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REPORTAGE

Les routiers sont (vraiment) sympas

PAR Julie GUÉRINEAU | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 6 min

Dans l’inconscient collectif, le routier ne vend pas forcément du rêve. Alors pour susciter les vocations, la profession multiplie les opérations séduction. Boudu a profité de l’une d’elles, le Trophée des routiers, pour tailler le bout de gras avec des chauffeurs. Et a découvert des hommes et des femmes épris de liberté et de grands espaces, et sources inépuisables d’anecdotes révélatrices de notre société. Rien que ça.

Les routiers traînent une image de beaufs poilus en marcel sale qui avalent le bitume et les alcools les plus divers dans un nuage de particules plus ou moins fines. Alors pour redorer le blason d’une profession qui peine à recruter, les acteurs du secteur ont créé en 2014 un trophée national qui récompense le meilleur chauffeur routier de France. Et en ce début juin, l’Occitanie ouvre le bal des sélections régionales pour désigner son champion avant la grande finale parisienne, en septembre.

Ce matin-là, les nuages gris semblent aussi lourds que des semi-remorques. Dans un mouvement de va-et-vient perpétuel, des apprentis chauffeurs manœuvrent bus et camions sur les longues pistes du CFA du Transport et de la Logistique de Toulouse. Dans l’une des salles de cours qui donnent sur les pistes, les 17 candidats du trophée – dont deux femmes – terminent la toute première épreuve de la journée. Un QCM qui a eu le don de déstabiliser les candidats les plus expérimentés. « J’ai re-bûché le Code et les histoires de PTAC pendant un chargement à Aix-en-Provence, mais ces questions sur la prévoyance, franchement… », soupire Laurent, plusieurs centaines de milliers de kilomètres au compteur.

Ho hisse !

Menottes et saisies

Yann, lui, a pris le parti d’en rire. « On a passé notre examen avec des diapos et des fiches cartonnées à perforer, alors t’imagines bien que par rapport aux jeunes, on ne part pas avec une longueur d’avance… » Crâne brillant, lunettes de soleil à verres miroir, polaire sans manche sur un t-shirt à manches courtes, l’ancien militaire a passé son permis camion dans l’armée il y a plus de 20 ans. Aujourd’hui, il livre toutes sortes de colis entre Narbonne et Béziers à horaires quasi-réguliers. « Un peu comme un travail de bureau, mais derrière un volant. Les transpalettes et les radars en plus. » Avant de migrer vers le sud pour élever ses enfants au grand air, il a été mécanicien puis déménageur. De la rédaction du Nouvel Obs aux bureaux de la Bourse, des beaux quartiers aux faubourgs fauchés, il a porté les cartons du tout Paris. Et il ne faut pas trop le pousser pour que les anecdotes pleuvent. Les familles bourgeoises qui laissent aux déménageurs le soin de détacher les préservatifs du matelas, les menottes du lit, et les miroirs du plafond. Celles de Saint-Denis dont on saisit les meubles au petit matin, la boule au ventre et sous l’ordre des huissiers, pour compenser un creux d’activité. Les déménagements à travers la France qui se terminent sur la remorque d’un tracteur avec l’aide d’un agriculteur parce que, non, en fait, ce n’est pas parce que « la camionnette du boulanger passe nickel » qu’un camion peut emprunter ce petit chemin accidenté. Aujourd’hui encore, les anecdotes et les galères s’accumulent. Pour autant, Yann ne renoncerait à son métier pour rien au monde. « Je suis autonome, en plein-air, et sans collègues pour m’emmerder. Et une fois que tout le monde est livré et content, je rentre chez moi et je mets les pieds dans les chaussons. »

À Borderouge, l’heure n’est pas encore au pantouflage. Il va falloir démontrer sa dextérité dans le déchargement d’un camion à hayon. Pour Yann, c’est la routine. Pour Jérémy, qui s’élance en premier, c’est une autre paire de manches. Le jeune homme a la mine peu assurée de ceux qui sont certains de se planter. Et en public en plus. Sur le camion frigorifique dans lequel il transporte tous les jours viande et autres petits pois surgelés entre Rungis et Montauban, pas de hayon. Alors il va devoir mobiliser tous ses souvenirs de formation pour s’en sortir. Et à 26 ans, l’héritier d’une longue lignée de routiers a quitté les bancs du CFA depuis 6 ans déjà…

Tant que les iPhone n’arriveront pas dans les magasins par magie, on aura besoin de routiers…

Au cul du camion, les trois autres candidats du groupe C commentent sa prestation et se refilent des tuyaux. Caroline, elle, se concentre. La spécialité de cette petite blonde aux yeux azur, ce sont plutôt les éléments de grue et les grosses pièces préfabriquées en béton, qu’elle livre sur les chantiers au volant d’un semi-remorque à plateau. Pas vraiment le genre de colis qu’on décharge sur un petit hayon avec un transpalette poids-plume… Il y a un an, un peu sur un coup de tête, Caroline a rejoint le cercle restreint des 3% de femmes chauffeurs dans le transport de marchandises en France. Un CAP de coiffure en poche, elle a soudain eu des envies d’indépendance et de liberté. Alors elle a passé un nouveau CAP, option transport de matières dangereuses. « Routier, ce n’est pas un métier, c’est un mode de vie. J’ai un petit appartement de 2m2, une couchette de 90 cm, un frigo, la clim’. Question confort, c’est le top. » Et être une jeune femme dans une monde d’hommes ? « Je me fais dragouiller. Mais rien de méchant. Sur les chantiers, les mecs sont contents. Ils préfèrent me voir arriver moi plutôt qu’un gros poilu. Ils me disent que je sens bon. C’est marrant. »

Finalement, le petit groupe ne s’en tire pas trop mal au transpalette et file suivre une petite formation. Ils y apprendront, entre autres, à sauver un mannequin en survêt’ grâce à un massage cardiaque au rythme endiablé d’un Stayin’ Alive sous cocaïne. En attendant avec impatience l’heure du repas.

« Mon conseil : massez sur le rythme de Stayin’ alive, mais ne le chantez pas à voix haute. »

Avenir et souliers vernis

Sur le buffet du déjeuner, pas de romsteak ni de rouge qui tâche. Pas d’alcool tout court d’ailleurs. « La profession souffre encore de cette image du routier avec vin à volonté au déjeuner alors que le métier évolue, regrette l’un des formateurs du CFA. Aujourd’hui, on attend d’un chauffeur qu’il ait le sens des responsabilités et qu’il représente dignement son entreprise chez ses clients. » Et cette image négative bien ancrée dans les esprits pose un sérieux problème économique. Avec le départ en retraite des routiers des années 60-70, les transporteurs manquent cruellement de main d’œuvre et peinent à recruter. Résultat, les chauffeurs sont en position de force, et les entreprises doivent dérouler des ponts d’or à ceux qui savent qu’ils peuvent trouver un autre poste dans la journée. « À Paris ou Lyon, certains sont payés plus de 3500 euros nets par mois. Tant que les iPhone et les aliments n’arriveront pas dans les magasins par magie, on aura besoin de routiers… »

Le temps de finir les dernières mousses au chocolat, le groupe C doit passer la très redoutée épreuve du simulateur. Yann l’assure : « Il paraît que même les as des as se mettent dans le ravin avec ce truc ». Assis dans un fauteuil sur vérins face à trois écrans plats, leur mission sera d’avancer, puis reculer entre deux lignes blanches en évitant des potelets. Pas de ravin en vue. Caroline est désignée volontaire par la petite bande courageuse mais pas téméraire. Le quatrième du groupe, Éric, la regarde manœuvrer avec appréhension. Les pixels du simulateur l’inquiètent bien plus que le sable du désert. La cinquantaine bien tassée et le visage marqué, Éric a arpenté les routes accidentées du Maghreb pendant des années pour récupérer tissus et vêtements destinés aux grandes maisons de couture françaises. « Mon père m’a transmis le virus de la conduite, et c’était l’occasion de voir du pays. »  Depuis qu’il est marié, Éric a renoncé au transport international. Il achemine désormais les céréales du Gers jusqu’aux ports du Sud de la France. Et de la route, il a tiré des leçons de vie. « La route, ça apprend la patience. Quand on est jeune, on est impatient. Mais quand on comprend qu’on ne peut rien face aux embouteillages ou que les dockers font grève quand ça leur chante, on le prend avec philosophie et ça change la vie. »

Même l’ultime épreuve des sélections régionales ne brisera pas la zénitude commune au petit groupe. La journée se termine avec la conduite économique sur route. Objectif : réduire sa consommation, ses freinages et ses arrêts pour économiser la mécanique. Là où d’autres candidats ont profité d’un trafic fluide dans la matinée, le groupe C hérite d’un périph’ bondé. De quoi plomber ses statistiques et ses chances de réussite. Pourtant, là où l’observateur lambda crie à l’injustice, eux restent de marbre. Même l’imminence de l’annonce des résultats ne les préoccupe pas plus que ça.
La cérémonie approche, et avec elle son cortège de patrons en costumes cintrés et chaussures vernies. Il ne manque plus que les « officiels ». Et là seulement, le stoïcisme des routiers commence à se fissurer. « Dans notre métier, on nous demande d’être là à l’heure. Ben là, c’est pareil… »

Finalement, la cérémonie démarre. Les discours officiels s’éternisent. On se remercie, on se congratule. Mais dans le public, on souffle en regardant sa montre et en voyant l’heure de pointe approcher à grands pas. Puis, enfin, chacun reçoit une médaille, et le nom du jeune vainqueur est annoncé. Quelques minutes plus tard, autour du buffet, ne restent que les officiels. Les routiers, eux, ont déjà filé. C’est pas tout, mais il y a de la route à faire.    

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.