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CONVERSATION

José Bové, pessimiste actif

PAR Jean COUDERC | Photographie de Matthieu SARTRE
Temps de lecture 14 min

Qui mieux que José Bové pour porter un regard critique sur l’évolution de notre agriculture depuis un demi-siècle ? L’emblématique pourfendeur de la malbouffe, encore député européen pour quelques mois, a accepté de suspendre pendant une heure son combat en faveur des indépendantistes catalans, pour nous recevoir chez lui, sur les hauteurs du Larzac, et parler du monde paysan. S’il nous confie sa satisfaction d’avoir vu les citoyens s’emparer du sujet de l’alimentation, il n’en demeure pas moins pessimiste sur les chances de voir le modèle agricole changer en profondeur.

Comment se porte aujourd’hui le monde agricole ?

La situation est très contrastée avec d’un côté des gens qui gagnent beaucoup d’argent sur des très grandes surfaces, notamment les céréaliers et certains éleveurs, et de l’autre une grande majorité, qui constituent l’agriculture au sens conventionnel du terme, qui survit, la tête dans le guidon, avec de très faibles revenus. En même temps, on assiste à une émergence, difficile à quantifier mais de plus en plus significative, de personnes, en majorité issues des nouvelles générations, qui sont sur des modèles de petite taille et qui rompent avec le système traditionnel. La meilleure preuve est le nombre d’agriculteurs qui s’installent hors aide, qui représentent entre 40 et 60 % des installations dans certains départements.

En quoi le monde agricole a-t-il changé depuis la création de la Confédération paysanne en 1987 ?

On a tout d’abord perdu énormément de paysans : on devait être encore, à l’époque, à 5-6 % de paysans dans la population. Aujourd’hui, on est à 1,5 million au maximum. On a vécu un agrandissement des fermes et une accélération de la logique de mécanisation qui ne correspond plus forcément aux besoins de l’agriculteur, mais à un modèle qui s’emballe. Plus globalement, on est sur une logique qui a coupé les agriculteurs des territoires en les transformant en producteurs de matière première.

L’état d’esprit des nouvelles générations semble pourtant différent…

Il y a, en effet, des transformations. On assiste à l’émergence des modèles locaux bio, de plus en plus liés à des territoires, qui renouent avec le travail ou la vie de paysan. C’est-à-dire que l’on sort d’une logique de production pour entrer dans celle d’un circuit complet, avec la production, la transformation et la commercialisation.

Cela signifie-t-il que le salut passe par le bio et que l’agriculture traditionnelle a du souci à se faire ?

Il faut rappeler pourquoi le modèle tel qu’il s’est développé depuis la fin des années 50, basé sur une augmentation de la production et une massification de la consommation, a séduit les jeunes paysans des années 60. Ils y voyaient la possibilité de s’émanciper par rapport à leurs parents, et d’améliorer leurs conditions de vie. Cela a été un moteur jusqu’à ce que l’on se rende compte que ce modèle était injuste, que la répartition de la plus-value ne se faisait pas, et qu’en accédant à ces modèles, ils étaient de plus en plus esclaves soit des banques, soit des coopératives, soit des deux en même temps.

Mais cette prise de conscience a mis du temps à s’étendre, non ?

La méfiance s’est transformée en contestation de ce modèle au sein du milieu paysan jusqu’à rencontrer les consommateurs qui ont commencé à interroger le modèle de production sur un plan sanitaire. Le symbole de cela a été le premier boycott du veau aux hormones en 1980, où les paysans ont dénoncé ce qu’on les obligeait à faire dans leurs fermes, et les consommateurs refusaient de manger des animaux traités avec des hormones.

Mais ce boycott est resté un acte isolé…

Il a été le seul vrai mouvement de ce type dans la seconde moitié du XXe siècle. Mais la symbolique était forte, car manger de la viande était alors le symbole de la réussite sociale. On passait de « gagner son pain » à « gagner son bifteck ». Après on a eu des quantités de crises sanitaires dans les années 90 et 2000 qui, chaque fois, ont montré les limites du modèle productiviste, et ont permis aux paysans et aux consommateurs de s’écouter et de se comprendre. C’est là notamment que sont nés les consomacteurs qui n’ont depuis cessé de remettre en cause le modèle de production industrielle qui dégradait la consommation alimentaire…

Une vraie victoire pour vous, non ?

Disons que l’on a contribué à construire la société actuelle, dans laquelle les gens font de plus en plus attention à ce qu’ils mangent et les producteurs sont sortis du dogme des années 70 où l’on disait que « l’agriculture, c’est le pétrole vert de la France ». On redécouvre que le premier but de l’agriculture est de produire de l’alimentation saine et le plus proche possible du lieu où les gens vont consommer.

Les agriculteurs ne sont-ils pas tout simplement redevenus paysans ?

Ils sont devenus paysans au sens nouveau du terme parce qu’il ne faut pas oublier que ce mot était tellement péjoratif qu’il a été abandonné dans les années 60.

On a, aujourd’hui, l’impression qu’il est à la mode. Qu’en pensez-vous ?

Il y a une prise de conscience que l’on ne peut pas vivre sans paysan. C’est déjà pas mal ! Le fait que le paysan ait un revenu faible choque l’opinion. Tant mieux. Cela montre que les gens considèrent que ceux qui apportent une alimentation de qualité doivent pouvoir vivre dignement de leur travail. Le fait que la distribution ou les grands groupes industriels essaient de surfer sur cette vague montre à l’évidence que l’imaginaire collectif autour de la production d’aliments a complètement changé. Et qu’il y a aujourd’hui une demande de transparence et de vérification sur l’ensemble de la chaîne de production et de distribution. L’émergence de chaînes comme Biocoop est significative : à Millau, par exemple, qui compte 20 000 habitants, il y en a deux. Et à Sainte-Affrique, qui est à 35 kilomètres, il y en a un aussi. On est pourtant en milieu rural.

Comment expliquez-vous ce militantisme actif ?

Les gens se sentent démunis pour participer à lutter contre le réchauffement climatique, la déforestation ou l’artificialisation des terres. À titre individuel, ils se disent qu’ils peuvent y participer en s’alimentant différemment. C’est une évolution significative. Les besoins en bio sont d’ailleurs le double de la capacité à produire en bio. Ça montre bien qu’il y a une demande sociale forte, ce qui pose le problème de la conversion du modèle.

Mais le bio n’a-t-il pas été récupéré par l’industrie ?

Le problème c’est que beaucoup de gens en parlent sans savoir de quoi ils parlent. La réalité c’est que le bio est un mode de production qui répond à un cahier des charges européen avec un cadre règlementaire général qui est ce que l’on fait de mieux en la matière. En tout état de cause, il n’y a pas vraiment d’alternative au bio.

Même l’agriculture raisonnée ?

On a bien vu ses limites. Cela revient à polluer un petit peu moins pour pouvoir polluer plus longtemps. En gros on ne sort pas du modèle. Or quand on voit la mobilisation sur les pesticides, on se rend compte que les gens veulent sortir de ce modèle. C’est-à-dire qu’ils se rendent compte des problèmes de santé que cela induit et ils disent stop. Il n’y a pas de demi-mesure. C’est quand même très nouveau comme pression sociale sur le modèle agricole.

Comme actuellement avec le glyphosate ?

Tout à fait. C’est devenu emblématique. Chaque fois que ces mobilisations démarrent, elles rencontrent un succès de plus en plus fort. À terme, on ne pourra pas faire machine arrière sur les pesticides. On voit bien comment les grands groupes sont empêtrés avec ça, comme Bayer qui a fait la plus mauvaise opération du siècle en rachetant Monsanto parce qu’ils sont en train de se rendre compte du coût, ne serait-ce qu’en termes de frais de justice, pour indemniser les victimes aux États-Unis et ailleurs après. Donc, tout ça est en train de bouger énormément et c’est notamment grâce à l’introduction des citoyens dans le débat agricole.

La prise de conscience est-elle uniquement nationale ?

Les gens s’en rendent compte localement mais aussi à travers la planète. L’histoire de l’huile de palme a, par exemple, très fortement marqué les gens. Idem pour la question du soja. Avant, c’était dans les sphères militantes que l’on entendait que cela entraînait la déforestation au Brésil. Aujourd’hui, cela fait partie d’un fondement commun. Tout le monde en a entendu parler ou a pris conscience des dégâts irréversibles que cela peut faire. On a donc une convergence des prises de conscience, d’un point de vue sanitaire, climatique, et agricole. Parce que c’est quand même au travers des politiques nationales, européennes ou internationales que se construisent les modèles.

Vous pouvez préciser ?

Quand on a attaqué il y a presque 40 ans les négociations du GATT, qui allaient préfigurer l’OMC, c’était sur le modèle agricole et sur le fait que l’on ne pouvait pas considérer les matières premières agricoles comme n’importe quelle matière première industrielle. Cela a été compliqué pour les gens de le comprendre. Mais nous y sommes arrivés. Et c’est la même chose pour les OGM : en 20 ans, on est passé de la prise de conscience à l’interdiction sur le territoire et maintenant à la dénonciation des OGM cachés. Ces rapports de force ont rencontré l’adhésion des citoyens et sont devenus des combats globaux. Il y a beaucoup de choses dans la société qui ont du mal à bouger. Sur ces questions là, cela va plus vite.

À vous écouter, on pourrait presque croire que l’agriculture est au cœur du changement…

On peut constater sur les 25 dernières années que, contrairement à ce que tous les ténors de la pensée intellectuelle pouvaient penser, les paysans et l’alimentation sont devenus un fer de lance de la transformation de la société. L’histoire du McDonald’s de Millau a permis aux gens de comprendre ce qui était en train de se passer. Et lors des grands forums internationaux des années 2000 la question agricole était centrale. Dans le rééquilibrage du monde aujourd’hui, cette question reste prégnante. La notion de souveraineté alimentaire dont on a parlé au tout début, dans les années 90, est devenue un mot employé par tout le monde. Et la malbouffe est devenue un nom commun pour définir une forme d’agriculture et d’alimentation.

Les agriculteurs ont-ils conscience de cette (r)évolution ?

On sent encore de la résistance chez pas mal d’entre eux, notamment ceux qui sont dans le modèle dominant et qui restent pieds et poings liés parce qu’ils restent dans une logique infernale. Mais les nouvelles générations l’ont compris : des jeunes qui s’installent directement en bio, il y en a. Et des jeunes qui suivent leurs parents et passent en bio aussi.

Et les politiques, ont-ils pris la mesure des enjeux ?

Le discours d’Emmanuel Macron lors des États généraux de l’alimentation est révélateur d’un autre rapport des Français, ou des Européens, avec leur agriculture et leur alimentation. C’est-à-dire que l’on ne peut plus entendre ce qui se disait sous Giscard, Mitterrand ou Chirac sur le modèle de l’agriculture industrielle et la production de masse. Ce n’est plus tenable. Après, il faut que les actes suivent le discours, et il y a loin de la coupe aux lèvres.

C’est-à-dire ?

De plus en plus de gens revendiquent la souveraineté alimentaire. Au niveau de l’Europe, par exemple, on est capable de le faire. Il y a des choses à modifier. Mais les politiques n’ont pas compris ce que cela voulait dire en termes de modification des modèles d’échanges de l’OMC. C’est tout le débat sur les accords de libre-échange.

Pourquoi les accords de libre-échange sont-ils nocifs ?

Vendre de la matière première au prix du marché mondial, non seulement cela apporte moins de devises mais en plus cela met en péril les autres souverainetés alimentaires. Le problème est qu’au niveau des États et de la Commission européenne, le modèle libéral des échanges a pris le dessus sur toute autre forme de régulation. On est encore à fond sur le mythe du libre-échange alors qu’il se fracasse partout. Au moment des élections, ces sujets-là ne pèsent pas suffisamment même si la mobilisation sur le Ceta (accords de libre-échange entre l’UE et le Canada, ndlr) a été très forte ces dernières années. Pour l’instant, l’accord de manière transitoire est en application. Mais je ne suis pas sûr qu’il y ait un seul gouvernement européen prêt à le bloquer.

Quel bilan tirez-vous de votre mandat de député européen qui s’achève l’an prochain ?

Je n’avais jamais imaginé devenir député européen. Je pensais que ce n’était pas dans ma trajectoire et dans les formes d’engagement que je prendrais. J’ai fini par me laisser convaincre parce qu’en tant que paysan, mon histoire s’était toujours construite au niveau européen. Donc le Parlement européen me paraissait le lieu le plus important pour réorienter les politiques.

Et ?

Le problème est que l’on est sur des rapports de force et que le Parlement ne traduit pas ce que veulent les citoyens. Cela a été le cas pendant les cinq premières années parce que pour la première fois le commissaire européen à l’agriculture d’alors, Dacian Ciolos, était sensible à la question des paysans, de leurs revenus, et des modes de production. Mais il a été laminé par les lobbys du conservatisme agricole, de droite comme de gauche, et par les États qui voulaient faire des économies dans ce qu’ils donnaient au niveau européen. Donc la réforme de 2009-2010 a été énormément abaissée dans ses objectifs, notamment sur les questions environnementales. Et aujourd’hui, c’est pire.

Pourquoi pire ?

Dans les discussions qui ont lieu et les textes qui sont parus sur la prochaine réforme, on voit bien que l’on abandonne les positions sur l’environnement et que les politiques agricoles vont se renationaliser. C’est-à-dire que l’on est en train de complètement perdre de vue que c’est l’agriculture qui a construit l’Europe. C’est la logique du conservatisme du modèle agricole et l’égoïsme des États qui prévaut. On va vers un repli sur soi.

Pourquoi ces replis ?

Parce qu’il n’y a plus de vision de l’Europe chez beaucoup de politiques. Ils ont complètement perdu de vue ce qu’elle peut apporter. Ils ne voient qu’une zone de libre-échange et de marché. Or la réalité, c’est que si on veut construire une politique agricole et alimentaire, cela ne peut se faire qu’à un certain niveau. Idem pour la lutte contre le réchauffement climatique. L’Europe est plus que nécessaire. Cela devient le noyau à partir duquel on peut transformer les choses. Pour autant, il faut encore que les politiques, au niveau des États, et du Parlement, assument leurs responsabilités. Et j’observe que ce dernier utilise de moins en moins ses prérogatives, en particulier face à la Commission.

C’est la démission du politique ?

Il y a une forme de cogestion du conformisme où les parlementaires, au lieu de s’inscrire comme députés européens, se situent comme représentants de leur pays. Ils sont là pour défendre leur intérêt national. Ce qui est la pire des folies. Ce qui est quand même invraisemblable c’est que la Commission veut imposer que l’on vote le budget de l’UE pour la période 2021-2025, qui inclut la nouvelle PAC, avant les élections européennes de mai prochain. C’est scandaleux. C’est le comble du hold-up démocratique.

À quoi va ressembler la nouvelle PAC ?

La question centrale tourne autour de la diminution de 12-15 % du premier pilier, c’est-à-dire les aides directes aux agriculteurs, et de 25 % du second pilier, l’aménagement rural qui intègre notamment la bio. Et sur les questions environnementales, chaque État pourra faire sa popotte interne. Donc c’est le pire des scénarios.

Sur la question des aides, Macron a déclaré qu’il fallait cesser de les voir comme un complément de revenus. Qu’en pensez-vous ?

Elles ont changé de nature puisque nous sommes passés des aides au produit aux aides à l’hectare. Le problème, c’est que tant que l’on continue avec comme valeur étalon de la matière première le prix mondial, on restera dans cette logique là. Il faut remettre à plat les règles de l’OMC si on veut reconstruire des politiques agricoles qui rémunèrent l’agriculteur à partir de ses coûts réels de production. C’est la seule possibilité.

Donc tout ce qui a été dit lors des états généraux de l’alimentation est incantatoire ?

Ne pas remettre en cause les règles du libre-échange empêche toute mise en place de nouvelles règles économiques sur l’agriculture. Tant que le prix des céréales sera décidé à la bourse de Chicago, et celui de la viande en fonction des excédents ou des importations, seules les aides permettront de compenser les bas prix.

Et la France ne peut rien faire seule, c’est bien ça ?

Rien. On a signé tous les accords. La seule chose que l’on puisse faire est de demander la renégociation de l’OMC. Ça veut dire qu’il faut la soumettre aux droits fondamentaux. C’est une inversion des valeurs dans le sens où le marché ne fait suite qu’aux valeurs fondamentales et pas l’inverse. On ne peut pas détruire une agriculture dans une région du monde au nom d’une logique de production ou de compétitivité de prix dans une autre. Or aujourd’hui, chaque fois que l’on signe un accord de libre-échange, on renforce cette logique là.

Donc quand Macron dit qu’il faut changer de paradigme, il tape à côté ?

C’est un vœu pieux. L’agroalimentaire connaît très bien la réalité des aides. Si l’agriculture veut sortir de cette logique d’aides aux revenus, il faut changer les choses en profondeur. Sinon, il faut élargir le dispositif afin qu’il n’y ait plus 75 % des aides qui reviennent à 25 % des agriculteurs.

Qui peut porter un discours fort sur l’agriculture en France ?

Tout le monde peut le porter. La preuve, le président l’a fait. Il n’y avait rien à redire sur le discours. Maintenant j’attends les actes. C’est là-dessus que l’on a un décalage. J’ai l’impression de vivre la même chose avec tous les ministres de l’Agriculture, et les gouvernements, qui se sont succédés depuis 30 ans. Les discours s’adaptent au fur et à mesure de la pression ; pour autant on ne va pas changer les règles de fond. Et c’est ça qui reste le problème central.

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Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.