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INTERVIEW

« Jouir, ça s’apprend »

PAR Jean COUDERC | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 5 min

La sexologue Capucine Moreau a longtemps étudié la difficulté de ses contemporains à maintenir le désir dans le couple avant d’ouvrir, en novembre 2017, L’École de Capucine. Un peu plus de 6 mois après son lancement, elle nous raconte le démarrage d’une école qui ne cesse de recruter de nouveaux adeptes.

Vous attendiez-vous à un tel engouement ? 

Je ne suis pas tellement surprise. Cela fait longtemps que je perçois que ce sont des sujets qui préoccupent beaucoup de monde. Par ailleurs, le fait d’appartenir à une génération intermédiaire me permet de parler à des jeunes comme à des personnes plus âgées (la fourchette d’âge des participants va de 19 à 67 ans). Et le fait que je sois une femme aide.

Comment en êtes-vous venue à ces sujets ?

Dans mon parcours de femme, il a fallu que je fasse tout un chemin pour accepter mon propre plaisir. J’avais très envie de comprendre comment on pouvait se libérer des carcans assez forts sur la notion de jouissance. J’ai toujours aimé parler avec les gens de l’intimité, de ce qu’ils ont au fond d’eux-mêmes.

Et vous êtes partie du constat que l’époque manquait d’érotisme ?

Pas forcément, mais que les gens se trouvaient dans des représentations réduites de ce que devraient être l’érotisme, la sexualité. En un sens, j’ai l’impression qu’on est tout aussi prisonniers que par le passé. C’est quand même bizarre alors que l’on est encouragé à
tout faire. Mais il y a cette question de la norme, certes de moins en moins claire aujourd’hui parce qu’il y a
des injonctions paradoxales. Les hommes ont encore une forte peur de passer pour des pervers, et les femmes, pour des salopes. Il y a une culpabilisation encore assez importante.

Les hommes ont peur de passer pour des pervers, et les femmes pour des salopes.

Le concept d’érotisme paraissant à certains égards assez abstrait, n’est-il pas anxiogène ?

Oui, à ma grande surprise. Je me suis rendue compte que cela pouvait être un frein, que le mot pouvait faire peur. Il y a des gens qui se disent « zut, je ne suis peut-être pas érotique ». Alors que pour moi, on a une dose d’érotisme à partir du moment où on est vivant. Le mot érotisme, au-delà du désir, c’est le jouir. C’est tout ce qui nous rend vivant, qui crée du lien. Ça peut se décliner de plein de manières différentes : en partageant un bon repas, en dansant, etc.

On a donc tous en nous quelque chose d’érotique ?

À mon avis oui. On la cultive plus ou moins, pas forcément par la sexualité. Il y a des gens qui ont des existences hyper érotiques car ils sont capables d’être dans une forme d’énergie du désir et du jouir. Tout ce que l’on peut découvrir à l’intérieur de nous, d’imagination et de créativité, c’est formidable. Hélas la culture ambiante ne nous encourage pas beaucoup à prendre du temps de vide, à se faire plaisir, à capter ce qui nous fait jouir. On est plus dans une course à la performance.

Pourquoi l’érotisme est-il davantage associé à la figure de la femme ?

On présuppose, puisque l’érotisme serait plus subtil, que ce serait plus l’affaire des femmes. Mais en atelier, j’ai autant d’hommes que de femmes. Les interrogations sont un peu différentes. Mais beaucoup d’hommes en ont assez de se retrouver dans quelque chose d’hyper mécanique, dans la performance. Ils ont une subtilité esthétique. C’était d’ailleurs important pour moi de sortir du cliché qui consiste à considérer l’homme comme un prédateur qui viendrait à ce type d’initiative pour draguer. En réalité, ce n’est
pas du tout le cas.

Quelle est la différence entre érotisme et sexualité ?

Il y a un truc inné dans la sexualité. L’érotisme est plus large. Il s’agit de savoir comment on raffine la jouissance, comment on va au-delà du truc de base que l’on sait faire. Il y a une dimension créative très importante. Pour moi, l’érotisme, c’est une forme d’énergie du désir, et du jouir. Et le jouir, ce n’est pas forcément l’orgasme final.

Diriez-vous que l’époque est plus à la sexualité qu’à l’érotisme ?

Oui, je pense. On a longtemps été dans une imagerie assez réductrice. Celle que l’érotisme vient de la transgression. Et vu qu’il n’y a plus grand-chose d’interdit officiellement, cela nuit à l’imaginaire, à une forme de créativité personnelle. Mais aujourd’hui, le modèle de la relation de couple se casse quand même passablement la gueule. On ne peut pas continuer à se séparer, à souffrir, puis à recommencer, sans cesse. Ça prend une place pas possible dans la vie des gens.

Que viennent chercher les gens à l’École de Capucine ?

Ils viennent chercher matière à réfléchir sur ces sujets. Je sens que ça leur fait du bien d’entendre d’autres formes de discours que ceux des magazines. Il y a beaucoup de couples en souffrance, qui se séparent pour des questions liées à leur vie érotique. Parce qu’ils ne font plus l’amour, parce qu’ils ne se retrouvent pas, qu’ils se posent plein de questions avec des injonctions paradoxales.

Qu’entendez-vous par injonctions paradoxales ?

On est encore dans un schéma où l’on reste longtemps ensemble, dans un modèle assez exclusif, fusionnel, avec une injonction de s’éclater érotiquement, longtemps, toute la vie. Il ne faudrait pas qu’il y ait de périodes de creux. C’est assez nouveau ce modèle avec en même temps une exclusivité sexuelle, amoureuse et une recherche d’intensité permanente. On doit être bon parent, bon amant… Le niveau d’exigence est très fort. 

C’est ce qui engendre des difficultés dans le couple ?

Elles étaient les mêmes à d’autres époques. Simplement, on ne le verbalisait pas ou bien on allait vivre un truc à côté. Aujourd’hui, tout est assez mélangé. Et ça crée de grosses difficultés. Et on ne sait plus quel modèle suivre. Est-ce qu’on doit se barrer si on ne fait plus l’amour ? Je vois plein de couples, y compris parmi les jeunes, embourbés dans ce dilemme. Si on en parle aux potes, c’est la séparation assurée. Alors qu’on est plutôt bien par ailleurs. Alors on fait comment ?

C’est là qu’intervient l’érotisme ?

Oui, d’une certaine manière. J’ai une définition assez large de l’érotisme. Mais je me suis rendu compte que le terme était beaucoup plus galvaudé que la sexualité. L’érotisme, on en a des représentations assez bas-résille, talons hauts et ongles rouges, toute une iconographie qui est hyper réductrice.

D’où cela nous vient-il ?

C’est peut-être l’héritage du récent milieu libertin. Comme si la sexualité, c’est-à-dire tout ce qui est lié à la reproduction, était audible. Et tout ce qui en sortait était un peu sulfureux. J’en ai une vision esthétique et artistique beaucoup plus large. Comme le disait le docteur Waynberg, l’un des pionniers de la sexologie en France auprès duquel je me suis formée, l’érotisme, c’est tout ce qui outrepasse la sexualité coïtale pour sortir de sa condition biologique, animale, primaire.

Comment expliquez-vous qu’un certain nombre de couples ait négligé l’érotisme ?

Dans une relation longue, si le faisceau n’est pas mis là-dessus, le reste du quotidien prend complètement le pas et conduit à l’appauvrissement. On peut s’en satisfaire pendant longtemps. Mais il faut savoir, et je dis cela sans aucune injonction, que cela peut être compliqué d’évoquer ses désirs profonds au bout d’un certain temps. L’érotisme, ça s’entretient, ça se nourrit.

Quel est le profil des membres de l’École de Capucine ?

Il y a des personnes seules, des couples. Ce sont souvent des curieux ou curieuses. Pas forcément des gens qui ont des difficultés. Je reçois aussi beaucoup de jeunes de 18-20 ans, empêtrés dans une sexualité stéréotypée.

C’est-à-dire ?

Pour beaucoup d’entre eux, leur sexualité s’est construite autour de la pornographie. Donc ça pose des problèmes parce que toute la jouissance dépend de ces images-là.

Quelles sont leurs motivations ?

Ils se disent qu’il doit y avoir autre chose, ils ne veulent pas être réduits à ça. Il y a des mecs de 25 ans qui ne bandent pas si le sexe de la femme n’est pas intégralement épilé. Et cela ne veut pas dire qu’ils sont cons ! Mais ils ont tellement grandi avec ces images que cela devient mécanique au bout d’un moment. C’est pourquoi je propose des ateliers pour les 11-14 et 14-17 ans. Dans notre culture, il n’y a pas de transmission, ni d’initiation. À l’école, on parle de biologie, de prévention. Mais surtout pas de jouissance. C’est un tabou. Alors qu’il faut absolument arriver à en parler avant qu’ils ne soient complètement embourbés à 17-18 ans, dans les hormones et les ricanements. 

Retrouvez ici notre reportage sur l’école de Capucine : Les aventurier de l’érotisme. 

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