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INTERVIEW

Alain Canet : Tronc commun

PAR Sébastien VAISSIERE | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 5 min

Si le Gers est la région agricole européenne la plus avancée en agroforesterie et agroécologie, c’est un peu grâce à Alain Canet. Né dans une ferme où l’on pratiquait ces techniques avant que ces termes existent, il s’est d’abord rêvé champion de bicross avant de devenir le champion de l’arbre comme outil de production agricole. Cofondateur d’Arbre & Paysage 32 il y a 30 ans, et du mouvement Pour une agriculture du vivant il y a trois mois, il professe sans répit que là où l’arbre est présent, les sols, les animaux, les plantes et les Hommes se portent bien. 

Comment êtes-vous venu à l’arbre ?

Je n’y suis pas venu. Il était déjà présent comme une évidence dans la ferme de mes parents. On y pratiquait l’agroforesterie sans le savoir. 

Qu’est-ce-que l’agroforesterie ?

Une notion vieille comme le monde que maîtrisaient déjà les Romains. Celle de l’arbre hors de la forêt comme outil de production agricole. Un moyen de mieux produire, tout en protégeant les ressources.

Pourquoi la création de l’association Arbre & Paysage 32 ?

Arbre & paysage 32 est née au milieu des années 1980 de l’union d’une quinzaine de paysans gersois qui voulaient répondre à une urgence absolue : lutter contre l’érosion massive. Et quand on voit les inondations monstres d’octobre dernier dans l’Aude, on comprend bien ce qu’érosion massive veut dire.

Quel est le problème ?

Les sols sont dans un état de grande précarité. Il n’y a plus de fondation, plus de matières organiques. Or, ce sont les matières organiques qui tiennent le sol et le font respirer. Ce sont elles qui lui permettent de remplir sa fonction d’éponge. Chaque jour qui passe, le taux de matière organique baisse dans 96 % des sols de
l’Occitanie. Et avec l’érosion, ce sol, qui est notre richesse, notre patrimoine, coule dans les rivières au lieu de rester en place.

Que peut-on y faire ?

Planter des arbres, planter des haies, et couvrir le sol. C’est le seul moyen de rendre au sol sa structure et sa fertilité. La seule façon de lui permettre de résister aux chocs climatiques de plus en plus violents que nous subissons. Le très chaud, le très froid et les grandes quantités de pluie. En Occitanie, on a 140 jours de sol nu par an. Et on connaît la formule : sol nu, sol foutu. Et ce, quelle que soit sa chapelle agronomique : conventionnelle, bio ou autre.

C’est pas bien, le bio ?

Bien sur que si. L’agriculture bio, c’est bien. Le problème, c’est qu’on ne met pas d’agronomie dedans. D’ailleurs, dans les 64 labels et signes de qualité en France, il n’y a pas une once d’agronomie.

C’est-à-dire ?

Dans l’agriculture d’aujourd’hui, on fait appel à une agronomie de réparation. Or, l’agronomie, doit être un système de prévention. Quand on met une poudre, qu’elle soit bio, de synthèse ou chimique, c’est toujours une poudre. Elle vient corriger, modifier, réparer. L’agronomie doit nous fait sortir de la correction et de la réparation. Tant qu’on restera dans une agriculture de la lutte contre la plante qui pousse, on n’y arrivera pas. Mais si on utilise la plante pour nourrir le sol, si on l’écrase et qu’on sème dessus… alors ça change tout. Le drame de notre civilisation, c’est que cette agronomie des écosystèmes est quasiment absente de l’enseignement et du conseil agricole. Dans l’enseignement on en parle une heure par an ! Alors que c’est un sujet de société de premier ordre.

Vous blâmez l’agronomie de réparation. Pourtant, elle a très bien fonctionné pendant des décennies…

Elle fonctionnait tant que les sols étaient riches. Un sol riche, on peut le pulvériser, le gratouiller, le chatouiller, on en sort toujours quelque chose. Mais à force de l’appauvrir, le jour arrive où l’on ne peut plus rien en tirer.

Et c’est ce qui arrivait aux paysans d’Arbre et Paysage 32 ?

En partie, oui. C’était surtout une prise de conscience collective, et apolitique. D’ailleurs c’est encore le cas. On trouve, parmi nos 750 membres, des paysans de toute taille, de tous bords et de toute production. Ce qui nous intéresse c’est l’arbre en tant qu’outil de production. Car la bonne nouvelle, c’est que non seulement on peut contempler les arbres, mais en plus on peut les faire produire.

Comment expliquer que cette prise de conscience soit survenue d’abord dans le Gers avant de gagner le reste du pays ?

C’est un département qui, de par son relief et l’agriculture omniprésente, est touché de plein fouet par l’érosion. Il est aussi le plus avancé en Europe sur les questions d’agroforesterie et d’agroécologie. Ceci explique cela.

Concrètement, quelles sont les premières expériences menées par l’association à l’époque de sa création ?

On a commencé par répondre aux demandes des fondateurs, puis de leur entourage proche. Des choses aussi simples que tenir un talus, protéger les moutons du vent, intégrer un hangar ou planter des arbres au-dessus des poulets… 

À quoi bon planter des arbres au-dessus des poulets ?

Un poulet bio, c’est bien. Un poulet label, c’est bien. Mais un poulet, bio ou label, agroforestier, c’est précisément huit fois mieux.

Pourquoi ?

Parce que l’arbre va inciter le poulet à sortir. Les études montrent que dans 85% des cas, les animaux ne sortent pas s’il pleut, s’il fait du vent ou s’il fait chaud. Or, l’arbre protège du vent, de la pluie, et tempère. En sortant davantage, le poulet va diminuer son stress, manger des insectes, des vers, de l’herbe, des fruits, des baies. L’éleveur va économiser de l’aliment tout en offrant à ses volailles une nourriture bien meilleure, plus variée, avec laquelle il a coévolué. Rien de plus naturel à ce qu’un poulet mange des insectes, des vers et des feuilles.

Vous voulez dire que, s’il a le choix, le poulet préfèrera la feuille et l’herbe au grain ?

Bien sûr. La première chose que fait un poulet dans la nature, c’est manger la feuille du troène des bois, parce qu’elle est riche et médicamenteuse. Les animaux ont gardé cette mémoire de l’évolution. Et le résultat dans l’assiette, c’est que la viande se tient mieux, est plus gustative, plus riche, parce que le poulet n’aura pas mangé que du blé ou du maïs. Donc, en résumé, le poulet agroforestier coute moins cher à produire, est meilleur et un peu plus gros. Mais ses avantages ne s’arrêtent pas là. Les effluents de l’élevage vont être absorbés par les arbres, qui, de fait, vont pousser plus vite. Les haies et les arbres vont fleurir et produire nectar et pollen pour les abeilles (ce qui veut dire que l’agriculteur peut installer une dizaine de ruches sur ses deux hectares). Toutes ces fleurs vont en outre produire des baies et des fruits qu’il est possible de valoriser par ailleurs, et qui nourrissent les oiseaux. Et que cherchons-nous à protéger aujourd’hui ? Les oiseaux, les papillons et les abeilles… 

L’arbre est donc le point de départ d’un cercle vertueux ?

Parfaitement. Si je mets en place, avec l’arbre, tous les services écosystémiques que je viens d’énumérer, je suis bon pour la biodiversité, bon pour l’eau parce que le sol est occupé et l’espace ombragé, bon parce que je stocke beaucoup de carbone, et bon pour le cadre de vie du paysan et des animaux. Donc, d’un côté j’ai un poulet bio ou label sans arbre, stressé, plein de toxines, et de l’autre un poulet vivant, bien alimenté et qui a coévolué avec les plantes.

Combien de temps faut-il, lorsqu’on part de zéro dans une ferme, avant d’obtenir les premiers effets ?

C’est un peu long parce qu’il faut installer les arbres, mais au bout de 3 ou 4 ans on constate les premiers effets positifs.

De combien d’années de recul disposez-vous pour avancer de tels résultats ?

Les premiers arbres sur les élevages de poulet ont été plantés en 1987. Depuis, avec les laboratoires de recherche, les instituts techniques et le concours des 750 agriculteurs adhérents de l’association, on mesure et on démontre concrètement les bénéfices de l’arbre agroforestier.

Comment exploitez-vous ces résultats ? 

On les utilise notamment aujourd’hui dans le mouvement Pour une agriculture du vivant. Pour les obtenir, il a d’abord fallu mettre au point Agr’eau, un dispositif destiné à vérifier les indicateurs de résultat, chose qui n’existe quasiment pas en agriculture. Je l’ai mis au point avec l’agronome Konrad Schreiber, et l’expérience a duré 5 ans.

Concrètement ?

Il s’agissait de caractériser les fermes engagées dans ce genre de pratiques, d’analyser leurs échecs, leurs réussites, de proposer des pistes de solution et de vérifier les indicateurs de résultat. Mais surtout, de former les paysans, parce que la clef de la réussite de ce genre de démarches, c’est le transfert de savoir d’un agriculteur à l’autre. Pour que ces techniques fonctionnent, il faut protéger le sol, le couvrir, et lui donner à manger en plantant les bonnes graines, au bon endroit, au bon moment. D’où la nécessité de former, de tester, d’évaluer.

Pourquoi ces indicateurs sont-ils aussi importants à vos yeux ?

Parce qu’aucun agriculteur ne va se lancer dans une telle aventure quand sa trésorerie est vide (ce qui est souvent le cas), sans être certain d’obtenir des résultats.

Vous étiez, ces dernières années, président de l’Association Française d’Agroforesterie, et avez porté l’agroforesterie jusqu’aux oreilles des politiques français et européens…

On a modestement mis l’agroforesterie dans le champ officiel de l’agriculture, en la faisant entrer dans la PAC. Pas assez, sans aucun doute, mais elle y est entrée. Aujourd’hui, il existe un plan national de développement de l’agroforesterie en France et une mesure agroforesterie qui fait qu’un agriculteur qui veut planter des arbres a le droit de le faire et n’est plus pénalisé comme par le passé. On a fait un peu sauter les barrières et participer à l’écriture de la loi d’avenir pour l’agroécologie. Ce n’est pas encore suffisant, mais tout de même, on reconnaît désormais que l’agroécologie est fonctionnelle pour tout le monde.

Finalement, comment expliquer qu’on se soit tant éloignés de ces règles agroécologiques ces 50 dernières années ?

Les raisons sont multiples. Il y a le progrès, qui a amélioré incontestablement la vie des paysans, le pétrole, le productivisme qu’on a préféré à la productivité… Mais en réalité, je suis convaincu que les raisons sont plus profondes, et liées à notre manque d’humilité.

La faute est donc collective ?

Les plantes et les arbres n’ont pas besoin de nous pour pousser. Chaque jour qui passe, la forêt croît sans nous. Son sol s’enrichit sans nous, et elle n’a pas besoin que nous l’arrosions. Malgré ça, on aime penser que les végétaux ne peuvent pas vivre sans nous. Qu’ils ont besoin qu’on les arrose, qu’on les soigne, qu’on les assiste. Aussi, nous qui sommes des consommateurs, nous avons voulu transformer la plante à notre image. Et faire de cette productrice de premier plan une vulgaire consommatrice. Consommatrice d’azote, consommatrice d’intrants. Et donc fragile, stressée, oxydée. On l’a rabaissée à notre niveau, pour exercer sur elle une domination de plus.

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.