bien connu, les soixante-huitards n’ont pas leur pareil pour vanter les mérites de leur révolution. Sauf que 50 ans plus tard, on est en droit de se demander ce qu’il reste de cette époque, en particulier pour les nouvelles générations. Boudu a réuni trois d’entre eux pour parler de l’héritage de 68.
Le tout sous l’oeil attentif de l’historien Rémy Pech, ancien président de l’Université de Toulouse – le Mirail.

 

Mais au fait, Mai 68, c’était quoi ?
Dorian : Une date incontournable qui résonne à plusieurs degrés. Politiquement, c’est avant tout une révolution manquée qui a échoué par trahison des directions des mouvements.
Célian : Mai 68, c’est une révolution qui a transformé la société, même si elle aurait pu davantage apporter.
Romain : J’en ai la vision de l’utopie libertaire, le désir profond de liberté et d’émancipation parce que les valeurs de la société conservatrice avaient fait leur temps.
Rémy : Cela a été un tremblement d’idées comme un tremblement de terre. Les idées ont fusé de partout et les revendications étaient souvent contradictoires.

 

Mai 68, quel apport ?
R : Pas grand-chose au final. Cela a été une sorte de putsch générationnel. Mais ce mouvement a déconstruit toutes les structures traditionnelles de la société (famille, patrie…) sans les remplacer par de nouvelles valeurs. Donc cela a abouti au triomphe de l’individu roi qui s’est retrouvé sans repères. Et cela a conduit à des excès, notamment en matière économique et sociale, et à un consumérisme fou.
D : Mai 68, c’est l’expression de la conscience de classe des travailleurs. On parle souvent de révolution des mœurs en 68. Mais elle est tout autant prolétarienne. Parmi les travailleurs en lutte aujourd’hui, personne ne passe à côté de mai 68. Dans les cortèges, sur les banderoles de la France Insoumise, on peut lire « mai 68-mai 2018, une seule solution : la révolution ».
R.P. : Je ne suis pas d’accord pour dire que cela a accouché d’une souris. Dans le milieu universitaire, et ce même si tout n’est pas réglé, on a avancé sur la question de la sélection et de l’autonomie. Du côté du mouvement ouvrier, on ne peut pas parler d’un échec total car les syndicats ont été admis dans les entreprises, le Smic a augmenté… Certes la révolution globale de l’État ne s’est pas faite. Mais comme toujours, dans les luttes, il y a des acquis.

 

Les limites de mai 68
R : L’affranchissement de l’autorité, en particulier à l’école, a conduit à saper l’autorité du professeur. C’est également à partir de 68 qu’a commencé le nivellement par le bas. À l’université, c’est pareil. Les facs sont encore très marxisées, c’est même le dernier bastion de la gauche révolutionnaire. Mais c’est un peu un vase clos car la société n’est pas comme ça. L’université doit être un lieu d’excellence, d’étude et de recherche. Ce n’est pas un lieu où l’on fait sa petite révolution pour se sentir exister.
C : Mai 68 a eu des défauts, certes, mais il ne faut pas non plus vouloir tout jeter ! Sur l’université, je ne suis pas d’accord pour dire que cela doit être un lieu d’excellence. L’excellence, c’est tellement subjectif. Il y en a qui ont eu de la chance, un capital culturel au-dessus des autres.

 


La politique et les étudiants
R :
La politique peut avoir sa place à l’université mais il ne faut pas en abuser. Le mouvement actuel est ultra politisé et les étudiants sortent un peu de leur rôle. Je comprends très bien les oppositions contre la loi ORE. Mais aujourd’hui, on s’en éloigne. Dans les AG, on vote le soutien aux zadistes de Notre-Dame-des-Landes, aux cheminots en grève, pour accueillir des réfugiés dans les amphis. Où est le rapport avec la sélection ? Tous les étudiants n’ont pas envie d’être amalgamés dans ça.
C : Mais s’il n’y a pas d’étudiants, il n’y a pas d’université. C’est normal que l’on ait notre mot à dire !
D : En face l’ennemi est le même : c’est le même Macron qui démantèle le service ferroviaire, qui vient de voter la loi asile et immigration, qui veut sélectionner les étudiants à l’université. Si le mouvement n’est pas politique, je ne vois pas ce qu’il peut être d’autre précisément. Dans 10 ans, tous les étudiants seront des travailleurs. A fortiori au Mirail où la majorité seront des fonctionnaires. Donc l’intérêt des étudiants est évident.

 

Les figures de mai 68
R : Cohn-Bendit et compagnie, tous ces libertaires, révolutionnaires communistes sont devenus des libéraux qui soutiennent aujourd’hui la politique ultra-libérale de l’Europe ou de Macron. C’est assez cocasse. Je pense que les soixante-huitards ont été les idiots utiles du capitalisme. Sur le plan sociétal, culturel, il y a eu des avancées. Mais cela reste avant tout un échec institutionnel et politique pour la gauche.
C : On n’a pas envie de faire les mêmes erreurs ! Cohn-Bendit, on voit ce qu’il est devenu. Je n’ai pas envie de finir comme ça. Je n’ai pas envie que l’on dise que j’ai fait la révolution et que je suis un vieux qui vote à droite, qui tourne le dos à ses idées. Inéluctable ? Je vois bien, dans ma propre famille, que mes grands-parents se rapprochent de la droite. Ils ont été à deux doigts de voter Macron au premier tour ! C’est flippant.
D : Sur 68, j’en veux au Parti communiste et à la CGT qui, dès le début des évènements ont pris position, par le biais du journal l’Humanité, contre les étudiants en leur reprochant de foutre le bordel à La Sorbonne. Puis en ne cessant de marteler que la situation n’était pas révolutionnaire au point, au moment des élections, de faire campagne pour l’ordre et la sécurité. À faire la même campagne que de Gaulle, ce n’est pas étonnant que la gauche ait perdu. 

 

La société a-t-elle changé depuis mai 68 ?
D : Oui, sur des aspects sociétaux. Mais il y a encore du racisme et du sexisme. En mai 68, on ne voyait que des hommes. Et quand on regarde autour de cette table, il n’y a aucune femme. Ça veut dire qu’il y a toujours ce problème de parité. On le voit dans nos AG : on essaie de mettre des règles en place pour que les femmes puissent prendre la parole. Et d’un point de vue économique, on reste dans le capitalisme.
C : On sait très bien, et c’est un fait sociétal, qu’une femme va moins prendre la parole en public. Pourquoi ? Parce que la société est sexiste et qu’il faut la transformer. Et parce que les étudiants ne sont pas imperméables à la société.

Les modes de révolution sont-ils immuables ?
D : Le système économique étant le même, les modalités d’action peuvent raisonnablement être les mêmes. Vu que l’on produit de la même façon en 1968 et en 2018, bloquer une usine aura le même impact. Il me semble que les mêmes causes entraînent les mêmes conséquences.
R : Ce que je vois, c’est que ça fait beaucoup de désordre dans les facs, les transports. Tout le monde a le droit de manifester des revendications. Mais cela me désole de voir qu’une minorité bloque tout un campus, ou se croit autorisée à le faire, privant ainsi la majorité des étudiants d’aller en cours. C’est une forme de « totalitarisme » car on prive la majorité de son droit fondamental, qui est celui d’étudier, au nom d’une cause qui me paraît de plus en plus idéologique. Et ça, ça me dérange.
C : Moi, je ne bloque pas ma fac parce que je trouve ça rigolo. J’ai envie d’étudier, de passer mes examens. Si je bloque la fac, c’est parce qu’il y a un problème dans la société. Est-ce que j’ai envie que cela se reproduise ? Bien sûr que non ! Il faut se rappeler que mai 68, c’était ultra violent. Je n’ai pas envie de me prendre des coups de matraque dans la tronche. Être en face des CRS, ça m’est arrivé une ou deux fois, ce n’est pas marrant. Je ferais tout pour ne pas en passer par là. Mais le problème c’est qu’avec le gouvernement, il n’y a que ça qui marche. Il a commencé à daigner entendre nos revendications quand on a bloqué les facs.

 

Analogies avec 2018 ?
C : Nous nous battons contre la loi ORE mais on cherche la convergence des luttes, comme en 68. Aujourd’hui, les cheminots sont en train de se battre pour garder leurs statuts. On entend souvent qu’ils ont de la chance. Pourquoi ne pas se battre pour avoir le même statut que les cheminots plutôt que leur reprocher de faire toujours grève ? Pourquoi vouloir niveler vers le bas ? Actuellement, on essaie de faire la convergence avec les cheminots parce que ce sont eux qui sont attaqués. Mais c’est important de montrer que ce n’est pas un secteur dans un coin qui ne va pas. Le fait que ça se soit déjà produit donne du souffle, on se sent moins seul. Les autres révolutions donnent du courage.
D : Je ne sais pas s’il faut vraiment mettre l’accent sur la révolution des mœurs. Je ne suis pas sûr que ce soit uniquement pour que Daniel Cohn-Bendit et ses copains entrent dans la chambre des filles à Nanterre que 10 millions de travailleurs se sont mis en grève. Aujourd’hui, ce que l’on combat c’est le démantèlement du service public. Et c’est pour ça qu’il faut converger.
R : J’ai le sentiment que les jeunes avaient une sorte d’idéal. Ils croyaient en l’avenir, avaient envie de vivre autrement. J’ai l’impression que notre génération ne croit plus en grand-chose. On est inquiet pour notre avenir, c’est la grande différence. Sans compter que le climat était plus apaisé qu’aujourd’hui. Ceux qui pensent pouvoir rééditer mai 68 se font de faux espoirs.
R.P. : Ce qui a progressé avec le capitalisme, c’est la précarité et l’émiettement total des situations. La classe ouvrière est moins regroupée qu’autrefois. D’un autre côté, on se rend compte que la lutte des classes existe, que la baisse tendancielle du taux de profit aussi, et que les inégalités se creusent de plus en plus. Il se peut que ça se regroupe à un moment donné. Car le ras-le-bol est là. Marx a dit que les évènements historiques se reproduisent toujours mais pas exactement pareil. La première fois, c’est une tragédie, la deuxième une farce. Mais attention aux débordements qui peuvent entraîner un retour de boomerang. On l’a déjà vu par le passé plusieurs fois. Ça pourrait arriver de nouveau.

 

 

Liberté
R : Le contexte sociétal a changé : en 68, le slogan, était « il est interdit d’interdire ». Aujourd’hui, on assiste au phénomène inverse : un désir de retrouver de la sécurité, des limites, des frontières dans tous les domaines, social, économique, culturel. On interdit absolument tout, dans tous les domaines, de boire, de fumer, de conduire trop vite. Ce serait donc plutôt « il est interdit de ne pas interdire ». Du coup, on ne sait plus vraiment où commence notre liberté. C’est assez déstabilisant. On est passé d’un excès à l’autre. L’erreur de 68 a été de faire croire que les contraintes, que l’autorité, les règles, c’était mal.
C : Je me sens libre. Il y a des règles qui sont, à mon sens, logiques. Ne plus avoir le droit de boire sur la place publique, mettre une limitation de vitesse, en soi, ça entrave la liberté, mais est-ce que cela n’est pas une bonne chose ? C’est aussi une manière de protéger la société.
D : La norme garantit l’intégrité du collectif. Il a besoin d’être balisé, précisément parce qu’il est fragile. Donc il faut garantir sa sécurité. Faire tout ce que l’on veut sans se préoccuper des conséquences, ce n’est pas possible en France, et c’est tant mieux. Je crois que la liberté est mieux garantie en France qu’ailleurs. Mais cela ne veut pas dire qu’elle est acquise, loin s’en faut.

 

 

 

 

 

 

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