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INTERVIEW

Île de Pâques, un autre monde

PAR Agathe RENAC
Temps de lecture 4 min

Le succès estival des trois expositions d’intérêt national consacrées à l’île de Pâques à Toulouse, Figeac et Rodez, en dit long sur la fascination que continue d’exercer ce morceau de terre perdu au milieu du Pacifique. Si vous deviez n’en visiter qu’une avant la fin de l’événement, le 4 novembre, privilégiez l’expo du musée Fenaille de Rodez, la plus richement dotée et la plus étonnante de toutes. Ses commissaires scientifiques Catherine et Michel Orliac promettent de l’émerveillement, et la déconstruction de nombreux mythes.

Que rateront ceux qui ne prendront pas le temps de visiter l’expo du musée Fenaille ?

Catherine Orliac : La plupart des œuvres
exposées sont des objets intimes d’une beauté extraordinaire. Ces pièces sont particulièrement recherchées aujourd’hui. Vous resterez forcément béats d’admiration devant ces figurines à forme humaine ou encore devant les moai moko, les hommes lézards. Elles nous parlent, elles nous interrogent, elles nous fascinent. Je pense qu’il est nécessaire de voir ces œuvres au moins une fois dans sa vie. Des surréalistes comme André Breton et Paul Éluard en ont été très touchés.
Aller à Rodez, c’est découvrir un autre monde.

Michel Orliac : Le grand public cultive une vision stéréotypée de l’île de Pâques. Il n’en connait que les moaï, ces grandes statues de pierre. Les statuettes en bois sont quant à elles méconnues, alors qu’elles occupaient une place primordiale dans la vie des
Pascuans. Elles les accompagnaient quotidiennement. Suspendues aux charpentes des maisons ou portées directement sur le corps, elles étaient utilisées notamment pour jeter des sorts, infliger des maux aux ennemis ou soigner des maladies. Les autochtones les exhibaient aussi lors de cérémonies publiques comme une marque de pouvoir. Elles sont surtout très rares ! Lors de leur conversion religieuse, les autochtones les ont cachées dans des grottes où elles ont pourri. Aujourd’hui, il n’y en a plus aucune sur l’île. Si on peut encore en admirer, c’est grâce au commerce dont elles faisaient l’objet.

D’où viennent les œuvres exposées au musée Fenaille ?

C.O. : L’exposition dévoile 80 pièces, certaines n’ayant jamais été présentées au public auparavant. Elles sont issues de collections privées et publiques. Ce sont des créations extraordinaires et d’une grande liberté formelle.

À quand remonte votre première rencontre avec l’art pascuan ?

C.O. : Notre première mission sur l’île de Pâques
remonte à 1988, et nous en sommes revenus émerveillés. Nous tenions à partager notre passion avec le grand public. Il nous était donc tout à fait naturel de nous impliquer dans la mise en place de ces trois grands événements.

Qu’avez-vous appris sur l’île de Pâques et sur sa civilisation lors de vos missions ?

M.O. : La vie des Pascuans était rythmée par la religion. Ils sculptaient les moaï à partir de la roche d’un volcan, des esprits s’étant manifestés à cet endroit précis. Ils pensaient que la puissance du lieu donnerait un pouvoir surnaturel à la matière. La pierre sacrée était ensuite transportée tout autour de l’île pour qu’elle dispense ses bienfaits à la population.

C.O. : Pour eux, la matière était remplie d’énergie divine. Pour sculpter leurs statuettes, ils choisissaient une seule essence d’arbre car ils recherchaient un bois sacré.

M.O. : Le divin était partout présent. Quand un bon pêcheur mourait, ils utilisaient ses os pour créer des hameçons. Cet acte n’était pas une profanation, bien au contraire, c’était un hommage suprême. Les pêcheurs pensaient que cet hameçon leur porterait bonheur.

Nous, les mystères de l’île de Pâques, ça nous fait rire. 

Pour nous, grand public, l’île de Pâques nourrit l’imaginaire et reste entourée de mystères. En est-il de même pour des scientifiques comme vous ?

C.O. : Disons que notre rôle consiste également à lutter contre les idées reçues. Selon une légende, les Pascuans auraient coupé tous les arbres de l’île. Or, j’ai démontré dans mes travaux que leur végétation était autrefois arborée et diverse. La forêt a disparu brutalement dans les années 1650 et les autochtones n’en sont pas les responsables. En réalité, l’île aurait été confrontée à un problème climatique d’importance, comme une grande sécheresse.

M.O. : D’autant plus qu’ils étaient de grands navigateurs, sans doute les meilleurs que la Terre ait connue. Le bois était nécessaire pour la construction de leurs bateaux, il faisait presque partie de leur ADN. Qu’ils se soient mis tout à coup à raser la forêt me semble invraisemblable.

Qu’en est-il du mystère qui entoure le transport de ces statues gigantesques ?

C.O. : Il n’y a aucune énigme : ils avaient tout un dispositif pour les transporter. La création et le transport des pierres se situent dans un laps de temps relativement long. Il ne faut pas penser que ce sont des éléments synchrones et que toutes ces statues étaient présentes au même moment. Le site et les moaï se sont mis en place tout au long de l’histoire.

M.O. : Les Pascuans naviguaient sur de grands bateaux qui pesaient 40 à 60 tonnes. Arrivés à destination, ils les tiraient sur la terre ferme. Donc transporter de gros cailloux, c’était de la rigolade. Nous, les mystères de l’île de Pâques, ça nous fait rire.

Exposition « L’ombre des dieux », au musée Fenaille à Rodez jusqu’au 4 novembre 2018

Voir aussi :
Exposition « Les bois parlants », au musée Champollion   
à Figeac jusqu’au 4 novembre 2018
• Exposition « Le nombril du monde ? », au Muséum de
Toulouse du jusqu’au 30 juin 2019.

www.iledepaquesexpo.fr

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