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INTERVIEW

Obsolescence déprogrammée

PAR Julie GUÉRINEAU | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 6 min

Parce qu’il y en a marre des aspirateurs qui rendent leur dernier souffle avant l’heure et des valises qui flanchent avant leur premier vol, Elsa Lomont et Florent Preguesuelo ont lancé LongTime, le premier label européen identifiant les produits conçus pour durer. Hier cheffe d’entreprise et infirmier, ces deux Toulousains ambitionnent rien moins que de déprogrammer l’obsolescence.

Comment l’idée de LongTime est-elle née ?

Florent P. : Nous sommes partis du constat que l’on produit de plus en plus de déchets prématurés : produits mis au rebut parce qu’on en veut de plus récents, ou parce que la réparation est trop chère ou impossible. Elsa en a fait l’expérience avec un mixeur-plongeur d’une bonne marque qu’il fallait casser pour accéder aux composants. C’est aberrant. Nous avons voulu trouver un moyen d’agir de manière très pragmatique sur ces problématiques.

Elsa L. : On s’est dit que ce serait bien d’avoir, au même titre que les labels de qualité alimentaire, un label pour nous guider vers des produits plus durables et plus réparables, et valoriser les fabricants qui font déjà cette démarche.

F.P. : On ne dit pas que l’objet ne tombera pas en panne, mais que tout est fait pour qu’il puisse être réparé.

Quels critères prenez-vous en compte ?

E.L. : Il y a une quarantaine de critères articulés autour de trois piliers : la conception robuste, la réparabilité, et les garanties et le SAV. Pour que l’outil soit pertinent, on a consulté des consommateurs, des associations environnementales, des réparateurs et des fabricants. Et l’évaluation des produits sera faite par un organisme certifié indépendant.

Quels éléments seront évalués ?

E.L. : Pour la partie conception, on vérifie la fiabilité des technologies et des matériaux. Pour une machine à laver, on va par exemple vérifier que le tambour est bien en alu et pas en plastique. Pour le volet réparation, on regarde la démontabilité de l’objet pour accéder aux composants, le temps de disponibilité des pièces détachées, leur prix et leur accessibilité. Parce qu’on ne peut pas priver une famille d’un produit de première nécessité comme un lave-linge pendant un mois. Sur le troisième volet, on demande notamment que la garantie soit cessible pour favoriser l’achat de seconde main, et que le remplacement à neuf ne soit pas conditionnés à l’emballage d’origine.

Remplacer à neuf un produit en panne, c’est bien, mais si c’est pour mettre l’ancien au rebut, quel est l’intérêt ?

E.L : Aucun. C’est pour ça que l’on demande qu’il y ait une chaîne de reconditionnement pour que l’objet usagé soit quand même réparé et remis en circulation.

Au bout de combien de temps peut-on estimer qu’un objet a vécu sa vie ?

E.L : Le laboratoire national de métrologie et d’essais travaille sur le sujet depuis 2011. Mais c’est très difficile à définir parce que tout dépend de son usage. Une valise n’aura pas la même durée de vie selon qu’elle sera utilisée une ou cinquante fois par an, quelle que soit sa qualité de fabrication. Un fabricant de babyfoot qu’on a rencontré estime que son objet doit être utilisé au moins aussi longtemps que l’âge de l’arbre qui a servi à sa fabrication.

F.P. : La durée de vie n’est bridée que par la réparation. Tant que le fabricant propose les pièces détachées, ça marchera. Il y a bien des voitures du début du siècle dernier qui fonctionnent encore. Mais est-ce intéressant écologiquement ? Pas toujours. Ce qui pourrait justifier la fin de vie d’un objet, ce serait une rupture technologique telle que conserver l’ancien objet serait un non-sens écologique. Comme un frigo qui consommerait dix fois moins par exemple. Cela dit, une machine à laver devrait tenir au minimum 10-15 ans, un frigo au moins 10 ans. Moins de 5 ans pour un téléphone, c’est aberrant. Et là, c’est aussi la décision du consommateur qui veut un smartphone plus récent qui bride la durée de vie de l’objet.

Comment  lutter contre l’obsolescence liée au désir de performance, de beauté, de nouveauté ?

E.L. : On n’y peut pas grand-chose. Nous devons prendre conscience que nous, les consommateurs, avons notre part de responsabilité dans l’obsolescence. C’est nous qui cédons aux sirènes de la publicité, du marketing, des soldes… Nous pouvons faire en sorte que le produit, même si son design n’est plus dans l’air du temps, retourne sur le marché de seconde main. Ensuite, c’est aux fabricants de travailler sur un design plus intemporel pour faire durer leurs produits. C’est ce que fait le mouvement lowtech.

Quel intérêt une entreprise aurait-elle à commercialiser des objets qui durent alors que sa survie dépend du renouvellement de ses produits ?

F.P. : On nous a mis dans la tête que pour qu’une entreprise fonctionne, il fallait un taux de renouvellement élevé, donc faire de la mauvaise qualité et organiser l’obsolescence. Mais on a rencontré des fabricants qui misent sur la qualité et qui vont très bien. Le groupe SEB, qui travaille beaucoup sur la durabilité et la réparabilité de ses produits en est un très bon exemple. Un autre modèle économique est possible. Il faut juste opérer le changement.

Les révélations de ces dernières années sur l’obsolescence programmée semblent augurer du contraire… 

F.P. : Dans une très grande majorité des cas, le constructeur ne programme pas l’obsolescence de son appareil. Ce qu’il veut, c’est un appareil qui sorte en magasin à 250 euros. Donc il choisit des matériaux de mauvaise qualité. Le fait que l’objet ne dure pas n’en est que la conséquence. Le problème de la médiatisation à outrance de l’obsolescence programmée – qui est par ailleurs une vraie problématique – c’est que les réparateurs constatent que les gens se sont mis en tête que c’est irrémédiable, et que plus rien n’est réparable. C’est contre-productif.

Reste que de grands industriels ont été épinglés pour leurs pratiques visant à accélérer le renouvellement de leurs appareils.

E.L. : Il est tout aussi déplorable qu’une pièce détachée essentielle au fonctionnement d’une bouilloire soit introuvable, ou qu’on doive changer toute une dalle de téléviseur alors que le problème vient d’un seul composant.

F.P. : Oui, il y a des puces de comptage dans certaines cartouches d’encre et c’est déplorable. Vraiment. Mais ce n’est pas représentatif de la majorité des fabricants de matériel. En terme d’image, ce serait catastrophique pour eux si ça venait à se savoir. Tout est, une fois de plus, question de prix. Sur ses imprimantes haut-de-gamme, Epson ne pratique pas l’obsolescence programmée parce que le produit est vendu à son juste prix et qu’il n’y a pas besoin de forcer le renouvellement des cartouches pour qu’il soit rentable.

Payer cher reste donc le seul moyen d’accéder à la qualité ?

F.P. : Pas forcément. Aujourd’hui, c’est un peu la loterie de la qualité. Certaines marques jouent sur leur bonne notoriété et en profitent pour faire payer cette image alors que la qualité n’est pas, ou plus, au rendez-vous. Alors que d’autres, moins connues, font le job et sont fondues dans la masse. Un employé d’un SAV me disait qu’on peut faire un aspirateur qui dure 100 ans, sans problème, en utilisant des pièces de conception spatiale. Son prix : 4000 euros. Il faut trouver un juste milieu entre qualité, prix, et durée de vie. Nous sommes là pour orienter les consommateurs vers des produits qualitatifs. Et on peut très bien labelliser des produits peu chers et refuser le label à des produits onéreux.

E.L. : On part quand même du principe que la qualité a un prix, et qu’il faut redonner un prix juste aux objets. On ne peut pas avoir une machine à laver qualitative à 250 euros. C’est techniquement impossible. Ou alors le prix cache un tableau très sombre en termes de conditions de travail et d’extraction/fabrication des matières premières. Il y a un juste milieu à trouver. Alors oui, la qualité a un prix. Mais sur la durée, quand on renouvelle la machine moins souvent, ça nous revient moins cher. 

L’achat neuf d’une machine de qualité reste inaccessible à de nombreux ménages. La qualité reste donc réservée aux riches ?

E.L. :  Il y a un taux de renouvellement plus important dans les foyers aisés parce qu’ils veulent des objets design, dans l’air du temps. On ne peut pas aller contre. Alors faisons en sorte que ces objets de qualité soient remis sur le marché pour que des familles plus modestes puissent y accéder.

F.P. : Quand j’ai un petit budget pour une ponceuse, deux choix s’offrent à moi. Soit je vais dans une grande surface et j’achète une ponceuse électrique low-cost neuve à 70 euros, soit je vais sur une plateforme de vente d’occasion, et pour le même prix, je peux trouver une ponceuse récente de meilleure qualité. On peut aussi louer des outils dont on n’a besoin que très ponctuellement. C’est bien moins onéreux, voire gratuit avec de nombreuses applications collaboratives.

Les Français sont-ils sensibles à ces sujets-là ?

E.L. : On constate un désir grandissant de faire durer les objets. Mais dans les conférences, on rencontre surtout des anciens qui sont effarés par la culture du tout jetable. Des études du Conseil économique, social et environnemental montrent quand même que les Français sont prêts à payer plus cher pour des produits de meilleure qualité.

Quels sont les secteurs les plus vertueux en la matière ?

F.P. : Malgré les idées reçues, c’est encore le gros électroménager qui s’en sort le mieux. Il y a des marques dont les machines durent des décennies sans panne. Et c’est là que l’on trouve le plus de pièces détachées. En revanche, les pièces sont très difficiles à trouver dans le petit électroménager. Pour un grille-pain à 50 euros, c’est quasi-impossible.

Comment les professionnels perçoivent-ils votre label ?

E.L. : Les réparateurs nous soutiennent parce qu’en encourageant les marques et les consommateurs à faire durer leurs objets, on va réhabituer les gens à aller chez leur réparateur de quartier, et peut-être voir renaître ce corps de métier qui manque cruellement depuis que les SAV sont centralisés chez les distributeurs. Il faut qu’on retrouve ce réflexe.

On a surtout l’impression qu’aujourd’hui, ce sont les citoyens qui s’emparent de ces sujets. Est-ce suffisant ?

F.P. : Non. Il faudra des actions fortes et conjointes pour que les gens délaissent le low-cost. Un label, c’est bien, mais il faudrait aussi une baisse de la TVA sur les métiers de la réparation. En Europe du Nord, on peut défiscaliser ses dépenses chez le réparateur. On pourrait aussi imaginer une éco-taxe plus importante sur les produits à la durée de vie plus courte, et une TVA incitative sur des produits plus durables. Il faut agir maintenant parce qu’on n’aura bientôt plus le choix.

Où est l’urgence ?

F.P. : Avec l’accroissement de la population et la diminution des ressources naturelles, les prix vont exploser et il faudra trouver des solutions. Quand demain la plus basique des machines à laver vaudra 600 euros, on refusera qu’elle ne fonctionne que 5 à 7 ans. C’est notre rôle de dire aux fabricants de faire des produits qui durent dès maintenant parce que demain, ce sera la norme par la force des choses. 

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.