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ÉVÉNEMENT

Le minotaure existe, on l’a rencontré

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 8 min

À partir du 1er novembre, la compagnie de théâtre de rue La Machine dévoilera dans un spectacle de 4 jours et 4 actes la nouvelle création de son directeur artistique François Delarozière : un Minotaure mouvant de 14 mètres de haut mu par 16 véritables machinistes. À l’image du Grand Éléphant de la compagnie, qui assure depuis 2007 la renommée internationale de l’espace des Machines de l’île à Nantes, le colosse toulousain constituera l’attraction de la Halle de la Machine inaugurée le 9 novembre au bord de la Piste des Géants de Montaudran. Puisque cette créature doit devenir un emblème de la ville, une petite description de la bête s’impose, quitte à se contenter des rares informations qui filtrent de la Halle, et à privilégier le rêve à la réalité.

SI VOUS AVEZ RATE LE DEBUT

Avant d’apparaître sous les traits du Minotaure, la dernière création de la compagnie La Machine est longtemps restée un serpent de mer. Intégrée au projet de Halle aux Machines de Montaudran, elle a été voulue et défendue bec et ongles par Pierre Cohen. Son successeur au Capitole, Jean-Luc Moudenc, a d’abord menacé de l’enterrer vivant (le Minotaure, pas Cohen), accusant son prédécesseur d’avoir financé ce colosse sans que la Ville n’en devienne propriétaire. Autre grief, celui d’avoir fait peu de cas, en commandant la construction de la Halle, de la mémoire des pionniers de l’Aéropostale dont la piste borde le site de Montaudran. Finalement, la nouvelle municipalité a intégré le géant hybride dans un projet où la Halle des Machines côtoie un espace muséographique dédié aux héros de l’Aéropostale. Baptisé L’envol des Pionniers, ce dernier ouvrira ses portes le 20 décembre prochain.

 

 

C’est là le happy end d’une tragicomédie épique mettant en scène Toulouse et François Delarozière. Un feuilleton dont les premiers épisodes se sont joués à la fin des années 1980, quand l’actuel directeur artistique de La Machine était un des remuants leaders du Royal de Luxe. Cette compagnie, dont La Machine est une excroissance réussie, faisait régner à l’époque une joyeuse pagaille, poussant le bouchon jusqu’à faire rôtir à Jolimont un autobus de la Semvat (l’ancêtre de Tisséo) sur un tournebroche mécanique géant. Comme Dominique Baudis, le maire d’alors, goûtait moyennement les barbecues, il invita le Royal de Luxe à aller voir ailleurs s’il y était. Ils le cherchèrent jusqu’à Nantes, où ils trouvèrent, en la personne de Jean-Marc Ayrault, un maire disposé à les recevoir. C’est pourquoi on dit partout que l’arrivée à Toulouse de La Machine n’est en fait qu’un retour.

Voilà pour la version officielle. En vérité, il n’en est rien. Tout à commencé pendant les fouilles de sauvetages menées en 1992-93 sur le site de construction du parking Esquirol. Les archéologues mirent alors au jour des vestiges aujourd’hui recouverts de béton, et identifiés comme les fondations probables du Capitolium antique. Ce qu’on ignorait, et que François Delarozière nous apprend, c’est qu’on déterra à cette occasion une pierre recouverte d’inscriptions étrusques. Une prophétie annonçant que le Minotaure, enfermé dans un labyrinthe souterrain dont les grandes villes du monde sont les portes, réapparaîtrait 40 équinoxes après le décryptage des inscriptions. Et qu’Ariane, métamorphosée, guiderait ce “Gardien du Temple” dans les rues de Toulouse devenues scènes de théâtre. Voilà qui est plus crédible, et qui pose enfin notre Minotaure, dans un contexte plus engageant.

 

 

Bien qu’il entretienne depuis des mois un épais mystère autour de sa créature, le directeur artistique de La Machine, François Delarozière, a révélé à Boudu l’accès secret au labyrinthe souterrain où le Minotaure croupit depuis des millénaires. Un scoop inouï dont nous avons rapporté une rhinopharyngite (l’endroit est humide), des gros plans sous-exposés (il n’y a ni recul ni lumière là-dedans), et quelques questions que nous nous sommes empressés de poser au géniteur du monstre une fois revenus à nous et à la surface.

 

C’est bien gentil votre Minotaure, mais nous, comme ça, dans la pénombre, on n’en a vu que des bouts. Il n’avait pas d’électricien sous la main, Dédale, quand il a construit ce labyrinthe ?

Il faut croire que non.

Par contre, on était aux premières loges pour se farcir son râle rauque de bovin. On a même senti son souffle brûlant sur la nuque. Et on vous parle même pas de l’haleine.

Je sais bien. Le Minotaure est un être puissant qui respire avec quatre poumons (deux poumons d’homme et deux de taureau), et dont la poitrine est battue par deux cœurs distincts.

Des organes ? Il est donc vivant… pour de vrai ?

Évidemment. Qu’est-ce que vous croyez ? Il vit parce qu’il respire, parce que de la brume sort de ses nasaux, parce qu’il bave, parce qu’il émet des sons, parce qu’il se déplace, parce qu’il interagit avec son environnement. Il vit parce que c’est une machine vivante qui fait partie de ce nouvel ordre biologique et mécanique qu’on appelle “Les machines vivantes”.

Ah, ok. Vivant comme un robot qui bave, en gros…

Il est bien plus performant qu’un robot. Rendez-vous compte : il est actionné par 16 machinistes, ce qui fait 16 cerveaux et 16 sensibilités. Les robots d’aujourd’hui n’arrivent même pas à égaler un seul cerveau humain.

On fait quand même des robots joueurs d’échecs qui battent des champions du monde. Il sait jouer aux échecs votre Minotaure ?

Il pourrait, s’il le voulait. À condition de trouver des pions à sa taille. Mais ça m’étonnerait qu’il accepte. Il est plutôt solitaire comme garçon. Les jeux à deux, c’est pas son truc. La seule compagnie qu’il supporte, c’est celle d’Ariane, qui veille sur lui depuis des temps immémoriaux.

S’il est aussi solitaire que ça, il faut peut-être que les Toulousains se méfient, non ? Quand il va sortir du labyrinthe, le 1er novembre, il pourrait se retourner contre la foule comme dans un encierro de Pampelune…

Il n’y a aucun risque de violence de sa part. Derrière son armure, il cache une forme de timidité et de fragilité qui le rendent incapable de tout mouvement d’humeur.  Il n’aime pas le regard que les êtres humains portent sur lui, c’est tout. Il faut le comprendre. Il se sait hideux. Une tête de taureau, un corps mi homme-mi taureau, c’est quand même pas banal. Il reste toutefois assez indifférent à la présence du public. D’ailleurs à Montaudran, on pourra monter sur son dos et se balader sur la Piste des Géants sans avoir rien à craindre.

S’il est timide et sensible, c’est donc qu’il pense par lui-même. Pourrait-il, une fois sur le pavé toulousain, échapper à la vigilance de ses manipulateurs ?

Il peut en tout cas échapper au scénario qu’auront imaginé les Toulousains. Du 1er au 4 novembre le Minotaure amènera le public là où il ne s’y attend pas. Les Toulousains auront tout de même des indices. Ils pourront, via les réseaux sociaux, découvrir légèrement à l’avance le lieu où la machine apparaîtra, accéder à son inconscient, et même lire dans ses rêves. Quatre jours durant, ils suivront sa piste comme dans une histoire hors norme, comme dans une pièce de théâtre géante et à ciel ouvert.

Quel genre de pièce ? Comédie, tragédie, drame ?

Une tragédie, à coup sûr. Une tragédie contemporaine qui se joue entre êtres mythiques.

Et cette tragédie en plein air aura lieu même s’il pleut ?

Sauf tempête gigantesque qui interdirait aux hommes de sortir, je peux vous assurer que le Minotaure s’extirpera de son labyrinthe souterrain pour gagner la surface. Si le public peut mettre le nez dehors, le Minotaure le peut aussi !

C’est donc qu’il est étanche… De quoi est-il fait, d’ailleurs, ce Minotaure ? Dans le noir, on n’a pas bien vu.

D’or, d’acier, de bois, de cuir, d’huile et de crin.

De crin, pour la queue ?

Oui, il a fallu le crin de trente chevaux pour lui faire une queue digne de ce nom.

Donc, si on résume : le Minotaure est une machine de 12 mètres de haut manipulé par 16 machinistes, fait d’or, d’acier, de bois, de cuir, d’huile et de crin, avec deux cœurs et quatre poumons, qui vit depuis des lustres dans un labyrinthe souterrain et qui en sortira le 1er novembre quelque part au centre-ville de Toulouse. Parfait. On sait maintenant ce qu’est ce Minotaure. Par contre, on ne voit pas trop à quoi il sert.

À rien. Le Minotaure est inutile, comme toutes nos machines, d’ailleurs. L’humanité a besoin d’inutilité pour s’émouvoir. Et il faut reconnaître que l’utile émeut peu.

Qu’est-ce qui rend le Minotaure si émouvant ?

À son passage, sa taille nous renvoie à nos 3 ans. Au temps où, à notre échelle, une table constitue une montagne impossible à franchir. À cette période de l’existence, on est ouvert à tout, capable de tout recevoir de façon spontanée, sans jugement, sans parti pris. Voir passer devant soi un géant de 12 mètres déconnecte pour un instant notre capacité à juger, à jauger, à critiquer. On prend les images de plein fouet, sans analyse. C’est banal à dire, mais cela revient à retrouver un regard d’enfant. Et pour ça, il faut que l’objet regardé contienne une part d’irréel, de beau, d’inutile et de vulnérable. 

À propos de vulnérabilité, il nous a semblé apercevoir des plaies profondes sur les flancs de la bête. On a rêvé ?

Vous avez bien vu. Ce n’est rien. Juste un aigle géant qui voulait lui voler le cœur.

Ah, très bien. On est rassurés. Et ces signes bizarres sur son dos, comme creusés et dorés à l’or fin ?

Des hiéroglyphes et des écritures cunéiformes. Mais ça, c’est une autre histoire. Et d’ailleurs, je vous en ai déjà trop dit…

 

L’enveloppe charnelle du Minotaure est essentiellement constituée de bois de tilleul. L’essence a été choisie à dessein, en fonction du climat de la région toulousaine où il évoluera le plus souvent. Avec le temps, les traitements légers à base de produits naturels et d’huiles douces laisseront le bois s’imprégner des marques du temps qui passe et du temps qu’il fait. Sous la carapace de bois, un désordre mécanique de vérins, de tuyaux et de soupapes tient lieu de tripes et d’organes.

 

Les premières machines de la compagnie, sorties des ateliers il y a une quinzaine d’années, étaient élaborées à partir de moteurs et de mécaniques d’occasion glanés sur des moissonneuses batteuses en bout de course. Il arrivait qu’elles tombent en panne en plein spectacle, devant 30 000 personnes interloquées.  Aujourd’hui les mécaniques sont neuves, et les risques de panne contrôlés par plusieurs dizaines de capteurs électroniques.

 

Pour la réalisation de ses géants, montés dans les ateliers de la compagnie situés à Nantes et à l’Usine – centre des arts de rue à Tournefeuille, La Machine puise aussi bien dans les savoir-faire ancestraux que dans les technologies de pointe. Certains principes sont inspirés de l’industrie, d’autres de l’armée. En retour, industriels et militaires trouvent dans le travail de La Machine des applications intéressantes. C’est le cas dans le domaine de l’hybridation : le Minotaure, mine de rien, est l’une des plus grosses machines hybrides jamais conçues. Certains détails résistent pourtant parfois à la sagacité des concepteurs de la compagnie. Il a par exemple fallu plus de 8 ans pour créer le sabot parfait, doté d’amortisseurs multi-directionnels capables de soutenir le poids des pattes sans atténuer le mouvement naturel du pas.

 

Du 1er au 4 novembre
Spectacle
Le Gardien du Temple dans les rues de Toulouse avec déambulation du Minotaure. Les informations sur le parcours et les
lieux de rendez-vous seront communiquées au dernier moment.

Du 9 au 11 novembre
Inauguration de la Halle de la Machine à Montaudran. Rencontres, spectacles, déambulations à dos de machines sur la Pistes des Géants.

Halle de la Machine, 3 avenue de l’aérodrome de Montaudran

halledelamachine.fr

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