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INVENTAIRE

L’agriculture vue des labos

PAR Julie GUÉRINEAU
Temps de lecture 7 min

Souvent perçu comme le grand méchant vendu à l’industrie agroalimentaire et aux OGM, l’Institut national de recherche agronomique (Inra) s’empare depuis quelques années des préoccupations sociales et environnementales qui traversent notre époque. À l’Inra Occitanie-Toulouse, 1 200 chercheurs planchent sur l’agriculture de demain. Boudu en a sélectionné un échantillon pour avoir un aperçu de ce qu’ils nous préparent.

Pour des petits ruminants adaptés à des exploitations durables
Longtemps, la sélection génétique d’ovins (famille des moutons) et caprins (famille des chèvres) a privilégié la capacité à prendre du muscle pour les races à viande, ou à produire du lait de qualité et/ou en quantité et à avoir des mamelles aptes à la traite mécanique pour les races laitières. Aujourd’hui, avec le programme européen Smarter, l’Inra travaille à l’élaboration de nouveaux critères de sélection génétique, plus adaptés à des élevages respectueux de l’environnement. « Ces critères permettront de sélectionner des « béliers élite » dont la descendance sera plus résistante aux parasites et à la vie en milieux naturels rudes, et capable de revenir rapidement à une production normale après, par exemple, une pénurie de nourriture. L’objectif étant de pouvoir produire autant avec moins de médicaments et d’aliments venus de l’extérieur de l’exploitation », explique Carole Moreno-Romieux, généticienne à l’Inra Occitanie Toulouse et coordinatrice du programme Smarter. Pendant 4 ans, les chercheurs vont étudier 1,5 millions d’individus de 46 races dans 10 pays européens, notamment près de Roquefort. Objectif : repérer lesquelles de ces caractéristiques de robustesse et de résilience sont héréditaires, et comment prédire avec leur ADN quels seront les meilleurs futurs béliers reproducteurs. « On ne manipule pas l’ADN. On fait ressortir le meilleur de la nature en conservant une diversité », souligne la généticienne. Les premiers résultats concrets sont attendus dans une dizaine d’années.


Pour nourrir le monde avec les légumineuses
Pour développer une agriculture capable de nourrir la planète et plus respectueuse de l’environnement, des chercheurs et acteurs de l’agriculture et de l’agroalimentaire plaident pour un retour en force des légumineuses. Riches en protéines, en minéraux, en vitamines et surtout en fibres (ce dont manquent cruellement les Français), les lentilles, pois chiches, graines de lupin et autres pois et fèves améliorent aussi la richesse des sols et fixent l’azote de l’air. Ce qui leur permet de se passer d’engrais azotés, émetteurs de gaz à effet de serre. « Pour nourrir la population mondiale, il est aussi nécessaire de réduire la consommation de viande et de rééquilibrer les apports en protéines vers 50 % de protéines animales et 50 % de protéines végétales, ce à quoi peuvent participer les légumineuses », souligne Marie-Benoit Magrini, chercheuse en sciences économiques à l’Inra Occitanie Toulouse. Or, depuis 1945, la France a massivement investi dans la culture intensive des céréales, délaissant les légumineuses. Pour renverser la vapeur, Marie-Benoit Magrini analyse les facteurs historiques, économiques, réglementaires, politiques ou sociaux (image vieillotte et réticence à réduire sa consommation de viande par exemple) qui freinent le développement des légumineuses en France. Avec d’autres chercheurs et acteurs du secteur, elle participe notamment à des discussions et des études menées au niveau régional pour recréer en Occitanie une filière dédiée aux légumineuses, des semences à l’assiette des consommateurs.

 

Pour faciliter le suivi des grandes cultures

Aujourd’hui encore, pour étudier les performances d’une plante du semis à la récolte, il faut sortir un mètre, mesurer manuellement les tiges et les surfaces des feuilles, et compter patiemment le tout. Soit une heure de travail par micro-parcelle expérimentale de 8m2. Autant dire que l’opération est longue et coûteuse lorsqu’il s’agit d’étudier 1000 micro-parcelles tout au long de leur cycle de croissance. Pour accélérer le processus, Philippe Burger et Gilles Tison, de l’unité expérimentale Grandes Cultures de l’Inra Occitanie Toulouse ont participé à la conception de la Phénomobile. Un engin autonome sur chenilles doté d’un bras télescopique de 12m de long équipé d’appareils de prise de vue et d’un laser. Avec cet appareil unique au monde testé depuis un an à Auzeville, les 1000 micro-parcelles du site Inra sont « scannées » en seulement 9 heures. Cette année, les données récoltées ont permis de comparer la résistance de plusieurs variétés de blé soumises à des restrictions d’eau, et devraient permettre d’identifier quels gènes correspondent à quelles caractéristiques de résistance. En 2019, la Phénomobile observera comment du blé, des pois et des féveroles plantées sur une même parcelle fonctionnent ensemble. Les applications futures sont multiples et pourraient notamment permettre à des semenciers de caractériser plus rapidement les performances de leurs variétés dans des conditions données, et donc de mettre plus vite sur le marché des semences adaptées à l’évolution du climat.

 

 

Pour atteindre le zéro pesticide
Depuis près de 20 ans, Jean-Noël Aubertot, directeur de recherche à l’Inra Occitanie Toulouse planche sur la réduction de l’utilisation des pesticides dans l’agriculture. Suscitant au mieux l’indifférence il y a quelques années encore, ses recherches sont aujourd’hui au cœur de l’actualité. « Les agriculteurs et les consommateurs sont de plus en plus conscients des risques avérés des pesticides sur la santé humaine (les agriculteurs et leurs familles étant en première ligne) et la biodiversité. Les nuisibles développent des résistances aux traitements.  Le coût des produits phytosanitaires pèse sur les exploitations, etc. », liste le chercheur. Plutôt que de prôner une réduction de l’usage des pesticides en ayant recours à des produits et techniques de substitution, Jean-Noël Aubertot travaille sur une refonte globale des systèmes de cultures.
Ces nouveaux systèmes sont expérimentés à Auzeville et sur 7 autres sites Inra depuis 2012. Objectif : cultiver les céréales, oléagineux, et légumineuses traditionnellement présents sur ces territoires, mais sans aucun pesticide. À Auzeville, blé dur, sorgho, tournesol, blé tendre et soja sont cultivés en rotation sur 5 parcelles, sur 5 ans. Ces rotations longues empêchent les maladies et ravageurs spécifiques à une culture d’avoir le temps de s’installer. Parmi les techniques mises en œuvre : l’utilisation de variétés résistantes aux maladies, de faux semis pour inciter les « mauvaises herbes » à pousser avant les périodes de culture et permettre un désherbage mécanique, la plantation de bordures enherbées pour abriter les insectes auxiliaires, etc. Après 6 ans d’expérimentation, à l’exception du blé dur touché par plusieurs maladies, les autres cultures ont atteint, voire dépassé les rendements attendus. « Il faut encore peaufiner les systèmes, souligne le chercheur, comprendre ce qui fonctionne ou pas, évaluer leur impact sur le fonctionnement du sol, et les émissions de gaz à effet de serre. Notre expérience montre qu’il est aussi possible de se passer de pesticides, même en agriculture conventionnelle. Mais la généralisation de ces systèmes agricoles dépendra aussi fortement de nos choix politiques. »

 

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Qui sommes-nous?

Boudu est un magazine de société qui ambitionne de raconter Toulouse et sa région différemment. Généraliste et indépendant, il est distribué à 12 000 exemplaires dans la grande région toulousaine. Il s’agit d’un magazine de presse écrite, disponible chez les marchands de journaux. Il est édité par la Scop ARL Trente&Un, une coopérative fondée en 2014 par quatre journalistes toulousains.