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CHRONOLOGIE

Mai 68 à Toulouse : la chronologie

PAR Julie GUÉRINEAU
Temps de lecture 10 min

Avec ses 33 000 étudiants et son industrie très développée, Toulouse est en 1968 la deuxième ville étudiante de France et dotée d’une classe ouvrière importante. Au printemps, elle est presque naturellement l’une des premières villes de province à emboîter le pas à Paris. Affrontements entre étudiants, manifestations fleuves, grèves et occupations, Toulouse a vécu un mai 68 actif, mais remarquable par sa relative non-violence. Déroulé des évènements en quelques grandes dates.

Opposition à la guerre du Vietnam dans le monde entier, aux lois d’urgence en Allemagne, au chômage inéluctable en Italie, choc après l’assassinat de Martin Luther King… Début 1968, un vent de révolte et d’indignation souffle dans le monde.

À Toulouse, pourtant, les manifestations de soutien au Vietnam sont très peu fréquentées. Et à l’exception des ouvriers des très grosses entreprises, rares sont les salariés à être politisés ou syndiqués, même s’ils supportent de moins en moins l’écart de salaires de 37 % entre Paris et la région Midi-Pyrénées.

Côté étudiant, Toulouse est la deuxième ville universitaire de France derrière Paris. En septembre 1967,
33 000 étudiants y ont fait leur rentrée, soit un dixième de la population toulousaine. Les chiffres défiant toutes les prévisions, la Faculté de Lettres, installée rue Lautmann, se trouve à l’étroit en attendant son déménagement au Mirail. Chaque étudiant dispose en moyenne de 40 cm2 contre les 4 m2 recommandés. Pour corser la situation, les facultés de Lettres et de Droit, dont les étudiants s’affrontent régulièrement depuis la guerre d’Algérie, sont contraintes à une promiscuité explosive. Mais en 1968, ce sont surtout la sélection à l’entrée de l’université, mise en œuvre en septembre, et les très rares débouchés professionnels qui s’offrent à eux en Midi-Pyrénées en raison de la très forte centralisation française qui inquiètent le plus les futurs diplômés.

En avril 1968, alors que le mouvement étudiant prend de l’ampleur dans la capitale, Toulouse emboîte le pas à Paris. « Avant de s’appuyer sur des revendications locales, le mouvement toulousain est d’abord un mouvement de solidarité nationale et internationale, notamment envers l’université de Nanterre », précise Christine Fauré, directrice de recherche au CNRS, auteure de nombreux ouvrages sur mai 68, et étudiante en lettres modernes à Toulouse à l’époque.

 

 

23 avril
Premiers remous
Le 11 avril, Rudi Dutschke, dirigeant du syndicat étudiant socialiste allemand SDS est victime d’une tentative d’assassinat à Berlin. Le 23 avril, en signe de soutien, 200 étudiants toulousains rejoignent la Faculté de Lettres. Après avoir écouté le témoignage d’un étudiant allemand, ils décident d’organiser une grande assemblée générale le 25 avril. Le doyen de l’université, Jacques Godechot, les y autorise.


25 avril
Naissance d’un mouvement
Sous la pression du recteur d’académie, Jacques Godechot interdit finalement l’AG. Mais à 17h, 400 étudiants occupent l’amphithéâtre Marsan (200 places) et l’assemblée commence. Par peur d’un affrontement avec les étudiants en droit qui encerclent la salle, le doyen les presse de terminer au plus vite. Mais ils se barricadent. Et sur ordre du recteur et du ministre de l’Éducation, la police les évacue dans le calme. Des bagarres entre étudiants de gauche et de droite éclatent dans les rues adjacentes. Le soir-même, un petit groupe d’activistes de gauche de la fac de Lettres se réunit et acte la création du Mouvement du 25 avril (M25A).


7 mai
Premières violences policières
1500 étudiants et enseignants de la Faculté des Lettres votent la grève illimitée. Ils demandent la libération des étudiants parisiens arrêtés, la fin des interventions policières dans les universités, ou la liberté d’expression étendue aux lycées. Un pétard au soufre lancé par des étudiants de droite à travers la verrière de l’amphithéâtre met fin à l’AG. Les étudiants en lettres vont ensuite au lycée Fermat demander la réintégration d’un élève exclu après des dégradations. Positionnée sur place, la police les charge violemment. Les étudiants ripostent à coups de projectiles ramassés sur un chantier voisin. Des passants sont blessés. Ces violences choquent les Toulousains, qui condamnent la répression policière et soutiennent majoritairement les étudiants.


10 mai
Grève des lycéens
Les élèves du Lycée Fermat et des classes préparatoires aux grandes écoles se mettent à leur tour en grève.


13 mai
Convergence des luttes
Grève de 24h dans l’industrie, l’enseignement, les transports en commun, l’administration, les services municipaux, le bâtiment… À l’appel de toutes les centrales syndicales et des syndicats étudiants, 50 000 personnes défilent dans les rues de Toulouse pour demander, entre autres, l’arrêt de la répression policière, le retrait des forces de police, et l’ouverture d’une discussion sur l’avenir de l’université. En tête de cortège, Louis Bazerque, maire radical-socialiste de Toulouse, Léon Eeckhoutte, président du Conseil général, et plusieurs élus.
Toulouse est la première ville de France, après Paris, où des cortèges dépassent les 50 000 personnes. Le même jour débute l’occupation de la Faculté de Lettres. La
Faculté des Sciences de Rangueil est elle aussi occupée. La Faculté de Médecine et les Beaux-Arts sont en grève.


17 mai
Grève illimitée des cheminots
À minuit, les cheminots entament une grève illimitée. L’immobilisation des trains est totale dans toute la région Midi-Pyrénées.

 

 

18 mai
Occupation de Croix-Baragnon
Trois jours après le début de l’occupation du théâtre de l’Odéon à Paris, des étudiants toulousains occupent le centre culturel de Croix-Baragnon. Leurs revendications : qu’il soit ouvert à tous, que les œuvres des étudiants soient exposées, et que le produit des ventes soit reversé au profit des ouvriers. Le directeur ne fait pas appel à la police et se fait le porte-voix de leurs revendications sur les ondes. La Dépêche du Midi, jusque-là plutôt bienveillante vis-à-vis du mouvement étudiant, dénonce cette occupation, finalement levée le 20 mai. Pendant ce temps, les émetteurs télé de Pechbonnieu et radio de Muret sont gardés par des militaires pour garantir la diffusion des programmes de l’ORTF.


19 mai
Portes ouvertes à la fac
La Faculté de Lettres est occupée 24 heures sur 24. Craignant les attaques des sympathisants de droite, les étudiants organisent un service d’ordre. Des journées portes ouvertes sont organisées pour que tous les Toulousains puissent participer aux débats qui s’y déroulent.


20 mai
Grève générale
Comme chez Sud-Aviation, APC, Bréguet-Aviation, Latécoère, ou Lafarge, la quasi-totalité des grandes entreprises industrielles toulousaines votent – souvent à l’unanimité – la grève illimitée et l’occupation des locaux. En Haute-Garonne, plus de 100 000 travailleurs font grève. Beaucoup de magasins sont fermés et les Toulousains commencent à craindre des pénuries. Les jours suivants, les employés de banque, des douanes, de la Trésorerie, mais aussi des magasins de confection (Monoprix ou les Nouvelles Galeries) se mettent à leur tour en grève.


24 mai
Le Capitole ouvert
3500 étudiants des facultés de lettres et de sciences manifestent pour dénoncer l’interdiction de séjour de Daniel Cohn-Bendit sur le territoire français. Le cortège, rallié par des passants puis des lycéens et des élèves en classes préparatoires aux grandes écoles,rejoint la place du Capitole. Les sapeurs-pompiers refusent de disperser les manifestants. Une délégation qui demande à la municipalité la création d’un fonds d’aide aux grévistes et la reconnaissance de l’Université autonome, est reçue par le maire. Des drapeaux rouge et noir sont accrochés au balcon par les manifestants. Finalement, les portes du Capitole s’ouvrent. La foule entre dans la cour pour entendre un communiqué des employés FO de la mairie, puis ressort dans le calme.


26 mai
Cocktails Molotov
Des cocktails Molotov sont lancés contre les locaux de l’Aget-Unef, rue des Lois, et aux Beaux-Arts.


27 mai
Refus des accords de Grenelle
50 000 personnes défilent entre Jeanne d’Arc et le Capitole pour dénoncer les accords de Grenelle (qui portent principalement sur l’augmentation des salaires, ndlr), qu’ils estiment insuffisants, et demander la démission de de Gaulle. À cette période, les Toulousains prennent tous les matins d’assaut le peu de boulangeries encore ouvertes. L’essence commence à manquer.


28 mai
Soutien de la mairie
De nombreuses familles de grévistes se retrouvent en difficulté. Le conseil municipal vote la création de subventions versées aux fonds de solidarité de FO (100 000 francs) et au fonds de soutien CGT-CFDT (200 000 francs). Des denrées alimentaires sont données par des commerçants et des agriculteurs à la fac de Lettres, et redistribuées. Le même jour, 200 agriculteurs occupent les locaux de la caisse du Crédit Agricole, rue Ozenne.

31 mai


Les gaullistes contre-attaquent
Les Comités de défense de la République organisent une manifestation de soutien au général de Gaulle, qui se termine au Monument aux Morts. Après la dispersion du cortège, les gaullistes qui empruntent la rue de Metz rencontrent une contre-manifestation formée par 150 personnes qui réclament la démission du général. Les forces de l’ordre s’interposent. Après un face-à-face de 45 minutes, les deux groupes se séparent sans affrontement. Mais le soir-même, environ 200 sympathisants de droite et d’extrême droite décident d’arracher le drapeau rouge hissé sur la façade de la Faculté de Lettres et attaquent le service d’ordre à coup de barres de fer. Un engin explosif est envoyé dans la faculté, et rattrapé par un étudiant qui se blesse. Les affrontements se poursuivent pendant une heure. Dans de nombreuses entreprises, le travail reprend à l’issue de négociations fructueuses. À l’université, on réfléchit aux modalités de validation de l’année. Et les manifestations se raréfient.

 




11
juin
La nuit des barricades
Le travail reprend à Sud-Aviation. Dans la journée, une manifestation est organisée en hommage à Gilles Tautin, étudiant mort noyé la veille à Flins (Yvelines) en tentant d’échapper aux CRS. En début de soirée, la situation dégénère lorsque 300 manifestants veulent saccager le local du Comité de défense de la République, rue du Rempart-Saint-Étienne. Les forces de l’ordre interviennent. Des barricades sont érigées dans le centre-ville. C’est la première et seule nuit des barricades à Toulouse. La barricade la plus importante est dressée rue du Poids-de-l’Huile avec des armoires et des outils trouvés dans la cabane des jardiniers du square. Des pavés sont délogés à la pioche et lancés sur les forces de l’ordre, et des voitures sont incendiées. À trois heures du matin, la dernière barricade est abandonnée. 176 personnes sont interpellées, dont 22 étrangers, qui sont rapidement expulsés du territoire français. Aucune poursuite ne sera engagée contre les autres. Aucun blessé grave n’est à déplorer. « Ce qui est remarquable à Toulouse, c’est qu’à de rares exceptions, les évènements se sont distingués par une relative non-violence, observe Christine Fauré. Surtout quand on sait que presque tous les républicains espagnols avaient des tromblons sous leurs matelas… Si on n’a pas basculé dans la violence, c’est parce que le préfet, Alexandre Stirn, un ancien résistant, a fait le choix de maintenir l’ordre, sans aller systématiquement à l’affrontement, là où son homologue de Nantes, par exemple, voulait donner l’ordre de tirer sur les manifestants. »


23 et 30 juin
de Gaulle conforté
Le général de Gaulle sort gagnant des élections législatives. Dans la plupart des entreprises, le travail a repris. Chez les étudiants, l’heure est aux examens. Un accord a été trouvé avec le doyen Godechot : ceux qui ont eu la moyenne dans l’année sont admis sans examen. S’ils ne sont pas reçus à l’issue des épreuves de fin d’année, les autres pourront être accompagnés dans leur réorientation, redoubler ou faire trois mois de tests en année supérieure.


8 juillet
Vacances
La police entre dans les facultés pour mettre fin à l’occupation. Mais dans les faits, la plupart des étudiants sont déjà partis en vacances. 

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.