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PORTRAIT

Baptiste Beaulieu, humain trop humain

PAR Julie GUÉRINEAU | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 6 min

Révélé il y a 5 ans par l’immense succès de son blog, chronique drôle, grave et tendre du quotidien des soignants, le médecin toulousain Baptiste Beaulieu écume plateaux télés et studios de radio pour réconcilier soignants et soignés.
À 33 ans, il vient de publier son quatrième roman, milite en ligne et sur le terrain pour de multiples causes et signe tous les lundis un billet sur France Inter. Sans jamais oublier ses patients.

Certains, dès les premiers symptômes de célébrité venus, trimballent leur succès en bandoulière. Chez Baptiste Beaulieu, rien de tout ça. Malgré un blog aux 7 millions de vues, trois livres traduits en 14 langues (dont un écoulé à 60 000 exemplaires pour la seule version grand format et vendu pour des adaptations au cinéma), un quatrième ouvrage en librairie, des sollicitations dans les médias et, depuis la rentrée, une chronique régulière sur France Inter. Non, quand on rencontre Baptiste Beaulieu, on ne ressent décidément rien de tout ça. On voit juste un jeune homme un peu timide assis à la terrasse d’une librairie toulousaine qui se demande, fasciné, « ce que peuvent bien faire tous ces gens assis là et qui ont l’air de travailler sur des trucs très importants ». Il y a quelques semaines, il était encore là, parmi eux, après une journée de consultation, à mettre un point final à son dernier roman, Toutes les histoires d’amour du monde.
Parce que Baptiste Beaulieu a une double vie. Médecin le jour, écrivain la nuit.

Né à l’hôpital de La Grave en 1985, il grandit dans un milieu « prolo et précaire » à Verfeil, au lieu-dit dont il a fait son pseudo : Beaulieu. Très jeune, il veut déjà « devenir médecin ou écrire des livres ». Et quand il raconte sa vocation pour la médecine, comme dans les chroniques hospitalières qui ont fait son succès, son récit prend des allures de fable. « C’est une histoire très étrange », avertit-t-il. Une histoire qui remonte aux dernières semaines de la Seconde Guerre mondiale. Son grand-père, un jeune paysan enrôlé de force « qui ne voulait tuer personne parce qu’il aimait la vie », est pris d’un coup de folie et tue 13 Allemands sur un chemin, « le grand drame de sa vie ». Près de 45 ans plus tard, le petit
Baptiste, intrigué par la vie, la mort et tout ce qu’il y a entre les deux, zigouille un lézard. Son grand-père entre dans une colère monstrueuse et l’oblige à tenir la dépouille dans sa main jusqu’au retour de ses parents. « C’est là, à 4-5 ans, que j’ai compris la fugacité de la vie. Et c’est sûrement en partie pour laver ce crime odieux que j’avais commis enfant que j’ai voulu soigner. »

Fidèle à son vœu d’enfant, et parce qu’on ne veut pas d’un titulaire de bac scientifique en prépa littéraire, il entre à la fac de médecine. « Mais je ressentais le besoin d’écrire, de raconter des histoires. » Alors le soir, après les cours, il écrit. Et dilapide ses maigres économies d’étudiant à la Corep et à la Poste pour envoyer ses manuscrits. Mais rien ne vient, et il finit par laisser tomber. « Et puis j’ai commencé mon internat, et j’ai été époustouflé par la beauté des gens avec qui je travaillais. Leur humanité, leurs fêlures qu’on sentait affleurer dans leurs relations avec les patients et dans les clashs au sein de l’équipe. Je me suis dit que c’était beau. Qu’il fallait que je le raconte, parce que l’humanité est là, aussi. »

Surtout qu’à l’époque, la grogne monte contre le système de santé. Autant chez les patients que les personnels soignants. Alors il crée un blog pour « briser l’armure que les soignants se forgent pour se protéger de la vie », demander un peu d’indulgence aux patients, et questionner sans relâche les pratiques médicales. Alors Voilà. Journal de soignées/
soignantes réconciliées
, est né. Jour après jour, il y raconte des histoires vraies qu’il vit ou recueille auprès de ses collègues en travestissant les noms, les âges, les sexes. Sous sa plume, qui mêle habilement poésie, humour, trash et
mythologie, toutes ces histoires triviales, et parfois considérées comme sans intérêt pour ceux qui les lui racontent, se transforment en fables à la portée universelle. « L’être humain malade concentre tout ce qu’il y a de pire et de plus beau. Et le médecin pratique à la fois le métier le plus beau et le plus laid du monde. Sans les romancer, j’essaie de transfigurer les situations pour montrer ce qu’il y a de tout à fait extraordinaire dans la plus banale des scènes quotidiennes à l’hôpital. » Et c’est comme ça que l’après-midi qu’il a passée à « vider une mamie constipée » devient l’un de ses récits les plus humains et les plus touchants. « J’adore Prévert et ses passages scatophiles et vulgaires. La vulgarité permet, comme la poésie, de dire des choses qu’on a du mal à dire dans notre monde qui manque un peu de sincérité. » Dans ses posts, il chante aussi la beauté des corps imparfaits et de la vieillesse, des rides et des cicatrices. « On fait croire que la normalité et la beauté, c’est la bonne santé, la perfection physique. Quand on est en médecine, on sait à quel point c’est mensonger et ça crée beaucoup de complexes. La normalité, c’est l’eczéma, le psoriasis, la mauvaise haleine le matin.
C’est quand même incroyable qu’on vive dans une société où toutes ces choses – la peur de vieillir, de mourir, de se tromper – soient justement celles que l’on garde pour soi un peu honteusement alors que ce sont celles qui sont le mieux partagées.
 »

Syndrome de l’imposteur

Au début, seuls ses amis et quelques proches lisent son blog. Jusqu’au jour où Sandrine Blanchard, alors rédactrice en chef au quotidien Le Monde, tombe dessus. « J’ai tout de suite adoré la manière qu’il avait de parler de son métier, du rapport soigné-soignant. C’était très fort, très humain, sans s’interdire l’humour », se souvient-elle encore cinq ans plus tard. « C’était la première fois que je voyais un blog parler de médecine avec autant de sensibilité et d’humanité. Il m’a fait penser à Martin Winckler, pour cette capacité à rendre compte des histoires humaines qui entourent la maladie. » La chronique qu’elle rédige dans la foulée fait presque exploser le blog. Dans la journée, une dizaine de maisons d’édition parisiennes se mettent à courtiser le médecin-blogueur.

le médecin pratique à la fois le métier le plus beau et le plus laid du monde. 

De l’autre côté de l’écran, Baptiste Beaulieu a du mal à comprendre ce qui lui arrive. « Il m’a écrit pour me remercier, et il m’a envoyé les deux plus beaux bouquets que j’aie jamais reçus », s’amuse Sandrine Blanchard, encore attendrie. Dès le lendemain, la virée entre copains à Paris prévue de longue date se transforme en speed-
dating avec les maisons d’édition, dont plusieurs avaient refusé ses manuscrits d’étudiant. « Au lieu d’aller faire la bringue, on est allés tous ensemble de maison d’édition en maison d’édition. Ça a été l’une des plus belles  journées de ma vie. »

Ce premier livre tiré de son blog rencontre un véritable succès en librairie. Et l’année où il devient officiellement médecin, Baptiste Beaulieu écume aussi les maisons de la presse et les salons du livre. « Mais j’avais l’impression de tricher en jouant au médecin, et d’être un écrivain imposteur. J’avais la sensation qu’on ne parlait pas vraiment de moi. Les compliments, c’est compliqué à accueillir quand on a des complexes et pas forcément confiance en soi. Et, sans fausse modestie, c’est toujours le cas. »

Suivent assez vite deux autres romans à succès dont les intrigues et les personnages tournent autour de la vie, de la mort, et du sens de l’existence. « Ce sont les seuls sujets qui m’intéressent et m’obsèdent. Comment continue-t-on à vivre dans un monde où des enfants meurent ? C’est une question très naïve, l’éternelle question de l’existence du mal et d’un dieu, mais pourtant ça ne me quitte pas. Et ces questions, je les partage peut-être dans l’espoir que quelqu’un, un jour, m’apporte la réponse. »

Twitter et décadence

Au quotidien, Baptiste Beaulieu continue d’exercer la médecine et ne compte pas s’arrêter. « C’est ce qui m’ancre dans la réalité. Quand je ne travaille pas, je suis incapable d’écrire. » Mais il exerce désormais dans un cabinet généraliste. Il a quitté l’hôpital le jour où il s’est surpris à se réjouir qu’une place se libère pour l’une de ses patientes « grâce » au décès d’une autre. « Baptiste est quelqu’un de très humain et humaniste. Sa plus grande peur, c’est de s’endurcir », assure Fatiha Boudjahlat, enseignante, féministe et essayiste, qui dit être « tombée en amitié » avec lui il y a quelques années. « Il a cette capacité ou ce défaut de se remettre constamment en cause. »

Les dialogues qu’il noue avec ses lecteurs grâce à son blog nourrissent cette remise en question perpétuelle. « Avant l’exposition de mon blog, je n’étais pas aussi sensibilisé que je le suis aujourd’hui sur des questions comme le féminisme, l’homophobie, la grossophobie, etc. Mais peu à peu, on m’a fait remarquer mes maladresses. Alors j’essaie de comprendre, de penser autrement. Ce qui n’est pas toujours facile quand on a été formé par certains pairs qui estiment qu’on peut regarder les gens de haut parce qu’en tant que médecin, on a une position sociale privilégiée et le diplôme pour. »

Peu à peu, face à la souffrance des patients et des soignants, le manque de temps et d’empathie des médecins, la préoccupation se transforme en colère. « Baptiste est hypersensible. Il a à la fois beaucoup d’empathie et beaucoup de colère et de rage pour défendre les causes qui lui tiennent à cœur, raconte Florian, son ami le plus proche. Longtemps, la colère a été un moteur qui lui donnait beaucoup d’énergie pour faire bouger les choses. Mais son entourage a mis le holà, parce qu’il entretenait un peu trop cette colère qui le minait. »

Pour évacuer cette colère, le médecin-écrivain a trouvé deux exutoires : les réseaux sociaux et le militantisme. « Twitter, c’est bien pour vider sa poche à venin, sourit-il. Et puis j’essaie de transformer cette colère en quelque chose de positif. » Sur les réseaux sociaux, il tweete à tout va, s’indigne, partage et répond aux nombreux trolls qui l’attaquent avec une violence telle que l’un d’entre eux devait passer devant le tribunal en octobre. Sur le terrain, il s’engage pour les droits LGBT, contre la maltraitance médicale et les violences conjugales. Il intervient dans des promos de jeunes médecins pour les sensibiliser à l’importance de l’empathie et de l’écoute. Et grâce à la médiatisation de sa démarche, il a été sollicité en février dernier par la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme pour plaider pour une médecine plus empathique pour les soignés et les soignants. « Son exposition médiatique, il n’en profite pas pour s’exposer lui, mais pour parler de ceux dont on ne parle pas », souligne Fatiha Boudjahlat. « Il est trop gentil, trop humain, trop honnête pour ce monde. »

Pour la première fois depuis longtemps, à la fin de l’été, Baptiste Beaulieu a suspendu son compte Twitter et pris des vacances. « Il est conscient que pour rester empathique et humain, il faut vivre, souligne son ami Florian. Faire du sport, avoir des amis, faire la fête, penser à soi, avoir quelqu’un dans sa vie. Vivre pour ne pas oublier qu’on est humain. » 

Bibliographie

Toutes les histoires d’amour du monde, Mazarine, 2018
La ballade de l’enfant gris, Mazarine, 2016*
Alors vous ne serez plus jamais triste, Fayard, 2015*
Alors voilà, les 1001 vies des urgences, Fayard, 2013 *

* également disponible au Livre de Poche

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.