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PORTRAIT

Nicolas Portal : la botte secrète de Froome

PAR Jean COUDERC | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 7 min

Premier coureur à avoir réussi à gagner trois Grands Tours consécutifs depuis Bernard Hinault en 1983, Christopher Froome va se lancer, cette semaine, à l’assaut de son 5e Tour de France en 6 ans. Un exploit tout à fait dans les cordes du coureur britannique qui peut s’appuyer, pour y parvenir, sur son directeur sportif, l’Auscitain Nicolas Portal. Curieux d’en savoir plus sur cet ancien vététiste passé à la route sur le tard, totalement inconnu du grand public, Boudu a sauté dans sa voiture et lui a rendu une petite visite, chez lui, en Andorre.

La perspective de gravir à vélo les derniers lacets qui permettent d’atteindre la maison de Nicolas Portal, à La Massana, en Andorre, fait froid dans le dos. C’est vite oublier que le garçon a toujours aimé la grimpette. Et prendre de la hauteur. C’est du reste dans sa maison natale, perchée sur les hauteurs d’Auch, que tout a commencé. Comme vis-à-vis, un terrain de cross que la fratrie Portal (Nicolas a un frère, Sébastien qui a trois ans de moins, ndlr) contemple avec envie. Le foot a beau occuper une bonne partie de l’emploi du temps des frangins, rien ne vaut les sorties avec le VTC du paternel, les descentes à fond, la sensation de vitesse, même si parfois il y a un peu de casse. « Parfois je le ramenais avec un rayon cassé. Alors je me faisais engueuler. » Mais le patriarche Portal n’est pas rancunier, et pour le Noël des 14 ans de son aîné, il offre deux VTT à ses rejetons. Dès lors, le ballon rond ne va pas longtemps soutenir la comparaison. « Le vélo, c’est la liberté de faire ce que l’on veut, on n’est pas bloqué comme sur un terrain de foot. » Très vite, Nicolas participe à sa première compétition. Le coup de foudre est immédiat. Il gagne toutes les épreuves dans lesquelles il s’inscrit… sans pour autant faire de plans sur la comète. Jusqu’à ce que son chemin croise celui d’Henrik Sobinski, ancien coureur de l’équipe nationale de Pologne. Propriétaire d’un commerce de vente et réparation de cycles à Auch, ce Gersois d’adoption repère immédiatement l’aîné des Portal. « Il y avait cinq jeunes de son âge mais c’était le plus doué. On voyait tout de suite qu’il était à l’aise sur un vélo. » Convaincu de son potentiel, il lui donne un vélo à retaper et lui avance le montant de la licence pour s’inscrire à l’UV Auch-Lectoure. Parce que pour le vieux briscard polonais, il va de soi que Nicolas Portal doit tenter sa chance au niveau national. Pour sa première course, lors d’un trophée Midi-Pyrénées disputé sur les hauteurs de Pech-David, le jeune homme se souvient des regards intrigués, voire moqueurs des autres coureurs. « Ils me regardaient bizarrement à cause de mon vélo. » Sauf que quelques heures plus tard, c’est sur la deuxième marche du podium qu’il se hisse après avoir longtemps fait la course en tête. Non content de multiplier les bonnes performances en VTT, il décide, en junior de s’essayer à la route.

 

 

Sandwich au pâté vs. barres de céréales

Dès sa première course, un sandwich au pâté dans le sac à dos alors que tous ses concurrents carburent aux barres de céréales, il réalise qu’il a changé de discipline : « J’attaquais comme un fou dans toutes les bosses et les gars revenaient au train dans le plat ». Huitième à l’arrivée, Nicolas Portal comprend que la route est certainement moins fun que le VTT mais sans doute plus intéressante d’un point de vue stratégique. En bref, qu’ « on n’est pas obligé d’être le meilleur pour gagner ». Et gagner, le Gersois aime bien ça. Après avoir atteint l’équipe de France dans les deux disciplines, il décide, à 20 ans, de se consacrer à fond à la route en intégrant le Pôle France à Wasquehal. Loin de chez lui, il découvre les joies de l’entraînement intensif et franchit un cap. Fini les virées à Jour de fête, un bistrot dans lequel il avait ses habitudes à Auch, le jeune homme est lancé comme un boulet de canon vers le professionnalisme. C’est l’équipe AG2R La Mondiale et son manager Vincent Lavenu qui s’intéressent en premier à Nicolas et lui proposent un stage, histoire de le tester en compétition. « C’était un garçon plein d’allant, de joie de vivre, qui avait de belles qualités physiques. Mais vu qu’il venait du VTT, il était un peu coolos. » Enrôlé à l’issue du test, Portal fait ses armes dans une équipe où les leaders s’appellent alors Kirsipuu, Brochard ou Goubert. Très vite, il sait se faire apprécier.

En vélo, on n’est pas obligé d’être le meilleur pour gagner.

Mais les bons de sortie sont rares. Et en dépit d’une belle victoire d’étape sur le Dauphiné Libéré et d’une troisième place au Championnat de France de contre la montre, il ne construit pas un palmarès que ses résultats en espoirs laissaient présager. Pour Henrik Sobinski, il n’a clairement pas exploité toutes ses capacités : « En jeune, c’était le meilleur dans toutes les catégories, rappelle-t-il. Je pense qu’en pro, il était trop gentil... » Mais il a beau ne pas monter souvent sur les podiums, son talent de rouleur-grimpeur est reconnu. En 2006, la Movistar lui propose un contrat. Logique pour Stéphane Goubert, directeur sportif chez l’AG2R : « C’était quelqu’un qui pensait au groupe, au collectif, avant de penser à lui. Rien d’étonnant que Valverde (alors le leader de Movistar, ndlr) ait voulu l’avoir à ses côtés ». À l’époque, rares sont les Français à tenter leur chance à l’étranger. Mais Portal n’hésite pas à franchir les Pyrénées . « Certes je me mettais en danger. Mais je rejoignais une grande équipe qui participait au Tour de France pour le gagner. » Ce qui est le cas dès la première année avec le succès à Paris d’Oscar Perreiro. Même s’il ne joue qu’un rôle obscur aux yeux du grand public, Portal est aux anges. « Je n’ai jamais pensé que je pouvais gagner le Tour. » Et même s’il avait sans doute les jambes pour faire un Top 15, il n’éprouve aucun regret : « Ce qui me plaisait, c’était de rouler pour mes leaders ». Un problème cardiaque va cependant contrarier sa progression. Contraint d’arrêter pendant un an, il reprend la compétition chez les Anglais de la Sky, nouveaux venus dans le peloton, qu’il décide de rejoindre après un entretien avec le patron, Dave Brailsford, au siège de l’équipe à Manchester. « Il m’a tout de suite convaincu, notamment par son approche hyper perfectionniste. Les installations, notamment le tapis géant pour simuler tout type de pente, étaient juste géniales ! »

Humain et perfectionniste

Car sous des airs dilettantes, Portal s’avère en réalité un ambitieux qui sait que le moindre détail a son importance pour atteindre le plus haut niveau. « Chez Sky, je voulais me pousser au maximum et faire de la performance. » Reste que sur les routes, les résultats ne sont pas au rendez-vous. « Il y avait dans l’équipe beaucoup de spécialistes de la piste qui ont voulu dupliquer ce qu’ils connaissaient à la route. Ça n’a pas fonctionné. »

Conséquence, beaucoup de coureurs ne sont pas conservés à l’issue de la saison, dont Nicolas, à qui il est néanmoins proposé d’intégrer le staff. La surprise est totale pour le Gersois dont la maîtrise de l’anglais n’est pas la qualité principale. « Mais Dave m’a dit :  » si tu arrives à te faire comprendre par tout le monde alors que tu ne parles pas bien la langue, ça veut dire que tu sais manager« . » Bien qu’un peu frustré de devoir mettre un terme à sa carrière si jeune (à peine 30 ans), il accepte le défi. Les débuts sont laborieux. « J’avais vraiment du mal avec la langue. Il arrivait que les mecs se mettent en colère parce que je ne comprenais pas. » Mais il s’accroche et finit par se faire accepter en imposant son style, tout en calme et en humanité. « Il y a trois coureurs et deux soigneurs polonais dans l’équipe, raconte Henrik Sobinski. Et bien ils m’ont dit que Nico était le mec le plus gentil qu’ils avaient connu… mais aussi le plus fort en stratégie de course ! »

Dès qu’il parle dans l’oreillette, il nous rassure. Il ne communique aucun stress, ce qui n’est pas toujours le cas des directeurs sportifs.

Un coup de théâtre va le propulser plus tôt que prévu sur le devant de la scène : très à cheval sur les questions relatives au dopage, la Sky pousse vers la sortie son directeur sportif Sean Yates, ancien lieutenant de Lance Armstrong chez Motorola, après que l’accusation de dopage généralisé au sein de l’équipe américaine a été démontrée. Pour le remplacer, Dave Brailsford n’hésite pas à promouvoir son dauphin, rasséréné par la collaboration prometteuse qu’entretient (déjà) Portal avec Froome. Pour sa deuxième participation seulement à la Grande Boucle, le coureur né au Kenya est arrivé second, juste derrière son leader Bradley Wiggins, après lui avoir servi d’équipier de luxe. Autant dire qu’à l’aube de la saison 2013, il fait figure de favori pour lui succéder. Durant le premier semestre, Froome gagne pratiquement toutes les courses auxquelles il participe : Tour d’Oman, Critérium international, Tour de Romandie, Dauphiné Libéré. Il arrive donc au Tour de France dans la peau de l’homme à battre. Ce que personne ne sera capable de faire tout au long de la course. « L’équipe avait pris confiance tout au long du premier semestre. Même si on ressentait la pression, on se sentait fort. » En l’espace de trois semaines, Nicolas Portal s’est fait un nom auprès de ses confrères. Son ancien manager Vincent Lavenu ne cache pas sa surprise devant le parcours de son ancien coureur : « Je ne pensais pas qu’il deviendrait directeur sportif. Venant du VTT, il n’avait pas la même rigueur que sur la route. Mais il a réussi à s’imposer grâce à sa sympathieIl a eu aussi la chance d’être dans une grande équipe avec de grands coureurs. »  Le principal intéressé n’ignore rien de la jalousie suscitée par son parcours, en particulier de la part de ses compatriotes. « Pour beaucoup, je ne suis pas légitime car je n’ai pas gagné le Tour de France et que pour être directeur sportif, il faut l’avoir fait. » Qu’importe, il en faut plus pour gâcher son plaisir à l’issue de ce premier succès à Paris : « Après cette victoire, je me suis dit que même si tout s’arrêtait demain, j’avais bien fait d’arrêter ma carrière de coureur ».

Nicolas Portal au sommet du Mont Ventoux aux côtés de Christopher Froome.

Les chefs et les indiens

Pour définir son rôle de directeur sportif, Nicolas Portal n’hésite pas à user de la métaphore belliqueuse : « Je suis le commandant qui va à la guerre avec ses soldats. Mon rôle est d’arriver à optimiser la stratégie et la capacité physique de mon groupe. Et cela suppose de très bien le connaître ». Et de gérer les problèmes d’égo comme l’an passé avec Mikel Landa, que la Sky a laissé filer chez Movistar. « C’est sûr qu’entre Valverde, Quintana et Landa, ils ont beaucoup de chefs. Mais il leur manque peut-être des indiens. Car le vélo n’est pas un sport individuel. »  Chez la Sky, la question du leadership ne se pose pas tant Froome domine son sujet depuis 6 ans. Mais à ceux qui cherchent à minimiser son mérite, il rappelle ses succès avec des coureurs moins prestigieux comme Thomas ou Henao sur Paris-Nice. Et puis les résultats parlent d’eux mêmes : à l’exception de 2014 où le coureur britannique fut contraint d’abandonner sur chute, l’équipe règne en maître sur la Grande Boucle. Alors inévitablement, une telle domination ne va pas sans soulever des interrogations, voire des soupçons de dopage, et ce bien avant le contrôle anormal du coureur britannique au Salbutamol sur la Vuelta 2017. Pour le directeur sportif de la Sky, c’est une question de jalousie : « Lorsqu’il est arrivé dans le peloton, Dave a annoncé qu’il voulait gagner le Tour. Forcément, ça a un peu crispé. Mais je pense qu’il s’agit d’un conflit de culture : les Anglo-Saxons sont comme ça, ils n’hésitent pas à afficher leurs ambitions. C’est perçu comme de l’arrogance par les Latins ». Fataliste, il devient en revanche plus offensif lorsqu’il s’agit de répondre aux critiques émanant de ses compatriotes : « Jalabert, Hinault (qui vient d’inciter les coureurs à faire grève en vue du Tour pour protester contre la participation de Froome, ndlr), Guimard, mais qui ils sont pour nous juger ? Un moteur dans le vélo ? Mais comment ils peuvent dire un truc pareil ? On n’a pas eu un seul dopé en 8 ans ! Ils sont dépassés ces mecs. Ils ne comprennent pas que les mecs se mettent à rouler ou à grimper en arrivant chez nous. La vérité, c’est que les gars s’entraînent énormément ».

Alors tous cleans ses coureurs ? Le boss de la Sky en est convaincu. « Je ne passerais pas autant de temps loin de ma famille pour m’occuper de mecs qui se chargent. Si j’avais un doute sur un seul coureur, j’arrêterais tout de suite. » De là à croire à une éradication totale du dopage dans le peloton, il y a un pas qu’il se refuse à franchir. « C’est dans la nature humaine. Mais je pense qu’il y en a très peu aujourd’hui, et qu’ils finiront par se faire choper. Et ce dont je suis sûr, c’est que les Dumoulin, Yates, Pinot, Valverde, Bardet, ils sont cleans. » Des coureurs qui vont tous vouloir faire tomber Froome de son piédestal sur les routes du Tour. Pour que cela n’arrive pas, Portal sait que la relation qu’il entretient avec son leader, souvent décrite comme fusionnelle, est précieuse. Et que l’envie de rester au sommet est leur meilleure chance d’y parvenir. Car en sport, le plus dur reste de durer au plus haut niveau. « Sur le dernier Tour d’Italie, il a hésité à abandonner à mi-course. Je crois que j’ai su fouetter son orgueil pour qu’il ait envie de continuer. Et au final de gagner l’épreuve. »

Parmi ses adversaires, aucun ne doutent de l’influence positive de Portal sur Froome : « On voit tout de suite quand Nico est là et quand il n’est pas là. Il le rassure, le canalise. Il analyse très vite la course. C’est un vrai atout pour la Sky », observe Stéphane Goubert. Son manager Vincent Lavenu partage l’analyse : « Pour qu’un leader souhaite continuer à travailler toujours avec la même personne, c’est que le feeling est bon ».

Pour Kenny Ellisonde, l’autre Français de l’équipe arrivé en 2017, c’est par son calme olympien que son directeur sportif parvient à faire l’unanimité auprès des coureurs : « Il est du Sud-Ouest, il est détendu. Dès qu’il parle dans l’oreillette, il nous rassure. Il ne communique aucun stress, ce qui n’est pas toujours le cas des directeurs sportifs. Avec l’expérience engrangée dans ses précédents succès, il donne l’impression d’avoir vécu tous les cas de figures ». Comme sur le dernier Giro où il a réussi à trouver les mots pour convaincre Froome de rester dans la course puis d’attaquer à 80 km de l’arrivée de l’avant-dernière étape pour aller chercher la victoire et le maillot rose. « Quand on est leader, ce n’est pas à nous de faire la course, se justifie Portal. Mais quand il faut, on sait attaquer. » Il n’y a plus qu’à espérer que la Sky loupe son début de Tour…    

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.