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RENCONTRE

Serge Pey : « 68 était une révolution de lecteurs »

PAR Valentin CHOMIENNE
Temps de lecture 5 min

La Cave Poésie est sans conteste le dernier lieu culturel toulousain où l’esprit libertaire et contestataire de 68 continue de souffler.  Son histoire est indissociable de la figure du poète et plasticien Serge Pey, qui en fut le fondateur avec René Gouzenne en 68 et qui en entretient toujours le caractère mal-pensant et transgressif. Nous avons demandé au plus jeune collaborateur de Boudu, à peine plus âgé aujourd’hui que Serge Pey en 68, de sonder l’âme et les souvenirs de ce monstre sacré de la culture toulousaine. 

Serge Pey reçoit chez lui. L’appartement est plein comme un œuf. Au mur, des masques. Partout des travaux en cours, des sculptures. Une machine à écrire, des chaises. La radio tourne dans la pièce d’à côté. Il me demande mon âge. Je réponds que j’ai 20 ans. Il sourit : « Donc mai 68, pour vous, c’est comme la guerre de 14 pour moi… ».

En 1968, il a 17 ans et il est lycéen à Berthelot. Comme je l’interroge sur la singularité toulousaine dans cette révolte, il secoue la tête : « Dans ce mouvement, Toulouse existe… et n’existe pas. 1968 est une réunion de révoltes dans le monde, qui se retrouvent et se séparent. C’est un mouvement international qui existe à Prague, à Mexico, à Berlin, en Italie, en Espagne, à Cuba, et en France. C’est un mouvement qui n’apparaît pas par magie. Il suit la guerre de libération contre les nazis. C’est le produit d’une génération issue de la guerre, qui veut une société libre, égalitaire et fraternelle. Toulouse appartient à ce mouvement et n’y occupe pas une place particulière ».

Reste, tout de même, l’imprégnation de la ville par les idéaux des républicains espagnols : « On ne peut pas expliquer 1968 à Toulouse sans la guerre d’Espagne, l’anarchisme et l’antifranquisme. La population toulousaine était entièrement irriguée par cette lutte ».

Une fois la nuance apportée, Serge Pey se remémore ce qu’était Toulouse à la fin des années 1960. « Il y avait des quartiers formidables, qui pour certains ont été détruits, comme le quartier Saint-Georges, où se trouvaient les antiquaires, les vendeurs de timbres et les faiseurs d’affiches. La Garonne était remplie de barques colorées qu’empruntaient les amoureux pour une petite pièce. Dans les rues, les enfants jouaient, et on entendait parler l’occitan, le français, l’espagnol et le catalan. Toulouse était une toute autre ville, une ville d’avant-guerre ».

À l’évocation des événements de mai, Pey s’anime et ravive avec de grands gestes les ouvriers solidaires des étudiants, les piquets de grève communs et les paysans qui ravitaillaient la Bourse du travail et les établissements occupés, la place du Capitole noire de monde à chaque manif, et ce jour particulier où le rouge et le noir ont flotté au balcon de la mairie : « Des gens escaladaient la façade. Je me demande comment ils faisaient… C’était des alpinistes révolutionnaires ! ». À l’entendre, d’ailleurs, les drapeaux de libération flottaient partout en ville.  Au fronton de l’école vétérinaire, en haut des allées Jean-Jaurès, à l’entrée des cimetières, sur les bateaux qui traversaient la Garonne, et même à l’intérieur de la basilique Saint-Sernin. Mais ce qui semble avoir le plus marqué le poète en 1968, c’est la dimension littéraire de la révolte : « Les murs étaient remplis d’écritures. Les passants lisaient des passages entiers de l’ Internationale Situationniste, des extraits du Capital, et des poèmes. Les gens étaient assoiffés de ces lectures-là. 68 était une révolution de lecteurs. Dans ces années-là, quand on entrait à l’université, on avait lu 2000 ou 3000 livres. Aujourd’hui, c’est à peine quelques dizaines. Un ouvrier du parti communiste sans bibliothèque chez lui, c’était inimaginable ».

Aujourd’hui président de la Cave Poésie, dont il fut l’un des fondateurs, il considère que « la Cave Poésie est tout ce qu’il reste de 1968 à Toulouse, comme institution. C’est toujours un lieu de résistance contre les aspects dominants de la culture contemporaine. Aujourd’hui encore, la jeunesse toulousaine est au rendez-vous et vient y dire ses poèmes et y chanter ses chansons ».

Cinquante ans plus tard, il assure n’avoir pas changé politiquement : « Je reste fidèle aux idées de 1968 : l’espérance et la révolution permanente. Aujourd’hui, un héritier de 1968, s’il n’a pas trahi, ne doit pas cirer les pompes du pouvoir ».

Alors, en guise de conclusion, je me hasarde à lui demander s’il a un message a adresser aux jeunes de ma génération. Il me lance alors sans une seconde de réflexion : « Lisez. Lisez un poème. Prenez un livre et libérez-vous. Constituez-vous une bibliothèque et lisez tous les livres qui y sont. La poésie, c’est le début de la grande découverte des autres et de soi ». 

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.