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ENQUÊTE

Journal d’un apprenti libertin

PAR Nicolas BELAUBRE | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 10 min

En matière de libertinage, le monde se divise en deux catégories. Ceux qui fréquentent les clubs, et ceux qui se demandent qui y va et ce qu’il peut bien s’y passer. Pour ceux qui font partie de la deuxième, Boudu a envoyé un de ses journalistes taper à la porte de quelques-uns de ces établissements toulousains où se pratiquent côte-à-côtisme, triolisme, mélangisme, exhib, candaulisme BDSM, orgies et autres plaisirs dénudés. Il en est revenu les joues rosies par l’émoi, et le carnet noir de notes…

Pour mener cette enquête, je commence par interviewer une vieille connaissance qui me briefe sur le milieu. « Le vrai libertin a plutôt 40 ans et une bonne éducation. Le milieu fonctionne par cooptation et, globalement, dans les bons plans tu retrouves les mêmes têtes. C’est comme une hygiène de vie. Quelque chose qui se revendique. Leur vie, c’est ça. Les vacances, les week-ends, les dîners… C’est une vraie communauté avec des tribus en fonction des délires. Le SM, c’est encore un autre réseau. Chez les libertins, il y a bien quelques soirées SM, mais c’est choupinou. On te met un ou deux fouets, quelques chaînes et un coin pour t’attacher… Si t’aimes pas le cul et d’une façon si particulière, tu te retrouves pas dans ces soirées. Tu tombes pas là par hasard. » Je l’interroge également sur les codes de bonne conduite, afin de ne pas commettre d’impair au cours de mon investigation. « Il ne faut pas s’attendre à ce qu’on te saute dessus. Les gens discutent en mangeant un bout et, si le courant passe, il y a des petits coins pour s’isoler. C’est bienveillant, personne ne te juge. On propose par le regard, par le geste. Mais la règle fondamentale, c’est l’hygiène ! D’ailleurs, tout le monde est rasé. »

Plus qu’une tenue correcte, c’est un comportement irréprochable qui est exigé.

Rasé de près, barbe soigneusement taillée, je peux m’aventurer sur le terrain. Au 360, un club-spa libertin plutôt hype, Joël est à l’entrée. Jovial et attentif, il accueille ses clients à bras ouverts. « J’essaie de dédramatiser. Surtout pour la première fois, c’est toujours un peu flippant. Aux nouveaux, j’explique qu’ici tout est possible, mais que rien n’est obligatoire. C’est pas la vraie vie mais un jeu sexuel, une parenthèse ! » L’entrée est particulièrement sélect. Plus qu’une tenue correcte, c’est un comportement irréprochable qui est exigé. Pas question de laisser entrer des importuns qui se croiraient dans une maison close ou au bal des pompiers.  Au vestiaire, les arrivants sont invités à laisser leur manteau et leur téléphone portable. Ici, on vient pour du réel, pas du virtuel ! Et surtout, ça permet d’éviter les paparazades indésirables. D’accord, l’exhibitionnisme est intrinsèque au libertinage, mais il n’empêche pas la discrétion. Après tout, bien que le libertinage ne soit plus l’apanage des notables, on peut toujours croiser quelques grands noms du barreau et des blocs opératoires… ou simplement un voisin respectable.

Candaule in the wind
Les femmes qui passent l’entrée rivalisent d’audace vestimentaire et sont toutes accompagnées d’un galant tiré à quatre épingles. Seul un couple de deux jeunes femmes déroge à la règle. Raté ! se moque gentiment Joël. L’une des deux élégantes est un travesti. Je n’ai pas encore l’œil très exercé. Troublé mais n’oubliant pas mon devoir, je m’attelle à la tâche et sort mon stylo à billes et mon bloc-notes. C’est Virginia, une neo-libertine, qui est la première à me répondre. « J’ai découvert les clubs échangistes il y a 6 mois. J’étais stressée car je ne connaissais absolument pas le milieu. J’imaginais un truc très hard, avec des menottes. En fait, c’est plus une ambiance cocooning. » Tant bien que mal, je sténographie ses propos, sans cesse distrait par son regard qui accroche le mien et ses gestes qui se confondent en une aimable invitation. « On rencontre de belles personnes, bien plus respectueuses qu’en boîte. En tant que femme seule, je suis en sécurité ici. Tu dis non, c’est non. Tu peux juste passer une bonne soirée à danser, nue ou habillée hyper sexy, sans que personne ne te juge. Tu n’es pas obligée de coquiner. Non seulement j’ai appris à découvrir la sexualité, mais j’ai gagné en confiance en moi, même si j’ai mis du temps à accepter que j’aimais ça. »

Mon verre à la main, je me dirige vers la piste de danse. Un câlin par-ci, un baiser par-là, pour le moment l’ambiance ne diffère pas d’une petite boîte du centre-ville. Soudain, une main glisse sur mon épaule. En me retournant, j’ai à peine le temps de voir filer vers le fumoir une magnifique apparition, simplement vêtue d’un cache-cœur incroyablement échancré et aux broderies aguichantes.

La température vient de prendre quelques degrés. Engagé avec un libertin érudit dans une conversation passionnante sur le candaulisme, une pratique consistant à offrir son partenaire à d’autres pour jouir du spectacle, la politesse élémentaire m’interdit de la suivre. Quelques jupes se retroussent, dévoilant des culottes ordinairement réservées, pour le profane, aux grands évènements.
De son côté, Virginia décide d’embraser encore un peu plus l’atmosphère. Elle se débarrasse de sa robe moulante et, dans un body-string, se met à danser lascivement contre une barre de pole dance. Dans une alcôve, un couple s’est isolé, le temps que Monsieur face parler ses doigts agiles dans la culotte de Madame. Depuis un petit moment, de petits groupes traversent la piste vêtus d’un peignoir et s’éclipsent derrière un rideau. À l’étage, les jacuzzis et le sauna commencent à se remplir. Avec un naturel déconcertant, certains bavardent pendant que d’autres s’offrent des gâteries en couples ou à plusieurs.
Quelques hommes seuls s’approchent doucement des baigneurs en action, espérant, à la moindre invitation, pouvoir se glisser dans la partie, ou au moins, mettre un peu la main à la pâte. D’autres, encore, se contentent de se caresser à proximité, tout en se rinçant l’œil. L’espace couple, lui, est pris d’assaut. Sur de grands matelas, tout le monde s’en donne à cœur joie. Entre de palpitantes bêtes à deux dos, quelques grappes de mélangistes se constituent ici et là. Une polyphonie de gémissements rythme le ballet confus des jambes et des visages rosis par l’effort et la volupté, pendant que les célibataires encore bredouilles matent à travers des barreaux ou cachés par les plis d’un rideau. Rôdant au milieu de ces hommes qui vont et viennent le peignoir entrebâillé et une demi-molle à la main, je me sens perdre un peu de ma contenance et décide de redescendre. Entre-temps, Virginia a fini par ôter ses sous-vêtements et s’est lancée dans un véritable show sur le podium. Elle ne m’avait manifestement pas baratiné en me présentant son expérience en club libertin comme une véritable école de la décomplexion. Pour ma part, je me contenterai, ce soir, de danser en peignoir jusqu’à la fermeture. Le cocasse de la situation fait poindre en moi un séduisant sentiment de liberté.

Libertin, égalité, fraternité
Si la présence en club de ceux qui viennent tromper la solitude ou trouver l’anonymat favorable à une relation adultère semble évidente, je m’interroge sur les motivations de ceux qui pratiquent le libertinage en couple. C’est André Mayrac, le patron du Privé, qui me donne les premiers éléments de réponse. « Il y a deux catégories de libertins. D’une part les couples qui souhaitent apporter un peu de piquant à leur relation, rompre avec la routine après 20 ans de vie commune, et d’autre part les bonshommes qui ont juste envie de faire des rencontres sans lendemain et sèchent le boulot un après-midi. » Pour Corine et Alain, un couple de libertins expérimentés et amoureux, la recette est simple. « Il faut de la stabilité, que le couple soit fort et, évidemment, qu’il n’y ait pas de jalousie. Sinon, c’est perdu d’avance », met en garde Alain. « Surtout, il faut que ce soit l’envie des deux et ne pas se forcer. La base de tout, c’est de se dire les choses. On a souvent l’image des libertins comme des dépravés. Mais on ne l’est pas plus que ceux qui se font cocus par derrière », ajoute Corine.

André Mayrac déplore toutefois le rajeunissement de sa clientèle. « On voit de plus en plus de jeunes qui se mettent à l’échangisme et je trouve ça malheureux. Qu’est-ce qu’ils ont vécu à 20 ans ? Il faut une maturité personnelle mais également dans le couple pour vivre le libertinage de manière épanouissante. Avec l’arrivée d’internet, et des publicités pour les sites libertins, ça s’est beaucoup démocratisé. Aujourd’hui, on croise toutes les classes sociales. Il y a surtout de plus en plus de femmes seules. Elles s’assument davantage et prennent beaucoup plus de libertés. Avant, elles se cachaient un peu derrière les rideaux. Maintenant elles s’éclatent au milieu de la piste. Parfois des bonhommes perdent la tête quand ils voient des nanas très libérées, et leur mettent la main au cul. Mais ils ne font pas long feu. Ici, la femme est reine. C’est jamais le bonhomme qui décide et impose. Il est plus candidat. Il faut qu’il y ait une approche délicate et polie. »

À l’inverse du queutard qui est là pour faire du chiffre, le vrai libertin privilégie la convivialité.

C’est finalement auprès de Patricia que je saisis pleinement le véritable esprit libertin. À l’inverse du queutard qui est là pour faire du chiffre, le vrai libertin, le puriste, privilégie la convivialité et relègue la sexualité à une éventualité. « J’ai débuté à la belle époque, dans le milieu médical. Ça se passait entre les services des chirurgiens. On se retrouvait la nuit à une dizaine de personnes. Que des gens triés sur le volet ! Une fois nos besognes charnelles terminées, on filait se partager un resto. C’étaient de bonnes parties de rigolade. C’est ça que je ne retrouve plus dans les clubs. » Dans les années 80, avant que les clubs deviennent populaires, les libertins se retrouvaient dans des lieux de rencontres insolites et tenus secrets : au jardin du Barry ou sur la colline de Pech David… « Aujourd’hui, tout le monde va en club et, malheureusement, les trois quarts des gens n’ont pas du tout l’esprit libertin. Tout ce qu’ils voient quand ils viennent, c’est la baise. Parce que l’homme a payé, il faut qu’il consomme. Mais un club libertin, c’est pas un bordel. »

Bi, trans et bière fraîche
Même si elle pratique le club assidûment, Patricia préfère le cadre intimiste d’une soirée privée. Pour ces parties fines, les libertins n’hésitent pas à louer un gîte pour se retrouver tout un week-end à plusieurs couples. « Chacun amène de quoi boire et manger. Les hôtes préparent les lieux pour recevoir tout le monde et disposent des matelas dans toutes les pièces. On passe la soirée à se découvrir et si le sexe se met dans la soirée, pourquoi pas ? Comme il y a de l’alcool, on fait en sorte de rester sur place et dormir tous ensemble. Le dimanche, le premier levé achète les croissants. Reposés de nos frasques libertines, on est passés à autre chose. On se découvre d’une autre manière », raconte Patricia. Certaines soirées privées, parfois organisées dans de véritables châteaux, peuvent réunir plusieurs dizaines de couples.

Soucieux d’en savoir un peu plus sur le libertinage et ses origines, je contacte M. Welzer-Lang, professeur de sociologie et auteur d’un ouvrage sur Les nouvelles hétérosexualités. « À Toulouse, le milieu libertin doit compter quelques milliers de personnes. Traditionnellement c’est un milieu de pouvoir et de création, des catégories sociales moins soumises à la normativité que les autres. Le sexe est omniprésent dans les classes supérieures car la preuve du pouvoir, c’est la virilité. On trouve, bien sûr, les vieux réseaux, totalement hermétiques, de hauts fonctionnaires qui pratiquent ensemble depuis des années. Mais à Toulouse, c’est aussi assez populaire. C’est une ville qui, de par son histoire, a toujours été assez libertine et contestataire. L’enjeu du milieu libertin, aujourd’hui, c’est de voir comment il va s’approprier la lutte contre l’hétéro-normativité. »

On prend souvent les libertins pour des dépravés. Mais on ne l’est pas plus que ceux qui se font cocus.

Bien qu’il prône une véritable indépendance d’esprit, le libertinage n’échappe pas à certains stéréotypes. « Malgré ce qui se dit, il y a une véritable dictature de la norme et de l’apparence. Que les femmes se choppent entre elles, tout le monde est d’accord. Mais que deux mecs s’enfilent à côté de toi, visiblement ça dérange. Il y a aussi clairement un côté performance. On retrouve trop souvent les clichés machos et hétéros de la nana qui doit être super sexy et du mec qui doit assurer », m’avait averti mon premier interlocuteur. Pour trouver de la bisexualité masculine chez les libertins, il faut, en général, fréquenter les cercles plus âgés. « C’est vrai que le milieu libertin reste hétéro. Les homos ont leurs propres lieux », concède André, du Privé. Pour sortir de ces clichés,
M. Welzer-Lang me conseille d’aller faire un tour au 72, lors d’une soirée bi-trans.

À onze heures du soir, je me retrouve donc au comptoir, devant une bière fraîche. Je suis entouré d’un couple sacrément sapé et de deux travestis d’une bonne toise chacun qui me font sentir petit dans mon mètre soixante-dix. S’il y a peu de monde, les allées et venues entre le bar et les bains sont incessantes. À peine séché de son précédent bain, mon nouveau voisin de comptoir se lève et disparaît suivi par deux autres gaillards. Quand il revient une vingtaine de minutes plus tard, j’engage la conversation sur les difficultés de la presse et, en particulier, des magazines. Cet ancien légionnaire semble particulièrement intéressé par la crise des médias. Comme je lui expose notre sujet, il me demande si je suis encore étudiant. Naïvement touché dans ma crédibilité, je regrette un instant de m’être finalement rasé la barbe.

Urbi et orgie
Le jour du seigneur n’étant pas synonyme d’abstinence mais plutôt de louange à la création, certains clubs proposent une journée complète avec buffet pour bien terminer le week-end. Je me rends donc au Privé où la soirée s’annonce décontractée.

Un club libertin, c’est pas un bordel.

Sur un fond sonore à peine perceptible, une vingtaine d’habitués discutent autour d’un verre de punch et de plateaux aux mets variés. À cette heure avancée de l’après-midi, tout le monde est nu sous un paréo ou une serviette de bain. Ça parle cul, bien sûr, mais également cinéma, boulot et tracasseries quotidiennes. Le bruit de la mer en moins, on jurerait une bande de copains au bar d’un camping. Une fois repus, ces irréductibles libertins dominicaux reprennent le chemin des jacuzzis pour un nouveau tour de préliminaires avec de nouveaux camarades de jeux, si le feeling est passé. Bercé par le remous, je contemple rêveur un quatuor qui se chatouille mutuellement en gloussant au milieu des bulles. Imperceptiblement, leur cercle s’ouvre et l’une des femmes dérive lentement vers moi. Pris de court, je bafouille et m’excuse. Souriante, cette plantureuse quadragénaire retire sa main de ma cuisse et retourne vers ses complices.

Quelque peu étourdi, je monte me perdre dans une labyrinthique galerie de luxure. Attiré par le bruit, je m’arrête à l’entrée d’une pièce ou un trio est en plein ébats. Craignant d’indisposer, je bats en retraite. Cloisons percées d’ouvertures à hauteur d’yeux ou de parties génitales, plafonds-miroirs, salle de projection, thématiques orientales ou, carrément, ambiances BDSM avec pilori, chaînes et étriers suspendus… Chaque cabine invite à une piquante fantaisie sexuelle. Après un dernier passage par le jacuzzi, j’égare ma serviette. Me voilà contraint de traverser, penaud et nu comme un ver, tous les couloirs et un salon jusqu’au vestiaire.

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.