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INTERVIEW

« Acheter à une coopérative, c’est acheter utile. »

PAR Jean COUDERC | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 5 min

Le bureau de l’Union régionale des Scop Occitanie – Midi-Pyrénées vient de désigner son nouveau directeur, Cyrille Rocher, jusqu’à présent directeur adjoint en charge du département création et développement. L’occasion de demander à cet ancien directeur général de fonds d’investissements comment il compte s’y prendre pour modifier l’image d’un monde coopératif que l’on dépeint souvent comme hostile au patronat.

À quel stade de son évolution le monde coopératif en est-il ?

Il est en plein essor parce qu’il fait beaucoup d’efforts de communication. Mais surtout parce qu’il s’inscrit dans un phénomène de société porteur. Ce phénomène, c’est la prééminence humaine, c’est-à-dire le fait que les salariés demandent à être de plus en plus pris en considération au sein des organisations.

En résumé, toutes les conditions sont réunies pour que cela marche ?

Oui… à condition que l’on s’adapte ! Il faut écouter toutes les formes qui se mettent en œuvre, les formes hybrides notamment, et ne pas être assis sur un seul modèle historique de société coopérative. À titre d’exemple, les centres-villes avec les commerçants sont en train de s’organiser en sociétés coopératives d’intérêt collectif, les maisons de santé également. On a tout un pan de la société qui peut s’organiser différemment avec un statut qui lui permet de ne pas être régi par la seule rémunération du capital mais par la représentativité en tant que personne.

C’est la principale différence avec une entreprise classique ?

Une Scop est créée par des individus qui veulent mettre en commun leur capacité professionnelle pour développer leur propre outil de travail. Elle doit donc développer son modèle économique, avec des objectifs de croissance, de rentabilité, mais pas de rémunération du capital en priorité. Et ça change tout parce que ses actionnaires salariés sont avant tout intéressés par l’avenir de l’entreprise. Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne distribuent pas les résultats s’il y en a. Mais là encore nous ne sommes pas là pour donner des leçons aux sociétés dans lesquelles le dirigeant a investi son patrimoine personnel.

On a pourtant parfois l’impression, en écoutant les acteurs du monde coopératif, qu’ils ont le monopole de la vertu…

C’est surtout une affaire de mauvaise communication. Pendant longtemps, le monde coopératif a peut-être focalisé son propos sur l’absence de patron et sur le fait que les coopératives étaient dirigées par tous les salariés. Or c’est faux. Une entreprise coopérative est dirigée par un leader, qui sait conduire une stratégie, en sachant certes partager avec ses associés, mais qui décide. Aujourd’hui les sociétés coopératives ne communiquent plus sur une opposition au système mais sur un mode de gouvernance différent. L’enjeu de l’économie coopérative n’est pas de faire la guerre aux autres formes d’économie, mais plutôt de s’assurer que la compétition est juste.

Qui est responsable de ce quiproquo ?

Personne. C’est le poids de l’histoire et notamment une évolution d’appréciation due à l’âge des gens qui nous observent. Les nouveaux regards sont assis sur des choses factuelles. Peut-être aussi que les réseaux patronaux étaient beaucoup plus dogmatiques et voyaient dans le monde coopératif une forme de résurgence bolchévique ou d’anti-patronat. Mais notre communication doit aussi changer à leur encontre.

C’est-à-dire ?

On est aujourd’hui loin de l’image d’Épinal du patron qui ne pense qu’à s’en mettre plein les poches. Historiquement, je suis issu de l’accompagnement du Centre des Jeunes Dirigeants d’entreprise. Je n’ai pas l’impression que les dirigeants que j’ai rencontrés étaient des purs produits du capitalisme sans aucune humanité. C’est d’autant plus important d’aller vers les entrepreneurs qu’il y a un enjeu important autour de la reprise d’entreprises.

Pourquoi ?

Contrairement à ce que le traitement médiatique pourrait laisser penser, l’essentiel de notre activité ne consiste pas à reprendre des entreprises en difficulté. Aujourd’hui, cela représente moins de 10 % de l’activité de l’Urscop Midi-Pyrénées. Certes les reprises à la barre du tribunal sont les plus intenses au niveau émotionnel. Mais elles restent minoritaires. La plus grosse activité est la création d’entreprises et, de plus en plus, le rachat de sociétés pour le compte de salariés.

C’est autour de cet axe que vous souhaitez organiser le développement de l’Urscop ?

Absolument. On est déjà dans un processus assez vertueux puisqu’en 5 ans, on a multiplié par deux le nombre de sociétés coopératives (de 150 à 300). L’objectif est de poursuivre dans cette voie. Mais pour y parvenir, il faut inciter les chefs d’entreprises à envisager la cession de leurs affaires. Ce sont souvent des entreprises familiales qui partagent les mêmes valeurs que nous. Et on s’aperçoit qu’ils n’ont pas envisagé cette option, non par snobisme mais parce qu’ils considèrent que leurs salariés ne le peuvent pas financièrement.

Ce qui est exact, n’est-ce pas ?

C’est vrai que nous avons des difficultés pour organiser le rachat de belles entreprises, par la taille, au-delà de 10-15 millions d’euros. Nous sommes en train de travailler pour donner naissance à un fonds d’investissement en Occitanie qui nous permettra de franchir ce palier, en aidant les salariés en fonds propres pour lever de la dette bancaire. C’est le projet FRED qui se met en place avec la Région, la Caisse des dépôts, et d’autres partenaires comme Initiatives pour une Économie Solidaire et quelques banques.

Peut-on parler d’un changement de philosophie ?

Le changement sera effectif lorsque l’on parlera d’une coopérative non pas comme un objet de curiosité mais comme d’une entreprise qui vit au milieu d’autres entreprises avec des avantages, des contraintes bref des façons différentes d’entreprendre. Mais d’abord qui entreprend. En matière entrepreneuriale, je privilégie donc le vivre ensemble au vivre entre nous !

Au fond, quelle image souhaiteriez-vous que le grand public ait d’une entreprise coopérative ?

La vraie image. Le statut coopératif n’est pas politique : il n’est ni de droite, ni de gauche. Il définit une organisation démocratique de l’entreprise et les valeurs auxquelles elle croit ; avec une juste répartition des richesses entre les salariés et l’entreprise. L’objectif d’une coopérative est d’appliquer la stratégie définie avec ses associés salariés, nécessairement rentable pour être durable. Elle vit dans un marché économique commun à toute entreprise, elle aura donc comme nécessité d’augmenter sa compétitivité, sa productivité, et oui, devra licencier un salarié si celui-ci ne convient pas, comme dans toute entreprise. Mais là également, c’est dans la forme que se distinguera une coopérative lorsqu’une sanction doit être prise.

Pourquoi faut-il qu’elles se développent ?

Parce qu’elles répondent parfaitement aux attentes de notre société. Des sociétés locales, dont les bénéfices et les emplois restent et sont issus du territoire ; des entreprises non cessibles et non délocalisables, privilégiant les circuits courts, l’environnement… Et puis une coopérative, ce sont des hommes et des femmes qui gagnent et dépensent de l’argent sur ce même territoire. Donc oui acheter à une coopérative, c’est acheter utile. 

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.